LETTRE CXIX
Miss CiumssE HAiLuorn à Miss HùvrE.
M. LovEiiACE m'a dit que, dans Fincettitude de ma résolution sur le voyage d'Italie, il s'étoit efforcé d'imaginer quelque autre ouverture qui fiit capable de me plaire , et de mè convaincre du-moins qu'il préféroit ma satisfaction à la sienne. Alors il s'est offert à partir lui-même, pour chercher Hannahj et me l'amener immédiatement. Comme j'ai refusé les deux jeunes Sorlings, il souhaiteroit ardemment, dit-il, de voir près de moi une servante à laquelle, je pusse accorder ma confiance. Je lui' ai répondu que vous auriez la bontéde. faire chercher Hannah^ et de me l'envoyer aussitôt qu'il seroit possible.
D pouvoit arriver, m'a-t-il dit, qu'elle fût arrêtée par quelque obstacle. Feroit-il si mal de se rendras chez miss Howe, pour la prier, dans l'intervalle , de me prêter sa Jfemme--de-chambre? Je lui ai fait en* tendre que le mécontentement de votre mère, depuis la démarche dans laqùdletout le monde sup-^
Prévost! Tome XXI. a4t
i210 HISTOIRE
pose que je me suis engagée volontairemeDt , m'a privée de tous les secours ouverts que je pouvois attendre de votre amitié.
U a paru surpris que madame Howe, qui parloit de moi avec tant d'admiration , et sur lacpielle on supposoit tant d'influence à sa fille, pût s'être refroidie pour mes intérêts. Ilsoùhaitoit que le même homme, qui s'étoit donné tant de peines pour enflammer les passions de mon père et daines oncles, ne fût pas encore au fond de cet odieux mystère.
Je craignois en effet, lui ai-je dit, que ce ne fut l'ouvrage de mon frère. Mo» oncle Antonin, j'osois le dire, ne' sie seroit .pa$ porté de lui-même à pré-^ venir madame Hovre contre moi, comme j'appre- Bois qu'il l'avoit &it. ,
Puisque jnott dessein n'éloit pas de rendre visite à ses jtant^, il m'a demandé, si je voulois recevoir celle de sa cousine Charlotte Montaigu, et prendre une servante de sd main.
Cette- proportion ,.iui ai-je dit, n'étoit point à rejeter. Mais j'étois bienrais^ auparavant, de voir si mes amis m'enverroient: mes^ habits^ pour n'avoir pas, aux yeu!x des sien&^ l'air d'une étourdie et d'une fugitive. . \ .
Si je le jtigeois à propos y il feroit> un second voyage à Windsor, oii ses recherches seroient encok*e; plu& exan^tes paroû.les chanoines, et dans les phn honnêtes maisoiis.de la ville. Je lui ai demandé
ù ses objections contre ce lieu n'avoient pas toujours la même force?
Je me souviens, ma chère , que, dans une de vos lettres, vous m'avez vanté Londres comme la plus sûre de toutes les retraites. Je lui ai dit que ses prétextes pour ne me pas laisser seule ici^ me faisant assez connoître que ce n'étoit pas son dessein; et la parole qu'il m'a donnée de s'éloigner lorsque je serai dans un autre lieu, devant me persuader<[u'il y sera fidèle aussitôt que j'aurai changé de demeure; sans compter que sa présence rend ici mon logement fort incommode; je n'aurois pas d'éloignement pour le séjour de Londres , si j'avôis quelque cônuoissance dans cette grande ville.
Comme il m'a proposé plusieurs fois Londres , je m'attendois qu'il embrasseroit ardemment cette noiiveUe ouverture. Mais je ne lui ai pas vu de disposition à la saisir. Cependant ses yeux m'ont paru Papprouver. Nous sommes de grands observateurs des yeux l'un de l'autre. En vérité, il semble que nous nous redoutions tous deux.
