LETTRE CXIV
M. LovELjcB à M. Belfokd.
Vendredi 14 avril.
1 u m'as souvent reproche ma vanité , Belford , sans distinguer Fagrément qui Paccompagne, et qui te force à m'admirer, dans le temps même que tu m'en dérobes le mérite. L'envie te rend incapable . de distinguer. La nature t'inspire de l'admiration , $ans que tu saches comment. Tu es un mortel trop épais et d'une vue trop bornée, pour te rendre jamais compte à toi-ménie de l'instinct qui te fait mouvoir.
Fort bien, crois-je t'entendredii'e; mais, Lovelace, tu ne te purges pas du reproche de vanité.
irest vrai, cher ami; et tu peux ajouter que j'en ai une dose abominable. Mais si l'on ne passe pas la vanité aux gens de mérite, à qui sera-t-eUe pardonnable? Cependant il est vrai aussi que, de tous les hommes, ils sont ceux qui ont le moins occasion d'en avoir; parce qu'étant en fort petit nombre, on ]es reconnoît facilement à leur marque , et qu'on est disposé à les exalter. Un sot, à qui l'on peut faire comprendre qu'un autre a plus de capacité que lui,
DE CliARISSE. 175
conclut assez voloniiers qu'un tel homme doit être un sujet fort extraordinaire.
A ce compte, quelle est la conclusion générale qu'il faut tirer des choses susdites? C'est , sans doute , que personne ne doit être vain. Mais quedire de ceux qui ne peuvent s'en empêcher? Peut-être suis-je dans le cas. Rien ne me donne une plus haute idée de moimême, que la fécondité de mes inventions : et, pour la vie, je ne puis prendre sur moi de cacher ce sentiment. Cependant il pourroit bien servir à me perdre dans l'esprit de ma pénétrante déesse. ' Je m'aperçois qu'elle me craint. Je me suis étudié , devant elle et devant miss Hovre, chaque fois que je les ai vues , à passer pour une tête légère et san» réflexion. Quelle folie donc d'avoir été si sincère dans mes explications sur le bruit du jardin ! Oui y maisle succès de cette invention (lesuccès, Belford, aveugle les plus grands hommes) a répondu sipar-- &itement à mon attente, que ma maudite vanité a pris le dessus et m'a fait oublier des précautions. La knenace qui regardoit Solnfes, Hdée d'emmener le frère dans ma fuite , et mon projet de Vengeance sur les deux domestiques, ont causé tant d'épouvante àma belle, que j'ai eu besoin de rappeler toutes les forces de mon esprit pour me rétablir dans le sien. Il m'est arrivé, en même-temps, quelques nouvelles favorables de l'agent cpie j'ai dans sa famille, ou du*^ moini» quoique nouvelles auxquelles je me ^s
176 !ÉÏIdTOÎflÊ
déterminé a donner un tour favorable. J'ai saisi l'occasion pour demander audience , ayant qu'elle ait eu le temps de former dés résolutions contre moi; c'est-à-^re; pendant que l'admifation de mon intrépidité, dont je l'avôis remplie, tenoit ses résolutions en suspens. Dans le dessein qui me conduisoit, je m'étois préparé à ne montrer que de la douceur et de la sérénité. Comme il m'est venu par-ci par-là, dans ma vie, quelques bons mouvements, )e les ai rappelés à ma mémoire (qui n'étoit pas trop chargée du nombre), pour mettre la chère personne de bonne humeur aTec moi. Qui sait, ai-je pensé, s'ils ne tiendront point, et si ma conversion n'est pas plus proche que je ne pense? Mais, à tout hazard, c'est un fondement jeté pour mon grand sysl^iDe. L'amour, me sui^-je dit, est naturellement ennemi du doute : la crainte ne l'est pas ; je veux essayer de la bannir. Il ne restera donc plus que l'amour;' la crédulité est son premier ministre, et jamais on ne voit l'un sans l'autre.
( // raconte ici à son "ami tout ce qui s'est pc^sé entre Clarisse et lui dans leur dernier entretien. Lorsqu'il est arrivé à la proposition de prendra un logement à Windsor, il continue ainsi :) '
A-présent, Belford, mon dessein enure-t-il dans ton cerveau de plomb? Non , j'en suis sûr j et je suit obligé par conséquent de te Fexpliquer.
