‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 18 sur 60 · LETTRE CXIII · texte numérisé non relu

LETTRE CXIII

Miss Cljérissb Haulove à miss Hotte,

Vendredi i4 avril.

Voici les circonstances d'une conversation dont je sors, avec M. Lovetâce, et que je dois nommer agréable.

n a commencé par m'apprendre qu'il venoit d'être informé que mes amis ont abandonné tout-d'uncoup la résolution de me poursuivre, ou de me faire rentrer sous le joug; et qu'il ne lui restoit, par con-. séquent, que de savoir mes intentions, c'est-à-dire, ce que Je voulois faire et ce que je voulois qu'il ftt.' •

Je souhaitois, lui ai- je dit, qu'il partit immédia-* tement. Lorsqu'on sauroit dans le monde que je serois absolument indépendante de lui, on se persuaderoit sans peine que les mauvais traitements de mon frère m'ont forcée de quitter la maison paternelle : et c'étoit une apologie de ma conduite que je pouvois faire avec justice, autant pour la justifioa-. lion de mon père que pour la mienne.

U m'a répliqué, avec beaucoup de douceur, que, WL mes amis demeuroient fermes dans cette noù** Telle résolution , il n'avoit aucune objection à for-

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mer contre mes volontés : mais qu'étant assuré en même-temps qu'ils n'avoiei^t pris ce parti que dans la crainte des mallieurs où mon frère pouvoit être entraîné par Une aveugle vengeance, il étoit porté à croire qu'ils reprendroient leur premier dessein aussitôt qu'ils croiroient le pouvoir sans danger.

C'est ui^ risque, Mademoiselle, a-t-il continué, auquel je ne saurois m'exposer. Vous le* trouvei^iez vous-même étrange. Cependant, je n'ai pas plus tôt appris leur nouvelle^ résolution, que je me suis cru obligé de vous en instruire et de prendre là-dessus ▼os ordres.

Je serois bien aise, lui ai^je dit (pour m'assurér s'il n'avoitpas quelque vue particulière), de savoir ^uel est votre propre avis.

; Il me seroit aisé de vous l'expliquer, si je l'osois, si j'^tois sûr de ne pas vous déplaire; si ce n'étoit pas fompre des conditions qui seront inviolables pour mei.

Dites, Monsieur, ce que vous pensez. Je suis libre d'y donner mon approbation ou de la refuser.

i Pour temporiser, Mademoiselle, en attendant que j'aye le courage de parler plus haut , ( le courage, ma chère! ne plaignez-vous pas M. JLovelace de manquer de courage?) je vous proposerai séule- Itient ce que je crois le plus capable de vous plaire. Supposons, si votre penchant ne vous porte pas

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ehez mylady Lawrance , que vous fissiez un tcmir dn

côté de Windsor.

: Pourquoi Windsor?"

Parce que c'est un lieu agréable :'parce qu^ est à portée de Barkshire , d'Orford , de Londres : de Berkshire ou Mylord M. . . est à-présent ; d'Oxford , dans le voisinage duquel Mylady La-wrance fait sa demeuré ; de Londries , où vous serez toujours libre de vous retirer , et où je pourrai moi-même , si vôù» l'exigez, choisir ma retraite pendant votre séjour à Windsor, sans être fort éloigné de vous. .

Cette ouverture ne m'a pas déplu. Je n'ai pas eu d'autre objection à lui faire que le désagrémeiat de me voir trop loin de miss Ho vire , k qui je souhaitoi& de pouvoir toujours donner de mes nouvelles dans, l'espace de deux ou trois heures.

Si j'avois des vues sur quelque autre lieu que Windsor , il n'atletidoit que nies ordres , pour m'y faire préparer un logement commode. Mais , de quelque côté que je tournasse mon choix , plus près ou plus loin de miss Ho vire , il a voit des domestiques, dont la plus importante affaire étoit de m'obéir.