Il m'a fait ensuite Uiie proposition fort agréable ; celle d'inviter madame Norton à se rendre auprès tie moi. Mes yeux, m'a-t-il dit aussitôt, lui apprenoient enfin qu'il avoit trouvé l'heui'etix expédient qui pouvoit répondi*e à nos désirs communs. Il s'est reproché de n'y avoir pas pensé plus tôt ; et, saisissant ma main : Ecrirai-je, Mademoiselle? Ferai-je
aiS HISTOIRE
partir quelqu'un? Irai-je moi-même vous chercher cette eiLcellente femme?
Après un peu de réfle:&ien , je lui ai dit qu'il ne pouvoit rien me propo^r de plus charmant j mais que j'appréhendois de jeter Ina bonne Norton dans des difficultés qu'elle auroit peine à vaincre ; qu'une femme si prudente craindroit de se, déclarer pour une fille fiigitiye y contre l'autorité de ses parens; et que le parti qu'elle prendroit de me suivre lui ferait perdre la protecdon de ma mère , sans qu'il fût en mon pouvoir de l'en dédommager.
Ah ! chère Clarisse ! s'est-^il ^rié ass^ généreu-^ sèment , que cet obstacle ne vous arrête point ! Je ferai , pour cette bonne femme , tout ce que vous souhaiteriez de faire vous-même : souffi:*ez que je parte.
Plm froidement peut-être que sa générosité ne le méritoit, je lui ai répondu qu'il étoit impossible que je ne reçutee pas bientôt quelques nouvelles de mes ami^ ; que , dans l'iâtervaUe , je ne voulois ruir ner personne dans leur e^rit, sur- tout madame Norton , dont la médiadion et le crédit pouvoient m'être utiles auprès de ma mère; et que, d'ailleurs, cette vertueuse femme, qui avoit le cœur au-dessus de sa fortune, manqueroit plutôt du nécessaire^ que d'avoir obligation mal-^-propos aux libéralités d'aatrui.
Mal-4-propos! a-t-ril répliqué. Le mérite n'a-t-il
DE CliARISSE. ai5
pas droit à tous lés bienfaits quHl peut recevoir? Madame Norton est une si honnête femme , que je me croirai redevable moi-même à sa bonté, si elle m'accorde la satisfaction de l'obliger; ([ua,nde}lene l'augmenteroit pas infiniment par Foccasion qu'dle me donnera de contribuer à la vôtrcv . Comprenez-vous , ma chère amie , qu'un homme qui pense si biea puisse avoir laissé prendre asses<le force aux mauvaises habitudes^ pour avoir avili ses talents par ses actions? N'y a-t-il donc aucune espérance, me suis-je dit alors à moi-même, que le bon exemple, qu'il m'appartient de lui donner pour notre intérêt commun , puisse opérer un changement dans lequel nous trouverions tous deux notre avantage?
Permettez, Monsieur, aî-je repris, que J'admire le singulier mélange qui règne dans vos saitimenls! Il doit vous en avoir coûté beaucoup pour étoufier tant de bons -mouvements, tant d'excellentes ré-^ flexions, lorsqu'elles se sont élevées dans votre esprit, où, par un autre excès qui n'est pas moins surprenant, la légèreté doit avoir merveilleusement prévalu. Mais, pour revenir à notre sujet, je ne vois aucune résolution à prendre, avant que d'avoir reçu des nouvelles de mes amis.
Hé bien , Mademoiselle , je m'efforçois seulement de trouver, s'il m'eût été .possible , quelque expédient qui vous fût agréable. Mais puisque je n'ai pas
ai4 HISTOIRE
le bonheur de réussir, aurez- vous la bonté de me dire quelles sont vos intentions? H n'y à rien que je ne vous promette d'exécuter, à la réserve de vous laisser ici, dans un si grand éloignement du lieu où je dois me retirer; et dans un canton où, faute d'avoir gardé d'abord assez de précautions , mes coquins de valets m'ont rendu comme public. Ces misérables, a-t-il ajouté , sont orgueilleux à leur manière, lorsqu'ils servent un homme de quelque nom. Ils vantent la qualité de leur maître , comme s'ils é«oîent de la même race : et tout ce qu'ils savent de lui ou de ses affaires, n'est jamais un secret entre eux, quand il devroit lui en coûter la tête.