, La quitter pour un jour ou deux^ dans la vue de
DE CliARISSB. I77
la servir par mon absence, c'eût été hn marquer que je me fiois trop: à ses dispositions pour moi4 J'avois fait valoir, comme tu sais^ la nécesâté de ne la pas quiuer tandis que j'aurois raison de oroÂre que ses amis pensoient à nous poursuivre; et je Qom« mençois à craipdre qu'elle ne me soupçonnât d'abuser de ce préle:]ite pour ne.pas m'ëloigner. Mais à-prér sent qu'ils se sont déclarés contre oe dessein , et <pi'ik ont publié qu'ib ne la recejirraient pas qitand elle prendroit le parti de retourner, quelle raison xn'emv pécheroit de lui donner tme marque d'obéissanee en m'éloignant, »ir-t6ut lorsque je puis laisser aii^ près d'elle mon v^et Will , qui est ua homme infcel? ligent, et qui sak tout, è^^œ^^ Ure et écrire^ avec le brave Jonas ; celui-^ci , pouc m'étre dé()écb6 dans l'occasion par l'jaditre, k qui; je puis donner avis d^ tous me!» mouvements? D'aiUeursr je Suiâjliien^aisa de m'informer s'il ne ni'^t pas venu des lettresi de félicitation de mes tantes et de mes coures Mon^ taigu, aiuifaelles je n'ai.pas manqué d'écrire, poj^r leur apprendre mon triompte- Ces lettres, wivaftt les termes dans lesquekeUes seront conçues, poujtr ront me servir ulilement dans l'occasion, i ... : s A l'égard de Windsor, je n'avois aueu9,4^l^l^ qui r^;af ^t particulièrement c^ liç<l ; mais.il fajloit en nommer un , lor^u'^e me demandoit m<^n.av;ûs^ Je n'ose paitler de Jjoudre^, sans beaucoup^ dé pv^j caution , parce que je vQiMlrQis que le choix vint
Prévosi. Tome XXI. ^ X%, ,
178 xHISKTOIRE
d'elle^jnéinà II y a, dans lesfemiMfir, une per?er^ fiité qui' les porte à' vous demacnder'y<Hre' opinion pour avoir Je plaisir de s'y. opposer* après Pavoir connue^ qnoique leur <h^it eût peut -être été l^ même, ai ce n^eût pas été le vôtre. Je pourrai foi^ mer das difficukés contre Windsor, >lot^ue je lui aurai fait croire que fen suis revenu. ËH^s auront d'âutatot meilleure grâce , que ce lieu étant de ma sommation, ce sera lui -iàire voir que je n^ai pas de système arrêté. Jamais il n'y eut de. femme aussi pénétrante, aussi défîdsite que cellenci. Cependant il est assez mortifiant poiui u ti lïonnéte iii&mme d'être soupçonné.' ' . '^ ^
w. J?ajoiite qu'en paÈ/BfSùt )a |>'oùrfai voir madame Greme^ qui a eu^un trèsrl4>i]g entretiens avec ina charmante. Si je^savois oç qui^en a fait la^ isiamère , et que, idéale pfQmtôr mom^it de leat ^onnois^ fiance^ Fune eàt cherché à tirer avafitage de Vautre ^ H me seroit aisé d^inveifier quelque mo^i^ii de les servir toutes deuK 4ms me nuire k mùinotténie^ C'est; lat^nasdièré la plus prudente- de former des amitiés i|ui tie^ «ont tneme jamais^ suivies * d^auJbun regret , quand les personnes qu'on sertdeviieBdnoieot ca-^ feSèiÛ (ïil^àtittide. D^ailleur» màdà'mè Greme est ën^borpespondancé' de k^tres avec la &rinière, sa âoout*. Il f)eut arriver de' ce cetera , 6u i^elque chose t^^ys^tagèuiL que j^ puii mettre à profit,, ou quelque chô^ de âd^euit ê^&b je puis fùé g^raa^tir. yissurez-pous toujours urie porte de derrière ,
DE Ci;iA'llISS£. 179
est une maxime que je n'oubUfe dans aucun de mes exploits. Ceux qui me connoissenl ne m'accuseront pas d'être un homme fier. Je m'entretiens familièrement avec un valet, lorsque je tne propose de l'engager à m'étre utile. Les valets ressenAlent aux soldats : ils commettent toutes sortes de maux, sans mauvaise jintentioaj et sîmjHe^iaot, Je^boi^i^es âmes ! pour l'amour du mal même. :' ' . - .
Je redoute extr^memeçit: cettia laaiss Hov^e. Elle a de l'esprit comme un diable, et tourné à la malice-, dont die ne demande que l'occasion. S'il arrivoit qu'elle l'emportât sur moi , avec tous mes stratagèmes et l'opinion que j'en ai, je^roishommeà me pendre, à me^ noyei:, o\\% pae crisser la têtjç d'un coup de pistolet* Pauvre Hickijiian I j'ai pitié dit sprt qui l'attend, avec cette virago.- Mais c'est un imbér cille à qui je ne |)rét^i)ds pasdotM^er plusj de sens: et, lorsque j'ypîeQ£ie, U:me.$6mbW que, dans l'état du mariage, «c'est lune nécesait^' absolue , pour 1^ honbeur des deux cb^rsépôuï;^q[uè l'r^i soit up jsiof. J'ai traité autrefofts> cette.j9àaii|iècQ .avec lni$s Ë(owe» Mais ilÊaitttauâsîique. le sot soit persuadé qu'il l'est; sans quoi la')S04$iâ^K>pinià|rçd4coi\ter|eroit squ-< vent la sagesse. , h.,./
Avec le sedoucs de Josepbi^ «noii bçiiwêtd agent, je me suis «mis à couvert , autant q^ë je l'ai pu:, du coté'de ea démooi femelle.
l8o HISTOI&B
sï: