LETTRE CXXIX
Miss Cljrisss Hjrlotb à miss Hotte.
Je viens, en peu de mots, ma chère amie, à la défense que vous avez reçue de votre mère. C'est un sujet que )'ai touché &rt souvent , mais comme à la hâte; parce que, sentant fort bien que mou jugement seroit condamné par ma pratique, je n'ai pas eu jusqu'aujourd'hui le courage de me fier à moimême.
Tous ne voulez pas que j'entreprenne de vous faire renoncer à cette cof respondauce. Vous m'apprenez avec queUe bonté M. Hickman l'approuve, et combien il est obligeant de permettre qu'elle passe par ses mains. Mais ce- n'est point assez pour me satis&ire entièrement.
Je suis un fort mauvais casiûste ; et le plaisir que
je prends à vous écrire peut me donner beau4$oup de partialité pour mes pro{n*es désirs. Sans cette crainte, et si je n'appréhendois aussi que la franchise et la bonne foi ne fussent blessées par des évasions, je serois tentée de vous proposer une voie que j'abandonne à votre jugement. Ne pourrois-je pas vous écrire, pour me conserver une satisfaction À douce, et ne recevoir de vous, suivant les occa-
DE CLARISSE*. u6q
sions, qu'une réponse passagère , non -seulement sous le couvert, mais par la plume de M. Hickman, pour me ramener au vrai lorsque je .m'écarte, pour me Confirmer lorsque je pense bien , et pour me guider dans mes doutes? Ce secours me feroit marcher avec plus d'assurance dans le chemin obscur qui s'ouvre devant moi; car, malgré l'injustice de mes censeurs , malgré toutes les nouvelles disgrâces dont je suis menacée, je ne me croirai pas tout-à-fait malheureuse, si je puis conserver votre estime.
Véritablement, ma chère, je ne sais comment je pourrois prendre sur moi de ne plus vous écrire. Je n'ai point d'autre occupation, ni. d'autre amuse-, ment. Il faudroit que je fisse usage de ma plume, quand je n'aurcHS persqnne à qui je pusse envoyer mes lettres. Yous m'avez entendue relever les avan* tages que j'ai toujours trouvés à jeter sur le papier tout ce qui m'arrive : actions^ pensées, je m'imagine que c'est le moyen de faire tourner le présent à mon utilité future. Outre que cet exercice forme le style et qu'il sert à développer les idées, il n'y a personne à qui il n'arrive de perdre une bonne pensée, qui s'évapore après la réflexion; ou d'oublier une bonne résolution , parce qu'elle est chassée de la mémoire par de secondes vues qui ne valent pas toujours les premières : mais lorsque j'ai pris la peine d'écrire ce que je veux faire ou ce que j'ai fait, l'ac* tion ou la résolution demeure comme devant moi,
c^o histoihe
pour m'y attacher de plus en plus, ou pour y renoncer, ou pour la corriger. C'est une sorte de traité que j'ai fait avec moi-même , et qui, étant scellé' de ma propre main , devient une règle de conduite et comme un engagement pour Tayenir.
Je voudrois donc vous écrii*e , si je le puis sans oBense; d'autant plus qu'outre le plaisir de satisfaire mon inclination, ma plume s'anime, lorsqu^en écrivant j'ai quelque objet en vue , quelque amie à qui je désire de plaire.
Mais quoi! si votre mère permet notre correspondance, à condition que nos lettres lui soient communiquées, et si c'est le seul moyen de la satisfaire, est -il impossible de se soumettre à cette loi? Croyea-vous, ma chère, qu'eUe ftt difficulté de recevoir cette communication en confidence ? Si je voyois quelque apparence de réconciliation avec ma famille , je n'écouierois point assez mon orgueil, pour appréhenda qu'on ne sache de quelle manière f ai été jouée. Au contraire , dans cette heureuse supposition , je n'aurois pas plus tôt quitté M. Lovelace, que j'apprendrois toute mon histoire à votre tnère et à tous mes amis. Mon propre honneur et leur salis&ction m'y porteroient également.
Maïs, si je n'ai pas cette espérance, à quoi serviroit de faire eonnoitre la répugnance que j'ai eue à suivre M. Lovelace, et les artifices par lesquels il a su m'effrayer ? Votre mère vous a fait entendre que
BE CLARISSE. gyi
mes amis insisleroient sur un retour pur et simple^ sans aucune condition , pour disposer arbitrairement de moi. Si je paroissois balancer là-nlessus, mon frère s'en feroii un sujet de triomphe, plutôt que de garder mon secret. M. Lovelace, dont la fierté s'ofiPense déjà du regret que j'ai de l'avoir suivi^ lorsqu'il pense qu'autrenaent je n'aurois pu éviter d'être à M. Solmes, me traiteroit peut-être avec indignité. Réduite ainsi à manquer d'asile et de pro* tection, je deviendrois l'objet des railleries publiques : et je jetterois ^lus de honte que jamais sur mon sexe, puisque l'amour, suivi du mariage, sera toujours excusé plus facilement que des £siutes préméditées.
