LETTRE CXVII
Miss Cljuisss HjJRj^orE d miss Hojte.
Samedi , après midi.
AloN vieux messager n'étant point en bonne santé, j'arrête le yôtre, pour le diarger dé ma réponse.
Vous né fortifiez pas mon courage par vos dernières réflexions. % ces apparences de réformâtion ne sont que des apparences, quelles peuv^t être ses vues? Mais un homme est-il capable d'avoir la coeur si bas? Oseroit-il insulter au Tout-Puissant? Ne suis-je pas autorisée à juger plus favorablement de lui par cette triste réflexion , que , dans la dépai-* dance où je suis de son pouvoir ^^ il n'a pas besoin d'un si horrible excès d'hypocrisie ; à-moins que ses desseins sur moi nie^ soient de là dernière bassiessè? Il doit être du-moins de bonne foii, dans le temps qu'il me donne de meilleures espérances. Comment poùr^ voir en douter ? Vous devez voà$| « joindre à moi dans cette idée, ou vous ne sauHçz: souhaiter de me voir sous un joug si terribleJ , Mais , après tout , j'aimerois mieux être indépendante* de lui et de sa famille, quoique j'aye une haute opinion ^dé tous sei proches. Je l'aimerois
l(p tllSTOIllE
l)eaiicoup mieux, du-moins jusqu'à ce que j'aye vu à quoi les miens se laisseront engager. Sans une raî^ son si forte, il me semble que le meilleur parti seroit de me jeter tout-d'un-coup sous la protection de mylady Lawrance. Tout seroit conduit alors avec décence, et peut-être m'épargnerois-je une infinité de mortifications. Mais aussi, dans cette supjilosition , il faudroit me regarder comme néces-. ^airement à lui, et pasiser pour uiae fille qui brave sa propre famille. Nedoia-jepas attendre quel sera le succès de ma première tentative? Jfe le dois sans doute; et cependant» je ne puis en faire' aucune ^ avant que d'être Àablie dans quelque lieu sûr, et séparée de lui. > ;. r. . . ;,
Madame Sorlings mV cdmmiiniqùé ce zôàtin une lettre qu'elle reçut Irier au soir. Ell&esl d<sa sœur Gremë, qui, ioc espérant^ dit-elle, que je lui pardon- » nerai l'excès de sôivïèle, si sa Bœiir juge à propos
» de me faire^voir sa. lettre, sauliaifeVp^^^'l'i'^^^^ >) rétdei&'nobleiâmiIleel;{)ourlôh)iân,qu6JemQ i) détermiiifJ2<rjehdre3on jeune seigneurbeil^eux». €e 'Sdnt ses. tè)*mes.: £Uq fonde soii .empressement: mrla réponse qu'il hii lit bier, eii à]hm à !VV indsor. Ëlleavoit prisy dit^He, Ift liberté de lui demander si le temps des félicitations approeboic. il lui répondit a que jjamais on ii'avoit eu, poiH^ une femme, y> phïs* de tendresse .qu'il en avôit pdur nioi; que >} jaimîs U2i€ femme n'avoit mérité pluâ d'attache-
DE CliARISSE. 191
j> ment; qii© chaque eniretién qu'il avoit avec moi 7> lui donnoit de nouveaux sujets d'admiration ; » qu'il m'aimoit avec une pureté de sentiments dont » il ne s'éloit jamais cru capable, et qu'il me regary> doit comme un ange,, descendu du ciel pour 'lé 3> rappeler de ses égarements : mais qu'il appré- )) bendoit que son bonheur ne fût plus éloigné qu'il » ne désiroit, et qu^il avoit à se plaindre des ]oix trop y> sévères que je lui avois imposées; loix néanmoins )) aussi sacrées pour lui y que si elles faisoient partie y> du contrat de notre mariage , etc. y>
Que dois-je dire, ma chère? que dois-je penser? Madame Greme et madame Sorlings^st^nt d'honnêtes feÉimes ; et c^te lettre s'accorde avec la conversation qui m^a pa^uagréabli^, etquii mé le pa^ f ott lenoore. Cependant que se proposoit-il , lorsffûk^ a laissé éeba|)per Poccasiônr de mérdédarer ses sentiments? Pourquoi faire des plaintes à madame Gmsie ? Ce n'est point un homme timilde ! Mais j'inàpire dei'effrm, ditîôâ*-vous. DeF^rdi'f ma» chère. Dites*moi dotac'comipent? - ■ -^'l- '^" *\ Je suiô quelqurfois lH)rs'de mbirmétn* y de la né-* c^ité où je mè trôtiye^'observèr la- mahceuvre de Cet esprit subtil ^ ûd àë cette lête folle ; je ne sais quel ûom je dois lui donner*
- Qu'elle est sévèrement punie, me dîs^je souvent it mot-niéme j eette-vanité- qui m'a fait espérer de servir de modèle aux jiiKunes personnes de mon'sexe !