11 m'a fait une proportion dont je lui ai su bon gré; celle de reprendre mon ancienne Hannah, aussi-» tôt que je serois fixée: à moins que je n'aimasse mieux avoir près de moi une des deux filles de madame Sor-^ i lings, dont il m'avoit entendue louer le caractère..

Le nom d'Hannafa m'a fait beaucoup deplaisic^

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comme il a pu s'en apercevoir* Je lui ai dit que j'avois déjà pensé à rappeler cette bonne fille : qu'à l'égard des deux autres, elles étoient trop utiles à leur famille, où chacune avoit son office, qu'elles remplifisoient toutes deux avec une ardeur admirable : que dans la satisfaction que je prenois à les voir, je passerois volontiers mes jours avec elles, suiHout lorsqu^après son départ le logement me de^ viendroit plus commode.

Iln'étoit pas besoin, m'a-t-il dit, de répéter le* objections qui combattoient ce dessein. A l'égard de Windsor, ou do'tout autre lieu que je pourrois choisir, je déciderois aussi s'il devoit m'y accompagner; parce que, dans tous les points où, non-seu* lemient ma réputation , mais ma délicatesse même seroit intéressée , il ne consultcroit point d'autres idées: que les miennes : et puisqu'il m'avoit trouvée la plume à la main, il étoit tenté de me laisser dans cette occupaticm, et de monter k cheval sur-le-champ, pour aller prendre lafngue dans le lieu qu'il me plai-* roit de nommer. «^

Connoîssez-vous quelqu'un à Windsor? lui ai-je demandé, pourêtre toujourssurmesgardes. Croyez.vous qu'il s'y trouve des logements commodes?

A l'exception de la forêt, m'a-t-il dit, où j'ai pris souv^it le plaisir de la chasse, Windsor est de tous les lieux agréables celui que î'ai le moins fréquenté, ^e n'y ai pas la moindre connoissance.

« \ Après d^autres réflexion», je suis conveciùe que Windsor avoit une partie des qualités que je désirois à ma retraite ^ et je lui ai dit que s!il pouvoit trouver une chambre seulement pour moi, et un cabinet pour Hannab , je m'y rendrois volontiers. J'ai ajoute . que le fond de mes richesses n'étoit pas considérable, et que je voulois éviter d'avoir obligation à personne^ Enfin, je lui ai fait entendre que le plus tôt seroit le mieux, parce que rien ne l'empécheroit de partir sur-le-champ pour Londres oU pour Berkshire, et que je publîerois alors mon indépendance.

Il m'a renouvelé, dans des termes fort civils, l'offre d'être mon banquier. Je ne m'en suis pas excusée moins civilement.

C^te conversation , à tout prendre, a voit eu beaucoup d'agrément pour moi. Il m'a demandé si ja souhaitois que mon logement fût dans Windsor, ou hors delà ville. Aussi près du château, lui ai- je dit , qu'il sera possible 3 parce que j'aurai la facilité d'assister au service divii), dont je n'ai été privée que trop long-temps.

Il seroit charmé, m'a-t-il dit, s'il pouvoit me procurer un logement chez quelque chanoine du château, où il s'imaginoit que, par diverses raisons, je me plairois plu^ que dans tout autre lieu : et poa^vaut se reposer sur la parcde que je lui ai donnée de ne pas lu^ préférer d'autre homme, aux conditions < qu'il a si joyeusement acceptées, il demeurera d'aur

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tant pkts tranquille, que son rôle à^présent est de mériter mon estime, par la seule Toie qu'il connoit propre à la lui faire obtenir, ce Je ne suis qu'un jeune y> homme, Mademois^e, a*t-il ajouté d'un air fort lù sérieux : mais j'ai fait une longue course. Que cet » ayeu ne m'attire pas le mépris d'une ame aussi 3^. pure que la vôtre. D est temps d'abandonner un

. » train de vie dont je suis fatigué; car je puis dire, » comme Salomon, qu'il n'y a rien de nouveau pour y> moi sous le soleil. Mais je suis persuadé qu'une » conduite vertueuse offre des plaisirs qui ne s'al- ^ . tèrent point, et qui ont toujours le charme de la y> nouveauté y).