Si tel est leur caractère, ai-je pensé, les personnes de naissance devroient éviter plus soigneusement de leur donner des sujets d'indiscrétion.
Je vous avoue, lui ai-jè dit , que je ne sais ce que je dois faire , ni de quel côté je dois tourner. Sérieusement, monsieur Lovelace, me conseilleriez- vous d'allel' à Londres?
Je le regardois avec attention. Mais je n'ai pu rien démêler dans ses yeux.
D'abord, Mademoiselle, m'a-t-U répondu, j'étois pour le voyage de Londres; parce que j'appréhendois beaucoup plus les poursuites. A -présent que votre familleparoit un peu refroidie, je suis plus indifférent pour le lieu qu'il vous plaira de choisir. Si je vo\is y vois paisible et contente , je n'ai rien à désirer.
DE CliARISSE. 2l5
Il est certain que cette indifférence que je lui vois pour Londres, me fait pencher de ce côté-là. Je lui ai demandé y dans la seule vue de l'entendre, s'il con-* noissoit quelque endroit à Londres, pour lequel il pût me procurer une recommandation. Non j m'a^ t-il dit ; il n'en connoissoit point qui lui parût convenable, ou qu'il jugeât de mon goût. Â-la-vérité spn ami Belford avoit un très-bel appartement près de Soho *j chez une dame de vertu et d'honneur, ^i étoit de ses parentes. Comipe M. Bdford passoit une partie de son temps à la campagne, il pouvoit remprunter, pour me donner la facilité de prendre d'autres mesures.
' JT^tois bien résolue de refuser ce logement , et tout autre qu'il eût pu nommer. Cependant je veux voir, ai-je pensé , si c'est de bonne foi qu'il me le propose. Si je romps ici cet entretien , et que demain il le reprenne avec un peu d'empressement,* je « craindrai qu'il n'ait pas toute l'indifférence qu'il affecte pour mon voyage de Londres; et qci'it n^ait déjà quelque logement en vue poui* iuqi.* Alors j'abandonnerai tout-à-fait ce dessein.
Cependant, après tant de généreuses ouvertures, je crois réellement qu'il y auroit un peu de barbarie à me conduire avec lui comme si je le croyois capable de la plus noire et de la plus ingrate bassesse.
'*' Place de Londres.
2l6 HISTOIRE
Mais son caractère, ses principes sont si équivoques? Il est si léger, si vain , si changeant , qji'il n'y a point de certitude qu'il soit, une heure après, ce qu'il est au moment qu'il vousparle. Et puis, ma chère, je n^ai plus à-présent de gardien! je n'ai plus de père ni de mère! U ne me reste que la pitié du ciel et ma vigilance : et je n'ai aucune raison d'espérer un miracle en ma faveur.
• . U faudra bien , Monsieur, lui ai* je dit en me levant, prendre enfin quelque, résolution : mais reinettons dette matière à demain.
' Il auroit voulu 'm'arrêter plus long^temps. Je lui ai promis de le voir demain , d'aussi bonne heure qu'il le souhaiteroitj et je lui ai dit que, dans l'intervaUè, il pouvoit priser à qudque endroit convenable, soii dans Londres, soit aux environs.
\ Nou^ nous sonimes séparés assez paisiblement. J'ai employé le reste de la soirée à vous écrire; et je quit^; la plume, avee l'espérance de trouver un peu plim^.de repos dans. le sommeil, que je n'en ai goûté dépuis long-temps.
CliARlssïî Harlove.