59^ HISTOIRÎÎ
Si mon exemple sert désormais i leur inspirer, des précautions, je dois être assez contente. A quelque . sort que le ciel me destine, il ne faut pliis compter que )e puisse jamais lever la tête entré mes meilleurs amis et mes plus dignes compagnes. C'est une des plus cruelles circonstances du malheur d'une fille imprudente, d'accabler de douleur tous ceux dont; die est aimée , et de ne causer de la joie qu'à ses:en^ nenûs et à ceux de sa famille. Que cette leçon seroit otile , si l'on prenoit soin de se la rappdier viv^nent dans la tentation , lorsque l'esprit balance sur une démarche douteuse ! . ,t i »^
' Vous ne connoisifez pas, ma chère, tout le prix d'un homme vertueUx; et, mjstj^ré )a noblesse de votre ame , vous participez à la foibles^e commune de la nature , en fai^mt trop peu de cas du bim qui est ei^e vos mains. Si c'étoit M, Lovelacéqui tàvp r^adit des soins, voi^ £te lô trait0riez pas comme i^ous traite^ Mi&Siokaian, quiiméritç d^ètre mma tfMté qu^ }ui.tDM^9 le traiterifizr.yctus de m^el Vous savez qui disoit, en pf^rlant de ma mèrej Celui gui ^uffrè beaucoup, s^^ppréte b^auç^up à souffrir*. Je m'imagine que M. Hickman ap-r prendroit volontiers de qui vicTatrC/sttp observatîoa» Il auroit peine à croire qu'une personne qui p^n^ft si bien ne tifât pas quelque :£ç^M';:dejSa propre re-
; * C'est nne.Àpr^lsloOiilejni^&Hotiie dailA une Uttre précédente;
DB CLARISSi:. 1q3
marqui^ , et il souhaite^ oit sans doute qu'elle fàt ea liaison d'anaitié avec sa chère naiss Howe.
La douceur, loin d'être une qualité méprisable dans un liomme, entre nécessairement dans l'idée du galant homme; c'est-à-dire qu'elle fait une partie e^entielle de la perfection qui convient à ce sexe» Un prince peut être indigne d'un si beau titre j car ce sont les sentiments et les manières, plus que la fortune, la naissance et les dignités, qui forment cet honorable caractère. Sera-t-il dit généralemehtque I4 préférence de notre sexe est pour les hommes violents, impétueux? et miss Hov^e ne sera-t-elle pas du-moins une exception?
Pardon , ma chère ; et que votre amitié pour moi n'en souffre pas. Ma fortune est changée; mais mon oceur sera toujours le même.
Clarisse Harlove.
LETTRE CXVIIL
Miss Cljrjs^e HARLorB à jniss Hotte.
Samedi au soir.
JM» LoVEliACE a vu divers appartements à Windsor; mais il n'en a^pas trouvé, dit-il, un seul qui me convienne, et qui répoiàde à ma description.
