LETTRE CIL
M. LovBLACM au même.
JN eus ne quittons pas la plume, la belle Clarisse et moi. Jamais deux amants n'eurent tant de goût pour l'écriture ; et jamais il n'y en eut, peut-être , qui ayent eu tant d'intérêt à se cacher mutuellement ce qà'ils écrivent. Elle n'a point d'autre occupation ; elle n'en veut point d'autre. Je lui en donnerois de plus agréables, pour peu qu'dle voulût s'y prêter. Mais je ne suis point asseiz réformé pour un mari. I^ patience est une vertu ^ dit mylord M — A pas lents y mais sûrs, est une autre de ses sentences. Si je n'avois pas une bonne dose de cette vertu , je n'aurois pas attendu le t^nps de lu maturité pour l'exécution de mes complots.
Ma ])ien-aimée n'a pas manqué, apparemment^ d'écrire à son amie tout ce qui s'est passé jusqu'à ce jour entre elle et moi. Je donnerai peut-être uife belle matière à sa plume , si son goût est pour le détail, comme le mien.
Je ne serois point assez barbare pour permettre à cet oncle Antonin d'irriter la dame Howe contre elle , si je ne redoutois les conséquences d'un commerce trop libre entre deux personnes de ce caractère : l'une si vive ; toutes deux si prudentes. Qili ne se feroit pas i^ie gloire de l'ejtnporter sur deux filles comme elles, et de les faire tourner autour du doigt?
Ma charmante s'est hâtée d'écrire à sa sœur, pour lui demander ses habits, de l'argent, et quelques livres. Dans quel livre apprendroit-elle quelque chose qu'elle ignore? C'est de moi qu'elle apprendra mille choses. Elle feroit mieux de m'étudier. '
£lle.peut écrire. Avec tout sop orgueil, elle n'en sera pas moins réduite k m'avoir obligation. Miss Hovfe, à-la-vérité, ne manquera point d'empressement pour fournir à ses besoins. Mais je doute qu'elle le puisse sans la participation de sa mère , qm est l'avarice même ; et l'agent de inon agent , l'oncle Antonin, a déjà donné quelques avis à la mère , qui la tiendront en garde contre les subsides pécuniaires. Si la fille a quelque argent de réserve , je puis faire inspirer à madame Hov^e de l'emprunter. Ne blâme pas , Belibrd , des ruses qui n'ont que
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ina igénérositë pour fondement. Tu me connois. Je ëonnerois la moitié de mon bien pour le plaisir
d'aToir obligé ce que j'aime. Mylord M m'en
laissera plus que je ne désire. Ma passion n'est pas pour l'or, que je n'estime, au contraire, qu'autant qu'3 est utile à mes plaisirs , et qu'il m'assure de l'indépendance.
, II a &Uu &ire entrer dans la tête de ma chère novice, pour mon intérêt comme pour le sien, dans la crainte que ses adresses de lettres ne fissent découvrir nos traces, qu'elle en devoit prendre une de moi pour recevoir ses habits, du-moins si l'on se détermine à lui accorder une demande si juste. Je ne suis point tranquille là-<[essus. Si la réponse est favorable, je commencerai à me défier d'une réconciliation, et je serai forcé de méditer une ou deux ruses pour la prévenir; je puis ajouter aussi, pour éviter les fâcheux accidents : car c'est un grand point pour moi, comme j^en ai toujours assuré l'honnête Joseph. . Tu vas me prendre pour un vrai démon. Dis ; qu'en penses-tu? Mais tous les libertins ne sont-iJs pas autant de démons? et toi, dans la sphère de ton petit pouvoir, n'en es-tu pas un comme les autres? Si tu fais to«it le mal que tu as dans la tête et dans le cœur, ta es plus méchant que moi; car je t'assure que je ne remplis jâtnais la moitié de mes idées.