Ce discours m'a causé la plusagréablesurprise. Je l'ai regardé attenûvement , comme si je m'étois ^fiée du ^témoignage de mes yeux et de mes ordfles. Sa contenance s'accordoit avec son langage.

; Je lui en ai marqué ma joie, dans des termes dont *û a paru si touché, qu'il trouvoit plus de saûs&ction, m'a-t-il dit, dans .cette aurore de ses beaux jours et dans mon approbation, qu'il n'en avoit jamais ress^iti du succès de ses passions les plus emportées.

Assurément , ma chère , il parle de bonne foi. D ne serokpas capable de ce langage ni de ces idées, si son cœur n'y avoit autant de part que son esprit.

, Ce qui suit m'a disposée encore plus à le ctroire sincère.

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c( Au mîKeu de mes erreurs, a-t-il repris, j'ai eon* » serré du respect pour la religion et pour ceux qui » lui sont sincèrement attachés. J^ai toujours changé y> de discours, lorsque mes compagnons de Hberti- » nage, en vertu'du 7fe«* de ntyhrd Shastbujy , » qui fait partie du symbole des libertins, et que jo y> puis nommer la pierre de touche de l'infidélité , j> se sont efforcés de tourner les choses saintes en » ridicule. C'est ce qui m'a fait donner le nom de » libertin décent , par quelques honnêtes prêtres )D qui ne m'en croy oient pas plus réglé dans la pra- » tique; et mes désordres m'ont laissé une sorte >x. d'orgueil qui ne m'a pas permis de désavouer ce y> nom.

» Je suis d'autant plus porté à cet aveu , Made- » moiselle, qu'il peut vous. faire espérer que Fen- » treprise de ma réformation , dont je me flatte que y> vous aurez la bonté de vous charger, ne sera pas » aussi difficile que vous avez pu le craindre. Il y^ m'est arrivé plus d'une fois , dans mes heures de 7i retraite, lorsqu'après quelque mauvafie action ^ la pointe du remords se faisoit sentir, de prendre » plaisirà penser que je mènerois quelque jour une » vie plus réglée. Sans ce fond de goût pour le bien , » je m^imagine qu'il ne faudroit rien espérer de » durable dans la plus parfaite réformation. Mais }i> votre exemple , MademoisdUe , doit tout faire et » tout confirmer »..

C'est de la grâce du ciel, monsieur Lovelaee, que vous devez tout vous promettre. Tous ne savez pas combien vous me faitjes de plaisir, lorsque vous me donnez occasion de vous parler dans ces termes.

Là*dessus , ma chère , je me suis rappelé sa génë« rosité pour la jolie paysanne, et sa bonté pour ses fermiers.

ce Cependant, Mademoiselle, a-t-il repris encore, » souvenez-vous, s'il vous plaît, que la réformation D ne sauroit être l'ouvrage d'un instant. Je suis d'une » vivacité infinie. Souvent elle m'emporte. Jugez, '» Mademoiselle, par ce que vous allez entendre, y> quel prodigieux chemin j'ai k faire, avant qu'une y> bonne ame puisse penser un peu de bien de moi ? » quoique j'aye quelquefois jeté les yeux sur les » ouvrages de nos mystiques, et que j'en aye asses )) lu pour faire trembler de plus honnêtes gens que » moi , je n'ai jamais pu comprendre ce que c'est » que la grâce dont vous parlez, ni la manière dont y> ils expliquent ses opérations. Permettez donc que » votre exemple soit d'abord mon appui sensible ; » et qu'au-lieu d'employer des termes que je n'en- 1» tends pas encore, je renferme tout le reste dan$ y^ cette espérance ».