Prévost. Tome XXL l5
j9^ histoihe
. II a suivi mes instructions à la lettre. C'est un asse^ bon signe. Je sub d'autant plus contente de, son exactitude , que c'étoit lui-même qui m'avoit proposé cette ville , et qu'à son retour il paroit avoir changé d'idée. En chemin , m'a-t-il dit , il a fait réflexion que Windsor, quoique la proposition fût venue de lui , étoit un mauvais choix ; parce que je cherche la retraite , et que ce lieu est extrêmement fréquenté.
Je lui ai répondu que si madame Sorlings ne me regarde pas comme un embarras dans sa maison, )'y passerois volontiers quelque tetbps de plus; à condition qu'il me quittât pour se rendre à Londres ou chez mylord M. . . .
. n commence à croire, m'a-t-il dit, qu'il ne me reste rien à craindre de la part de mon frère ; et , dans cette idée, si son absence peut servir à me rendre plus tranquille, il est disposé à m'obéir, du-moins pour quelques jours. Il m'a renouvelé la proposition de reprendre Flannah. Je lui ai dit que c'étoit mon dessein, et que j'y employerois votre secours. En eSet, je vous prie, ma chère, de faire chercher cette honnête fille. Yotre fidèle Robert saura sans doute ce qu'eUe est devenue.
M. Lovdace s'est aperçu de l'humeur sérieuse où il m'a trouvée ; et la rougeur de mes yeux a trahi mes larmes. Je venois de répondre à votre dernière lettre. S'il ne s'étoit point approché de moi de la
manière la plus respectueuse , et s'il n'eût point ajouté , au récit cju'il m'a fait , la disposition qu'il a marquée , dès le premier mot, à s'éloigner de moi , j'étois préparée à lui faire un très-mauvais accueil. Vos réflexions m'a voient touchée si vivement , que, lorsqu'il s'est présenté, je n'ai pu voir sans indignation le séducteur à qui je dois attribuer les maux que je souffre et tous ceux que j'ai soufferts.
Il m'a fait entendre qu'il avoit reçu une lettre de mylady Lawrance, et une autre, si j'ai bien compris , d'une des miss Montaigu. Si ces deux dames y parlent de moi, il est étonnant qu'il ne m'en ait rien communiqué. Je crains , ma chère , que ses parents ne soient du nombre de ceux qui croyent ma démarche téméraire et inexcusable. Mon honneur ne demande-t-il pas que. je les informe de la vérité? Peut-être me jugeront-ils indigne de leur alliance , si je leur laisse penser que ma fuite ait été volontaire. Ah ! ma chère ! que nos propres réflexions nous causent de peine, à chaque occasion douteuse, lorsque la conscience nous reproche d'à* voir manqué à notre devoir !
Dimanche matin.
Quel surcroît d'inquiétude dois-je trouver dans mes réflexions , lorsque je considère la haine que M. Lovelace porte à tous mes proches ! Il en traite quelques -uns ^implacables s niais j'appréhende
qu'il ne scHt aussi implacable lui-même que le plus emporté d'entre eux.
Je n'ai pu m'empécher de lui exprimer avec beau*coup d'ardeur mes vœux pour une récoi^ciliation; et 4e presser son départ, comme une démarche né^ cessairé pour commencer le traité. Il s'est dômié de grands airs à cette occasion, ne doutant pas, m'a-t-il dit, qu'il ne fût le premiei* de mes sacrifices. Ensuite il «'est expliqué sur mon frère en termes fort libres, sans faire plus de grâce à mon père même.
Si peu de considération pour moi, ma dière ! 0 est vrai, comme je le lui ai reproché, que telle s^ toujours été sa politesse, et qu'il n'a jamais cessé de traiter ma famille avec mépris. Je ne l'ignorois pas : que je suis coupable d'avoir entretenu la moindre correspondance avec lui !