J'ai proposé j et la belle donnent; que tout ce qui jriendra de sa famille tes^in adressé ch^ ton cousin
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Osgood. Qu'on ne manque point de fiiire partir, k mes frais, un messager qui m'apporte sur-Ie^arop tout ce que tu recevras. Si le paquet n'etoit pas £iciie à transporter, tu m'en doiuieroisavîs. Biais je te pire hardiment que ses pcoches ne te causeront àuenn embarras de cette nature. Je m'en tiens si certain, que je suis tenté de les abandonner à eux-^mémes* Un esprit juste connott les bornes de sa défiance , et n'emplme pas plus de précaution qu'il n'en a besoin.
Mais , tandis que j'y pense , rappelle ton attention pour deux choses qui en demandent beaucoup : l'une est de m'écrire désormais en chiffres , comme je t'écrirai moi-même. Satoâs-nous entre les mains de qui nos lettres peuvent tomber ; et ne seroit-il pas horrible de nous vcâr sauter par une traiiuéede notre propre poudre? Le second point que tu ne ddis pas oublier, c'est que j'ai changé de nom ; changé, te dis-je, sans me soucier d'être autorisé par un acte du Parlement. Je me nomm^ à- présent Robert Huntingfort. Ëcns-moi sous c0Ue adreioe , â iievi^ fort 9 pour prendre k la poste.
Lorsque je lui ai parlé de toi, die m'«a detnandé quel est ton earaet^e. Je t'en ai doraié ink ]>eau- /coup inêUleur que tu ne le mérites^ pour l%on'neur du mien. Ct^pendf^nt, je lui ai dâqueiuavoîs l'air assez épais j afin que, s'ii liii arrive de^^tê voir, jelle ne s'attende pas h te trouver màwL qbe ùi n'^
pcmr )a' figure. Au fond, ton épaisseur apparenlç ne t'est pas trop désavantageuse. Si tu avois la phy-^ sionomie bien fine, on ne découvriroit rien d^extra** or<Unaire ^i toi lorsqu'on vient à t'entretenir : ai;lieu quête prenant d'aibord pour un ours, on est surpris de te trouver quelque chose qui ressemble à l'espécf humaine. FéHcite-toi donc de tes défauts^ qui font évidemm.ent tes prînrâpales perfections j et qui t'attirent une distinction que tu ne pourroif espérer autrement. •
La maison qui tious sert aujourd'hui de logement n'est pas fort commode. J'ai poussé la délicatesse jusqu'à trouver mauvais que les chambres communiquent l'une à l'autre, parce que j'ai prévu que cette ordonnance d'architecture ne plairoit point à ma belle; et je lui ai dit que si je pouvois me rassurer contre les poursuites, je la laisserois dans ce lieu rustique, puisqu'elle souhaite si ardemment que je m'éloigne, Le diable s'en mêlera , si je ne parviens point à bannir de son cœur jusqu'à l'ombre de la défiance. Son incrédulité ne tieqdra point contre la raison et les apparences.
?Ious avons ici deux jeunes créatures a^^ agi^éay blés, toutes deux filles de notrç hptçisse, qui sf nomme madame Sorlin^. le ne leur ai marqué, pjsqu'à-présent, qu'une siqaple admiration. Que ce sexe est avide de louanges! La plus jeune, que j'ai
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Tue travailler à la laiterie, m'a causé tant de sattSr. faction par sa propreté et son adresse, que j'ai cédé à îà tentation de lui donner un baiser. Elle m'a remercié de ma bonté par uiie profonde révérence; elle a rougi, et je me suis aperçu , k d'autres marques de son embarras, qu'elle ne manque pas phi» de sensibilité que d^gréments. Sa sœur étant survenue , l'impression de ce qui s'étoit passé l'a (ait rougir encore , avec tant de confusion , que je me suis cru obfigé de faire une excuse pour die. Mademoiselle Kitty; ai-je dit à son atnée, j'ai piis tant de plaisir à voir votre laiterie si propre, que je n'ai pu m'empêcher de dérober mi baiser, à votre soeur. Vous avez votre part au mérite, j'en suis sàr; ainâ vous m'accorderez , s'il vous plaît , la même gi^ce. Les bons naturels! Elles me plaisent' toutes deux. L'atnée m'a fait une révérence comme sa soeur. J'aime les caractères reconnoissants. Pour^ quoi ma Clarisse n'a-t-elle pas la moitié de cette humeur obligeante?
Je pense à prendre une de ces deux filles pour servir ma charmante à son départ. La mère fait un peu l'importante ; mais je lui conseille de ne pas trop rifltecter ces airs-M. Si je m'apercevois que les difBcuhës vinssent ' de qudque soupçon, je serois capaMe de mettre une de ses filles, ou peut-être |
toutes deux, à Fépreuve. ' j
DS CTiARISSE. lOT
Passe-nu» xm pea de rodomontade, mon cher Belford. Mais réellement mon eoenr est fix^é. Je ne puis penser , dans la nature, qu'à mon adorable Clarisse» , • : !
XiOVEI^ACE..
LETTRE CIIL
jlf. LtOVELACE au méme^
Cé'est aujourd^ui mercriédij ce jour terrible, où j'ëtois menacé de perdre pour jaltiais Tunique obr jet de mon affection. Quel est taion triomphe ! Avec quelle satisfaction et quel air de tranquillité yois*je mes eimemis humiliés, et mordant leur frein au <^àteau d'Harlbve! Après tout, c'est peut^tre ua bonheur pour eux qu'elle leur soit échappée par la iuite. Qui sait de quoi ils étoiént menacés, si j'étois entré dans le jardin avec elle ; ou si , ne la trouyaiU point au rendez-vous, j'avois exécuté le projet de ma visite, suivi de mes redoutables Thessaliens-? . Mais supposons que je fus$e entré avec elle, Sans ^utre escorté que mon courage; je m'imagine- qu'il y auroit eu peu de danger pour moi. Tu s^is' que lés esprits de la trempe des Harloves, qui sont délicats sur la réputation, et qui se contiennent^ ps^r politique, dains les bornes des loix, peuvent étr^.
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comparés aux araignées, qu'on Yok fuir dans leur trotr lorsqu'elles soitent remuer un de leurs fileti par un doigt puissant, et qui abandonnent toutes leurs toiles à des ennemis qu'elles redoutent; au-* lieu que s'U y tombe une sotte mouche , qui n'a ni la force ni le courage de se défendre , elles accourent audacieusement , elles tournent autour du pauvre insecte, dles l'engag^it dans leurs liens; et lorsqu'il n'est plus en état de remuer les jambes ni les ailes, elles triomphent de leur avaiitage, et tantôt s'avançant sur lui, tantôt se retirant, elleis le tiévOf eât à loi^r . Que dis-tu de cette ûoi^paraison'? Mais, attends, Belf6i*d; il me * sembie qu'dile ne <$ooyiendroit pas mal îion plus aux &A0s qui se lais^ sent prendre daiië nos pîéges. Mietiit encore, sur ma fbi. L'araignée représente fort bien les héros leb que nous. Cominenoe par Faraignée on par la %nôU(;he , tu trouveras f idée assez juste.
