LA FRANCIADE
Ce serait ici le lieu de donner des extraits du célèbre poème de la Franciade, s'il valait la peine qu'on s'y arrêtât. Ronsard Pentreprit encore jeune, sous le règne de Henri II, afin qu'on ne pût reprocher à la France de manquer d'un poème épique. Charles IX le soutint vivement dans cette résolution ; mais après la mort de ce prince, comme l'état des finances ne permettait plus les gratifications, le poème en souffrit beaucoup et demeura inachevé. Il devait avoir vingt-quatre chants, comme VJliade, et tel qu'il nous reste, il n'en a que quatre. Ronsard n'eut jamais le courage d'aller au delà, et, quand on en a essayé la lecture, on conçoit aisément son dégcfût. C'est" une suite mal tissue, une mosaïque laborieuse de tous les lieux communs épiques de l'antiquité.
Francus ou Francien, fils d'Hector et d'Andromaque, a échappé au sac de Troie par la protection de Jupiter, et a été élevé à Buthrote, en Épire, près de sa mère et sous la surveillance de son oncle Hélénin. Son éducation terminée, Jupiter envoie Mercure annoncer aux parents les hautes destinées du jeune héros, qui ne tarde pas à s'embarquer avec une belle armée de Troyens. Mais réternelle colère de Junon et de Neptune soulève les flots, et Francien, ayant perdu tous ses vaisseaux, échoue en Crète, où il est courtoisement reçu par le roi
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Dîcée. Ce Dîcée a un fils, Orée, qui vient de tomber aux mains du géant Phovère, et que Francion délivre. U a aussi deux filles, Glymène et Hyante, qui deviennent Tune et l'autre amoureuses du noble étranger. Hyante est préférée, et sa sœur, de désespoir, se jette à la mer, où elle se change en déesse marine. Au reste, ce n'est guère par amour que Francus a donné la préférence à Hyante ; mais Cybèle, transformée en Tumien, compagnon de Francus, lui a conseillé de s'attacher à cette jeune princesse, qui connaît les augures et pourra lai révéler l'avenir de sa race. Au quatrième livre, en effet, Hyante consent à évoquer les ombres infernales ; elle prophétise à Francus son voyage en Gaule, la fondation du royaume très-chrétien, et trace en détail le résumé historique du règne des Mérovingiens et des Garlovingiens.
C'est là que s'arrête ce poème peu regrettable. Les envieux de Ronsard firent des épigrammes contre lui et le raillèrent de tant de promesses fastueuses qui n'avaient abouti à rien. Ses amis le vengèrent en louant outre mesure ces quatre premiers livres si froids et si ennuyeux. Chose assez remarquable, ils sont écrits en vers de dix syllabes, et non pas en alexandrins. Ronsard va même dans sa préface jusqu'à refuser aux alexandrins le caractère héroïque qu'il leur avait autrefois attribué. « Depuis ce temps, dit^il, j'ay veu, cogneu et pratiqué par longue expérience que je m'estois abusé ; car ils sentent trop la prose très-facile et sont trop énervés et flasques, si ce n est pour les traductions, auxquelles, à cause de leur longueur, ils servent de beaucoup pour interpréter les sens de l'autheur qu'on entreprend. Au reste, ils ont trop de caquet, s'ils ne sont bastis de la main d'un bon artisan qui les face, autant qu'il luy sera possible, hausser, comme les peintures relevées, et quasi séparer du langage commun, les ornant et les enrichissant de figures, etc., etc. »
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Il y a dans tout ceci une singulière confusion, et cette querelle suscitée à Tedexandrin témoigne chez Ronsard plus de bonne foi que de saine critique. Il lui convenait moins qu'à personne de médire de Talexandrin, qu'il avait tiré de l'oubli et dont il faisait d'ordinaire un usage si bien entendu. Quand ce vers se serait par instant rapproché de la prose, le malheur n'était pas grand, et il fallait plutôt y voir un avantage. Certes, s'il n'avait eu que ce défeiut, il n'aurait pas mérité la guerre piquante que lui ont déclarée de spirituels écrivains de nos jours, M. de Stendhal dans ses divers ouvrages, et M. Prosper Duvergier dans le Globe, Sur cet alexandrin officiel et solennel, sur cette espèce de perruque à la Louis XIV, symétriquement partagée en deux moitiés égales, toute plaisanterie est légitime, et nous sommes le premier à y applaudir. Mais l'autre alexandrin, celui de Ronsard, de Baïf et de Régnier, celui des Victor Hugo, des Lebrun, des Barthélémy et Méry, celui-là nous semble un instrument puissant et souple, élastique et résistant, un ressort en un mot qui, tout en cédant à la pensée, la condense et l'enserre. A moins d'en vouloir mortellement au vers, on doit être satisfait d'une forme si heureuse. Cette petite digression nous a un peu éloigné de Ronsard et de &a.Franciade, Nous n'en extrairons aucun morceau ; nous nous bornerons à citer plusieurs passages curieux de sa préface, qui donneront une idée indirecte, mais suffisante, de l'œuvre ; car ici l'œuvre a été rigoureusement déduite des principes de la préface.