Je lui ai dit qu'il y avoit quelque diose de choquant dans son expression ; et que j'étoîs surprise qu'avec son ^prit et ses talents, il n'eût pas fait plu» de progrès, du-moins dans la tliéoxie de la reUgiouv

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Cependant son ingénuité m'a plu. Je l'ai exhorté à se pas craindre de relire les mêmes livres,, pour y puiser plus de lumières, qu'il ne inanqueroit pas d'y trouver lorsqu'il y apporteroit de meilleures intentions ; et j^ai ajouté que sa remarque , sur la durée incertaine d'une reformations laqueUe on ne prendroit pas de goût, me paroissoit juste; mais que les goûts de cette nature ne commençoient véritablement qu'avec la pratique de la vertu.

Il m'a juré , ma chère miss Hov^e , l'indocile pei^ sonnage m'a juré que ses résolutions étoient sincères. J'espère que je n'aurai point occasion , dans mes lettres suivantes, de contredire de si belles apparences. Quand je n'aurois rien à combattre de son côté , je serois bien éloignée d'oublier ma faute , et le tort que je me suis fait par mon imprudente démarche : mais il m'est si doux de voir luire quelque rayon d'espérance, où je n'apercevois que d'épaisses ténèbres, que j'ai pris la première occasion pour communiquer ma joie à une tendre amie, qui prend tant de part à tout ce qui m'intéresse.

Cependai^ soyez sûre, ma chère, que ces agréables idées ne me feront rien relâcher de mes précautions. Non que j'appréhende plus que vous qu'il n'entretienne quelque vue injurieuse à mon honneur : mais il est homme à plusieurs faces; et j'ai reconnu, dans son caractère , une instabiUté qui me cause de l'inquiétude. Ainsi je suis résolue de le tenir aussi éloigné

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qu'il me sera possible, et de ma personne et dem^ pensées. Que tous les hommes soient des séducteurs ou n'en soient pas, je suis sûre que M. Lovelace en est un. De là vient que je m'efforcerai toujours de pénétrer quel peut être son but, dans chaque proposition et dans chaque récit qu'il me fait. En un mot , dans toutes les occasions qui pourroient me laisser du doute, mes plus heureuses espérances seront toujours accompagnées des plus grandes craintes. Je crois que, dans une situation telle que la mieone, il vaut mieux craindre sans sujet, que de s'exposer aju danger sans précaution.

M. Lovélace est parti pour Windsor, d'où il se proposé de revenir demain. D a laissé deux de ses gens pour me servir pendant son absence.

J'ai écrit à ma tante Hervey, dans l'espérance de* l'engager à se joindre à ma mère , pour me faire obtenir mes habits, mes livres et mon argent. Je l'assure que , si je puis rentrer en grâce avec ma famille , en me réduisant à la simple négative pour tous les hommes qui pourroient m'étre proposés , et me voir, traitée comme une fille , une nièce et une sœur, je persiste encore dans l'offre de me borner au célibat, et de rejeter tout ce qui ne sera point apppQUvé de mon père. Je lui insinue, néanmoins, qu'après le traitement que j'ai reçu de mon frère et de.ma sœur, il seroit peut-être plus à propos, pour leur intérêt comme pour le mien , qu'on me permte

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de vivre loin d'eux : j'entends à ma ménagerie, et je suppose qu'on ne l'inierpréiera point autrement. J'offre d'y recevoir les ordres de mon père , soit pour ma conduite , soit pour la forme de mon domestique y et pour les moindres circonstances qui pourront lui prouver ma soumission.

Si l'on permet que ma tante m'accorde la faveur de quelques lignes, elle apprendra de ma sœur oii sa réponse doit m'étre adressée.

Je ne marque pas moins d'empressement , dans cette lettre, que dans celle que j'ai écrite à ma sœur, pour ine procurer une prompte réconciliation, qui puisse m'empécher d'être précipitée plus loiii. <k Un J> peu de douceur, lui dis-je, peut encore faire passer y> ce malheureux événement pour ime simple mé* y> sintelligence j mais le délai la rendroit également )) honteuse pour eux et pour moi. J'appelle à elle, 7) de la nécessité où la violence d'autrui m'a réy> duite 7>.

Clarisse HAUiiOvs.

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