Mais apprenez. Monsieur, lui ai- je dit, que ai votre naturel violent et votre mépris pour moi vous font ménager si peu mon frère, je ne souffrirai pas que vous parliez si mal de mon père. C'est assez, sans doute, que ma désobéissance ait fait le malheur de sa vie, et qu'une fille qu'il aimoit si tendrement ait été capable de l'abandonner. L'entendre injurier par l'auteur de ses peines, c'est ce que je ne supporterai jamais.
n s'est jeté sur sa propre justification; mais dan» des termes, comme je lui en ai fait encore un reproche, qu'une fille ne devoit pas se permettre d'eu-
DE CliAKISSE. 197
tendre ; et qu'un homme qui prëtendoît à cette fille devoil se permettre encore moins de prononcer. Enfin, mè voyant tout'^-fait indignée, il m'a demandé pardon , quoiqn'avec assez p^u d'humilité. Mais, pour changer de sujet ^ H m'a parlé ouvertement des deux lettres qu'il avoit reçues , l'une de mylady Lawrance, l'autre de miss Montaigu; et, sans attendre ma réponse, il m'en a lu quelques articles.
Pourquoi cet étrange homme ne me les montra-^ t-il pas hier au soir? Ap]préhendpit-il de me causer trop de plaisir? m 1 î
Mylady Lav^rance s'exprîine, par rapporta moi, de la manière la plus obligeante, ce Elle l'exhorte à » tenir une conduite qui puisse m'engage* à rece- » voir bientôt sa main. ESe me fait ses ôompli- » ments, avec une vive impatience, dit-elle, d'em-* y^ brasser, en qualité de nièce, une personne si » vantée (c'est sa flatteuse expression). Elle se » croira honorée de l'occasion dé m'obUger. Etté » espère que la cérémonie ne sera pas différée trop )) long-temps , parce que cette heureuse conclusion
7> sera peur dlè, pour mylord M et pour my-
y> lady Sadléir, un témoignage sûr du mérite et des i> bonnes dispositions de leur neveu.
y> Elle assure qu'elle a toujours pris un vif intérêt ni aux peiheâ que j'ai essuyées à son occasion; qu'il » seroit le pHis ingrat de tous lés hommes, s'il u^
IqB hxstoirs
>) s'efibrçoit pas 4e m'en dédommager ; qu'elle rey> garde comme .\m devoir, pour toute leur famille, y> de ^upjpléer k la ipiemie ; et que , de sa part, elle y) ne me laissera rien à .désirer. ï^e trsjitement que » j'ai reçu de tous mes procbes seroit plus surpre- » oant , lui fait-elle observer, siir-tout avec tous les y) avantages qu'il pos^de du coté de la nature et de y> |a fortifie, s'U ne fejloit l'attribuer à ses propres y> négligences; mais, à-présent qu'il est le maître ^ 4'él^^^Iir à jamais son caractère^ elle se flatte qu'il >> convaincra les Harloves qu'on ayoit }ugé plus mal y> de lui qu'il ne le mérité ; ce qu'elle demande au j> ciel pour son honneur et paur celui de leur mai** » son . Enfin , elle souhaite d'être informée de notre >) xn^ris^ge, imméçliatem^t après la cérémonie > >> pouif être des . p^ejxtières et des plus ardentes à >) pi'^n féliciter p. . • ,
. JEUe ne m'invife p^^,direc|:ement à npiei raidre ch^R eîje aidant 1^ célébraûon.j.quoique^ j'^xsse pu m'y ^l^^endre*, après ,oç qu'il m'avoit d^t. . ,
\l m'a faiji lire ensiûie; iwe partie d^Ifi; seconde Jettre, où miss Montaigu le félicite ce 4'^voir obtenu y> Iff ç^jf^n^e d^une si cidmirçblepeTsqfme y> . Tek $ont.^> termes. Ma confiance, chère mâ^-Howe! Personne au monde, comme vous le dites, n'eu pr^dra une autre opinion , quand je publierois la vérité. Vous voyeip que miss Montaigu , ^ toute sa famille, sans doute, jugent du-moîns ma^émarch»
DE CliARXSSE. igg
fort extraordinaire. « Elle souhaite aussi que la ce- » rémonie soit bientôt célébrée ; et c'est le vceu , » dit-elle, de mylord M...., de ses tantes, de sa y> sœur, et de tous ceux qui veulent du bien à leur )> famille. Après cet heureux jour, elle se proposé y> de se rendre auprès de moi , pour grossir mon
» cortège. Mylord M s'y rendra lui-même, sH
)) est un peu soulagé de sa goutte. Ensuite il nou^ y) abandonnera un de ses^ trois châteaux , où nàvA » serons libres de nous établir, si nous n'avons pas » d'autres vues ».
Miss Montaigu ne dit rien pour s'excuser de ne s'être pas trouvée sur ma route , ou à Saint-AIbans^ comme il me l'avoit fait espérer* Cependant die parle d'une indisposition qui l'a tenue quelque temp^ renfermée. Il m'avoit dit aussi que mylord M. . .*. étoit attaqué de la goutte ; ce' qui se trouve éon&rmé par la lettre de sa cousine.
Vous ne douterez pas, ma chère, que ces deux lettres né m^ayent causé beaucoup de satisfaction. Il en a lu les marques sur mon visage, et j'ai remarqué à mon tour qu'il s'en applaudiàsoit. Cependant, je ne cesse pas d'être surprise qu'il ne m'ait pas fait cette confidence dès hier au soir.
Il m'a pressée de me rendre directement (Jièz mylady LawTance, sur le seul témoignage des sentiînents de cette dame , tel que je l'ai vu dans sa
SOO HISTOIRE
lettre. Mais ^ quand je n'aurois auciioe'espéraoïce de réconciliation avec mes amis j ce que mon devoir m'oblige* du -moins de t^iter, comment suivre ce conseil , lui ai-}e dit , lorsque je n'ai reçu d'eQe aucune invitation particulière?
Il se croit sûr que le silence de sa tante vient du doute que son invitation fut acceptée ; sans quoi, elle .me la feroit avec le plus grand empressement dif mpnde.
Ce doute même, lui ai-je répondu, suffisoit pour me faire rejeter son conseil. Sa tante, qui connoit si bi^o lesloix delà véritable décence, m'apprenoit, par, ce doute, qu'il ne me convenoit point encore d'accepter son . invitation. D'ailleurs , Monsieur, grâces à vos arrangements, ai-je un habit avec lequel je puisse me présenter?
Oh! m'ayt-il fUt, j'4tois assez bien pour paroitre à la cour même, si l'on exceptoit les pierreries; et j'y porterois la plus aimable figure (il devoit dire la plus extraordinaire). L'élégance de XDon habillement l'éjLpnnoit. Il ne comprenoit pas^par.qud art je^parçissois avec autant d'avantage, que si j'avois chafigé d'habits tous les jours : et pi^s, ses coures Montaiga me foumiroieût tout ce qui me manque ; il alloit écrire à miss^ Charlotte, si. je lui en accordois la permission.
Me prenez-vous, lui ai-je dit, pour le geai de la fable? Voudriezt-vous que j'empruntasse des habits
De CliARISSE. 301
pour rendre visite à ceux qui me les auroient prêtés? Assurément, monsieur Lovelace, vous me croyez trop de bassesse ou trop de confiance.
Aimois-je mieux me rendre à^Londres , pour quelques jours seulement, et pour y acheter des habits?
Peut-être oui , si ce n'étoit pas à ses dépens. Je n'étois pas prête encore à porter sa livrée.
