LETTRE CXII
M. LorELjCE à M. Belforb.
Je ne ccumois lien de si insensé que tous ces Harloves. Que veux-tu que je te dise, Belford? Il faut que la belle tombe ; eût-elle tous les génies immortels pour sa garde; à-moins que, se rassemblant visi^ blement autour d'elle , ils ne l'arrachent de mes bras^ pour Fenlever avec eux dans la région éthérée.
Ma crainte, ma seule crainte, c'est qu'une fille qui m'a suivi avec tant de répugnance, n'offre à son père des conditions qui pouirroient être acceptées ; telles que de m'abandonner , pour être délivrée de Solihes. Je cherchois le moyen de me garantir d'une si cruelle espèce de danger. Mais les Harloves paroissent résolus d'achever pour moi Fouvrage qu'ils ont commencé.
Qu'il se trouve de $tupides créatures dans le monde! N'est-ce pas un génie bien fin que ce frère^ de n'avoir pas conçu que celm qui est capable de* Se laisser corrompre pour ^itreprendre une mau-^ vaise action, peut être aussi sûrement corrompu contre celui qui l'emploie \ sur-tout lorsqu'on lui offre l'occasion de tirer ui^ double avantage de ^
l6o HISTOIRE
perfidie? Toi-même, Belford, tu né pénétreras jamais la moitié de mes inventions!
// lui raconte ici la conversation qu'il a eue avec Clarisse, sur les cris de son agent , qu'elle avoit entendus d la porte du jardin. Les circonstances sont les mêmes qu'on a lues dans la lettre précédente. Ensuite il continue :
N'admires-tu pas L'habileté de ton ami pour les glorieuses impostures? Vois combien j'étois proche delà vérité. Je ne m'en suis écarté, qu'en assurant que le bruit s'étoit fait sans ordre, et par l'unique mouvement d'une terreur panique. Si je lui avois fait un aveu plus exact, son orgueil, mortifié de se iroir pris pour dupe, ne me l'auroit jamais pardonné.
Si le hazard avoit fait de moi un héros guerrier, la poudre à canon me seroit inutile. Je renverserois tous mes ennemis par la seule force de mes stratagèmes, en faisant retomber tous leurs desseins sur leur tête.
Mais que di&-tu de ces pères et de ces mères?. . . . Que le ciel les prenne en pitié ! Si la Providence n'avoit pas plus de part à leur conduite que la discrétion, sauveroient-ils une de leurs filles? James et Arabelle peuvent avoir leur moti&; mais, que dire d'un père à qui le bon sens a manqué dans une affaire de cette importance ? que dire d'une mère , d'une tante, de deux oncles? qui peut penser san» impatience à cette troupe d'imbéciUes?
P£ CliARISSE. 161
Ma charmante apprendra bientôt jusqu'où leur ressentiment va contre elle. Je me flatte qu'alors elle prendra un peu plus de confiance à moi. C'est alors que je serai jaloux de n'être pas aimé avec la préférence que mon cœur désire , et que je la réduirai à reconnoitre le pouvoir de l'amour et de là reconnoissance. Alors je serai libre de prendre un heir* ser sur ses lèvres; et je ne ressemblerai point à un pauvre affamé , qui voit devant lui un morceau délicieux, auquel il n'ose toucher sur sa vie*.
Mais je me souviens qu'anciennement j'étois timide avec les femmes. Je le suis encore avec cellen^i^ Timide! cependant, qui connott ce sexe mieux que moi? C'est sans doute par cette raison même que je le connois si bien. Lorsque j^ai réfléchi su]; moi-* même, par comparaison avec l'autre sexe, j'ai trouvé,- Belford, qu'un homme de mon caractère a dans l'ame quelque chose qui tient beaucoup de ceiledes femmes. Ainsi, comme Tirésias, il est capable de connottre leurs pensées et leurs inclinations pres^ que aussi -bien qu'elles-mêmes. Les femmes modestes, et moi, nous sommes à-peu-près au même point, avec cette seule différence, que ce qu'elles pensent, je l'exécute. Maislesfemmes modestes vont beaucoup plus loin que moi, et dans leurs pensées et dans leurs actions.
Veux-tu que je te <lonne une preuve de cette idée?
. * Deux yers d'une comëdieaiigkoîsc.
Prévost. Tome JCXL XX -
Jk&à HISTOIRE .
C'est qiie nous autres libertins nous ne laissons pas d'aimer la modestie dans une femme; tandis cpe les femmes modestes, j'entends celles qui affectent de le paroître, préfèrent toujours un homme impudent. D'où cela vîendroit-il , si ce n'étoit d'une véritable ressemblance dans le fond de la nature ? C'est apparemment ce qui a fait dire au poëte, que toute femme est un libertin' dans le cœur. C'est à taO^ de prouver, si elles le peuvent, la fausseté de cette imputation.
. Je me souviens aussi d'avoir lu , dans quelque philosophe, qu'// n^ a point de méchanceté corn-* pancihle à celle d^une mécliante femme. Peux -tu ine dire, Belford, de qui est ce bon mot? IN 'est-ce pas de Socratè? Sa femme étoit un diable. Seroit-cé de Salomon ^? Le roi Salomonltu as sans doute entendu parlei* d'un roi de ce nom. Ma mère, qui étoit une femme simple, m'avoit appris, 'dans mon enfance, à répondre, Salomon, lorsqu'elle rnede^ Baandoit qui étoit le plus sage de tou^ lès hommes; Mais ellenem'a jamais appris d^oik lui vènoit la parlie de sa sagesse qui n'étoit pas inspirée^ . . Ma foi, Belford, nous ne sommes^p'as si médl>ants, toi et moi, qu'on ne puisse l'être encore plus. Il n'est question que de savoir nous arrêter au point où nous sommes. . t . .
LoVKIiACE.
'^ M. LoTelace ncdRvinnitpaspkis'juste'èfi-citMit'SAlômon qut. Socrate. Qb passage est de VEcclésiasU y cI|ap.«:iiT.
DE CJLARISSE. l65