£d supposant que votre mère consente à recevoir nos commtmications en confidente, ne balances point à lui faire lire toutes mes lettres. Si ma conduite passée ne mérite pas absolument sa baîne et son mépris, j'y gagnerai peut-être le secours de ses conseils, avec celui des vôtres; et si y dans là suite ^ je me rends volontairement coupable, je reconnoîtrai que je suis pour jamais indigne et des vdtres et des siens.
Quand vous craignes de l'appesantissement pour mon e^rit et pour ma plume, s'il faut que toutes meskure^assent sous les yeux de votre mère, vous oubKes , ma dbère , que ïun et l'autre sont déjà fort appesantis : et vous jugez trop' mal de votre mère ,
â7a HISTOIRE
si vous' là croyez capable de partialité dans ses interprétations. Nous ne saurions douter, ni vous, ni moi, que, livrée à elle-même, son inclination ne se fut déclarée en ma faveur. J'ai la même opinion de mon oncle Anlonin. Ma charité s'étend encore plus loin ; car je suis quelquefois portée à croire que, si mon frère et ma sœur étoient absolument certains de m'avoir assez ruinée dans l'esprit de mes oncles, pour n'avoir plus rien à redouter sur l'article de l'intérêt , ils pourroient, sinon désirer ma réconciliation, du-moins ne pas s'opposer à ma grâce; surtout si je vouloisleur faire quelques petits sacrifices, pour lesquels je vous assure que je n'aurois pas d'éloignement si j'étois tout-à-fait libre , et dans l'indépendance que je désire. Vous sav^ que je n'ai jamais attaché de prix aux acquisitions mondaines, et au legs de mon grand-père, qu'autant que ces avantages me mettoient en état de suivre une partie de mes inclinations. Si l'on m'en ôtoitle pouvoir, il faudroit vaincre mon penchant, comme je le fais aujourd'hui.
Mais, pour revenir à mon premier sujet, essayez, ma chère amie, si votre mère veut permettre notre correspondance, en voyant toutes nos lettres. Si vous ne l'y trouvez pas disposée, à cette condition même, quelle sordide amitié seroit la mienne, de vouloir acheter ma satisfaction aux dépens de votre devoir?
DIS CliAHJSflE. ^75.
' JB ine r«ste un "mot à dire sucles réproQlie8»lib>v9£r dont cette lettre est remplie. Je nje flatte que toua me les pardonnerez , parce qu'il y a peu dVmitiéfe qui portdQt sur les mêmes fo^ndem^nts que la iaôtre^ c'est-à-dire sur le droit mutuel de ik)u1s avertir àë nos fautes, et sur la certitude .que ce& ayî^ seront reçus avec une tendre reconnoissance; en partant de ce principe, qu'il eist plus doux et plus liK^aorabte d'être corrigée par une véritable amie, que de s'eitposer, par une aveugle persévérance dsÉs l'erreur^ k la censure et aux railleries du public.
Mais je suis persuadée qu'il est aussi inutile de vous rappeler les loix de notre amitié, que de »vou^ exhorter à les observer rigoureusement à votre tour, en n'épargnant ni mes folies, ni mes fautes.
CXiAUissE Harlové.
P. S. Se m^étois proposé, dans mes ti*ois lettres précédentes , de ne pas toucher, s'il étdît possible y à mes propres affaires. Mon dessein est de vous écrire enctoreune fois, pour vous informer de ma situation : mais trouvez bon, ma chère, que cette lettre que je Vous promets , et votre réponse , qui contiendra , s'il vous p]ai#, vos avis , et la copie de celle que j'ai écrite à ma tante , soient les dernières que nous«recevions l'une de l'autre, tandis que la défense continue.
Je crains, hélas! je crains beaucoup qu'un des
Prévost. Tome XXI. 18
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malbeurettit efifets de moA mauvais sort ne soit de me faire revenir à <le» évasions, de me faire tomb^ dans de petites affectations, et de m'ëcarter, en un mot', du chemih droit de la vérité, que fai toujours jtdt gloire dé suivre. Mais qu^ me soit permis àA tous assurer, pour l'amour de vous-même, et pour diminuer les alarmes que votre mère a conçues dé notre corres^ndance , que s*il m'arrivoit de com-^ mettre quelque faute de cette nature , loin de pe^* révérer dans mon égarement, je "ne serois pas longr temps sans m'en repentir, et je m^efforcerois de re^ gagner le terrein que j^aurois perdu, dans la crainte de voir tourner IWreur en habitude.
Les instances de madame Sorlings m'ont fait diF^ iérer mon départ de quelques jours. U est; fixé à lundi prochain, comme je vous l'expliquerai dans ma première lettre, qui est déjà commencée; mais trouvant uhe occasion imprévue poui' celle-ci , je me détermine k la faire partir seule.
CXAILIASB HarIiOTi;.
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