Vous concevez, ma chère, que mon ressentiment contre les aiiifices qui. m'ont forcée à la fuite , ne lui paroîtroit pas sérieux, si je ne lui marquois pas, dansl'occasion , un chagrin réel de l'état auquel il m'a réduite. Entre les coupables, il est difficile d'éviter les récriminations.
n souhaitoit de pouvoir pénétrer mes désirs. Cette connoissance serviroit à diriger toutes ses propo^ sitions. n feroit ses délices d'exécuter mes volontés.
Le plus ardent de mes désirs étoit de le voir éloigné. Falloit-il le répéter sans cesse?
Dans tout autre lieu que celui où j'étois, il juroit de m'obéir, si j'insistois sur ce point. Mais il lui sembloit que le meilleur parti , à l'exception d'un seul auquel il n'osôit toucher qu'en passant, étoit de faire valoir mes droits; parce qu'étant libre alors de recevoir ou de refuser ses visites, et le réduisant au simple commerce de lettres^ je ferois connoître à tout le monde que je n'avois pensé qu'à me rendre justice à moi-mêniQ.
Vous répéterai- je continueUement , Monsieur,
aoa HISTOIRE
que je ne veux point de procès avec mon père? Croyez-vous que n^a triste situation puisse changer quelque dho^ k mes principes , du-moins lorsque j'aur9i le pouvoir de les observer? Comment pourrois-je m'établir dans ma terre, sans employer les formalités de la justice, et sans l'assistance de mes curateurs? L'un des deux a pris parti contre moi. L^autre est absent. Quand j e serois disposée à prendre quelques mesures, il faudroit plus de temps que le^ circonstances ne m'en accordent : et ce qui m'est nécessaire à-présent, c'est l'indépendance, c'est votre départ immédiat.
n m'a protesté, avec serment, que, par diverses raisons qu'il m'a voit représentées, il ne croyoit pas qu'il y eût de sûreté pour moi à demeurer seule. Son espérance étoit de trouver quelque lieu que je pusse agréer. Mais il prenoit la liberté de me dire qu'il se flattoit de n'avoir pas mférité , par sa conduite , cette ardeur que j'avois de le voir éloigné ; d'autant plus qu'assurément j'apportois assez de soin à lui fermer ma porte : quoiqu'il (mt me protester, avec la plus par&ite vérité, qu'il ne m'avoit jamais quittée sans se sentir meilleur, et sans une ferme résolution de se confirmer dans ce sentiment par mon exemple.
Des soins à i/ous fermer ma porte f ai-je répété. J'espère, Monsieur, cpie vous rie vous croyez pas en drçit de vous plaindre , si ]e prétends qu'on me ii^issç un peu de trai;iquiilité dans ma retraite. J es-
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ffere que , toute novice que vous m'avez trouvée sur le point capital, vous ne me croyez pas assez foiUé pour aimer l'occasion d'entendre vos élégants dis^ cours, sur-toùt lorsqu'il n'y a point de nouvel incident qui m'ol)£gé de recevoir vos visites ; et que vous ne croyez pas non plus qu'il soit nécessaire de m'interrompre à tous moments, comme si j'a vois besoiii de vos protestations continuelles pour me fier à votre honneur.
Il a paru un peu déconcerté.
Vous n'ignorez pas, monsieur Lovelace, ai -je continué, pourquoi je désiré si ardenfment votre^ absence; c'est pour faire «connottre au public que je ^uis indépendante de vous, et daiis l'espérance que cette opinion me fera trouver moins de difficulté à nouer un traité de réconciliation avec mes amis. «Tajouterai, pour satisfaire votre impatience, qu'ayant le bonheur d'être si bien dans l'esprit de vos proches, je consens volontiers à vous instruire, par mes lettres, de chaque pas que je ferai, et de toutes les ouvertures que je puis recevoir; sans aucune intention néanmoins de me lier, par cette complaisance , dans mes démarches et dans mes résolutions. Mes amis savent que le testament de mon grand -* père m'autorise à disposer de ma terre et de ma part des eflfets, d'une manière qui peut leur être désagréable, quoique je n'en aye pas la disposition absolue. Cette considération pourra
2o4 HISTOIRE
m'aitirer quelques égards, lorsque leur première chaleur sera refroidie, et qu'ils ne douteront point de mon indépendance.