Mais, pour revenir k mon sujet , tu n'auras pas manqué d^observer, comme moi, que les esprits dont je parle jouent un pauvre râle dans unêguerre offensive, avec des extravagants de notre è^yèce*., qui se mettent au^essus des lois:, et qui dédaignent de se couvrir du masque de h répiKtation. Tu ren^ drois aisément témoignage que le nombre ne m'a jamais effrayé. Ajoute que, dans la iJuereOe que j'ai avec les Hàrioves, toute la famille n'ignore pas que je suis l'injurié. Dans leur propre é^isë, h peur ne
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Jes rasseinbla-t-^eUe pas comme un troupeau de Hioutons^ lorsqu'ils me virent èo£rèr? Ik ne surent qui devoit risquer de sortir le premier, lorsque le service fut fini. James, à-la-vérité , ne s'y irouvoit pas. S^il y eut été , peiàt^tre aoroilnl entrepris de faire le brave. Mais il y a sur le visage une sone d'audaee, qui déeèle de Fefiivoi dans le cceur. Telle auroit été l'wseignê de iwemB ^ ai j'avois pris le parti de leur rendre une vÎMe* Lorsque j'ai en en iaee un eiuaemi de cette nature , fat toujours éfé calme et ser^n; et j'ai Uâ^'à ses amis le soin d'a^ paiser des ezinporti^neni» qiiftob'okit fait pitié.
C^e idée me concfaiit à rappeler tout ce qm )'ai fait de louable dane ma vie; ondba^-moinsde^!]^ portable, ai tu eroîs qu^ y ait deTeiagériitiioiidaxis l'autre terme* Je cramslneB que tu ne me soispài; : (F un g^and seeoui» pour ^c^te revue de mes boaiies actioob; car je n'ai jamais été si méfiant que deptiisqueîe te leoimois. Tâdie néanmoins de m'aider. PJ'ai^je pas eu: qi»sique ix^a mouvemem dont tu fHÛ^ses.teeouYenir? Cherdbe daasta mémoire, B^ ford« JQ jrevi<»it ffààqae fhqm à la ^mienne : mais vois si tu pedx te r^p«fer qudque trait que j'aje
oublié*. '^
Je crois pouvoir direafiftee hardtmraitxpie'lajilus grande tatbe de mon éiousson vient de ce séxéy de ce maudit sexe, qui fait le diarme et le tiairmeni: de ma vie! Il n'est pas besoin que lu me fasses so^i-
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venir du bouton de rose. L'aventure m'est présente : et je t'apprendrai m^eque j'ai eu l'adressed'en faire passer les plus flatteuses circonstanoes aux oreilles de ma belle, parle ministère de l'honnête Joseph ; quoique je n'en aye pas recueilli tout le fruit qtie j'avoîs espéré pour l'augmentation de mon crédit. C'est le diable, moii cher ami; et teBe a toujours été la rigueur de mon sort. Ai-je fait quelque chose de bien? on dit sèchement qtte j'ai fait mon devoir: tandis que tout ce qui n'est pas de la méme^ nature estmis contre moi dans le plus grand jour. Oelà est* il juste, Selford ? La balancé ne devroit-^Ue pâs>être égale? Que me revient-il de mes vertus, sî l'on ne m'en tient pas compte? Cependant je dois ec^venir aussi que j'ai vulebonhem* de Jean d*nn œil d'enviev Sérieusement une jolie fBmine est un joyau ^ qui n^ est pas fait pour -pendre au cou d^un miêéntbk * . 'Conviens à ton tour ^e, si je suis coupable dans mes adorations pour ce sexe, les femmes en généra} doiv.ent m'en aimer asâeux. ! Aussi n'j manquent-* eU^ pas , et fe les en remercie de bon eoèur : à l'ex* ception de quelques ytites précieuses, qui me font enrager par-ci purJii^ etqmi sous prétexte d'aimer la vertu pour l'amour d'elle-même, souhaiteroieat me voir à eUes exchi^vement.
Où je m'égare ! Turm'iais cfit plus d'tme fois que tn
* Deux Tfr» ê^nn» c^i^pdif angtoisc.
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aimoîs mes excarsions. Compte que j'aurai le temp^ de satisfaire ton goût ^ car j e n'ai jamais aimé comtxic^ paime, et j'aurai besoin probablement d'mie longuet patience avant que je iirappe le grand coup, si je mé détermine a lé frapper. Adieu, cher Belford.
LoVEIiÀCE.