Adorable raisonnement ! Il pouvoit me protester que l'assurance que je lui avois déjà donnée Combloit tous ses désirs. C'étoit plus qu'il ne pouvoit demander. Quelle félicité d'avoir une femme dont la générosité et l'honneur faisoient le fondement de son repos ! Et si le ciel , à son entrée dans le monde, lui en eût fait trouver mie de ce caractère, il auroit toujours eu de l'attachement pour la vertu. Mais il espéroit que le passé même tourneroit à son avantage , parce que , dans cette supposition , ses parents l'ayant toujours pressé de se marier, il auroit manqué le bonheur qu'il avoit devant les yeux : et comme il n'avoit pas été aussi méchant que ses ennemis se plaisoient à le publier , il se flattoit que le mérite du repentir vaudroit celui de llnnoceuce.
Je lui ai dit que. je comptois donc sur son consentement pour ce qu'il paroissoit approuver, et que je me croyois sùr§ de son départ. Ensuite je ki ai demandé , d'un air ouvert , ce qu'il pensoit réellement de ma situation, et quel conseil il me donneroit dans le calme de son esprit. U devoit juger, lui ai-je dit, que je n'étois pas peu embarrasrsée : Londres étoit un lieu tout à-feit étranger pour moi. J'étois sans guide, sans protection. Lui-même il devoit me permettre de lui dire qu'il lui manquoit
DE CliAKISSJS. 2o5
bien des choses, sinon pour la connoissance, dumoins pour la pratique de quantité de bienséances qui me paroissoient indispensables dans le caractère d'un homme de naissance et d'éducation.
Il se regarde , autant que j'ai pu l'entrevoir , comme un homme d'une politesse achevée; et son amour-propre est blessé qu'on en juge autrement, J'en ènis bien fôché , Mademoiselle , m'a-t-il répondu d'un air froid. Un homme d'éducation, un homme poli, souffrez que je le dise, vous paroît plus rare qu'à toutes les femmes que j'ai connues jusqu'aujourd'hui.
C'est votre malheur conxme le mien, monsieur Lovelace. Je suis persuadée qu'avec un peu de discernement , il n'y a point de femme qui, vous connoissant conime je fais à-présent ( j'avois dessein de mortifier un orgueil qui mérite de l'être), ne juge, comme moi, que votre politesse n'est ni régulière ni constante. Elle n'a point l'air d'une habitude. Elle s'exerce par accès et par saillies, qui n'ont pas leur source en vou&-même. Vous avez besoin d'y être rappelé.
Ciel! cid! que je suis à plaindre! Il ne s'est défendu qu'avec cet air ironique de pitié pour luimême, au travei-s duquel j'ai vu facilement qu'il étoit à demi-fôché.
J'ai continué : En vérité, Monsieur, vous n'êtes point uun homme auss.i accompli qu'on devoitFat^
«o6 HISTOIJUJ
t^idre de vos talenis et des facilités que Vous avee eues [\our les cultiver. Vous n'êtes qu'un novice^ (c'est un terme qu'il avoit employé dans une de nos conversations précédentes) sur mille choses loua-^ Ues qui ont d& faire l'objet de votre étude et de yotre ambition.
Je n'aurois pas si tôt cessé de lui parler avec cette firancbise, parce qu'après m'en avoir donné l'occasion , il m'avoit paru traiter assee légèrement un point que j'ai toujours trouvé très^rave j mais il m'a interrompue: Mademoiselle, épargnez- moi. Mon r^ret est extrênae d'avoir vécu iiilUtilement jusqu'aujourd'hui. Mais convenez que vous ne vous seriez p^s écartée d'un sujet plus agréable et plus confortne à notre situation^ si vous n'aviez piis un plaisir trop cruel à mortifier un homme qui a paru jusqu'ici devant vous avec trop de défiance de son propre mérite, pour avoir osé vous ouvrir librement «où ame» Ayez la bonté de revenir au sujet que vous avez quitté; et , dans un autre temps, j'embrasserai volontiers ma correction de la seule bouche du monde de qui je puisse la recevoir avec joie.
Vous parlez souvent de ^réformation , moilsieur Lovelace, et c'est une confession de vos erreurs; mais je vois que vous recevez fort mal des reproches auxquels vous craignez peut-être assez peu de donner occ^on. Je suis bien éloignée deprendreplaisir
I '.fcl»!
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à relever vos défauts. Dans la situation où je suis^ il seroit à souhaiter pour vous et pour moi que je n'eusse à faire que votre éloge. Mais puis-je fermer les yeux sur ce qui les blesse, lorsque je souhaite q[u'on me croye sérieusement attachée à mes propres devoirs?
J'admire votre délicatesse, Mademoiselle, a-t-il encore interrompu. Quoique j'en aye quelque chose à souffrir, je ne désirerois pas que vous en eussiez moins. Elle vient du sentiment de vos propres per^ fections, qui vous élèvent au-dessus de mon sexe, et •même au-dessus du vôtre. Elle vous est naturelle. Elle ne doit pas vous paroitre extraordinaire. Mais la terre n'offre rien qui en approche, m'a dit le flatteur. Dans quelle compagnie a-t-il vécu?
Ensuite, reprenant notre premier sujet : Vous m'avez fait la grâce de me demander mon conseil : je ne désire que de vous rendre tranquille; de vous voir fixée à votre gré; votre fidèle Hannah près de voua; votre réconciliation heureusement commencée. Mais je prends la liberté de vous proposer différentes ouvertures, dans l'espérance qu'il s'en trouvera une de votre goût.
J'irai chez madame Havre , ou chez tout autre qu'il vous plaira de nommer, et je m'efforcerai d« les engager à vous recevoir chez eux*
Auriez-vous plus de penchant k vous rendre à Flo^ aence, auprès de M. Morden, votre cousin et votre
208 HISTOIRli:
curateur? Je vous offre des commodités pour ce voyage ; soit par mer jusqu'à Livoume , soit par terre en traversant la France. Peut-être engagerai-je quel- ,que dame de ma famille à vous accompagner. Miss Charlotte ou miss Patty saisiront volontiers l'occasion de voir la France et l'Italie. Pour moi, je ne vous servirai que d'escorte; déguisé, si vous le souhaitez; couvert de votre livrée, afin que votre délicatesse ne soit pas blessée de me voir à votre suite.
Je lui ai dit que ces projets demandoient un peu de réflexion : mais qu'ayant écrit à ma sœur et à ma tante Hervey, leur réponse, si j'en recevois quel- <pi'une, pourroit servir à me déterminer; qu'en at-* tendant, s'il vouloit se retirer, j'examinerois parti-culièrement la proposition qui regardoit M. Morden ; et que , si je la goûtois assez pour la communiquer a miss How^e , il seroit informé de mes résolutions dans l'espace d'une heure.
Il est soiii respectueusement. Etant revenu une heure après, je lui ai dit qu'il me paroissoit inutile de vous consulten; que le retour de M. Morden ne pouvoit être éloigné ; que , dans la supposition même de mon départ pour l'Italie, je ne souffrirois point qu'il m'accompagnât sous aucune forme; qu'il y avoit peu d'apparence que l'une ou l'autre de ses deux cousines ^ut disposée à m'honorer de sa compagnie ; et que d'ailleurs ce seroit la même chose aux yeux du monde, que s'il m'accompagnoit lui-même.
BE CIiARISS£. aog
Cette réponse a produit une autre conversation , qui fera le sujet de ma première lettre.
Clarisse Harlove.
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