‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 46 sur 60 · LETTRE CXLVIII · texte numérisé non relu

LETTRE CXLVIII

M. LorELACB à M. jBslford.

Mercredi a$ aTril.

lié N FIN, mon heureuse étoile nous a conduits au port désiré, et nous avons pris terre sans obstacle. Le poète a fort bien dit : * Ij homme ojctifet résolu surmonte les difficultés, par la même hardiesse qui les lui fait tenter. L^homme lent et sans courage se refroidit, tremble d la vue de la peine et du danger, et forme V impossibilité qu^il redoute.

Mais, au milieu de mon triomphe, je ne sais quoi , que je ne puis nommer, rabaisse ma joie , et jette un nuage sur les plus brillantes parties de ma perspective. Si ce n'est pas la conscience, c'est quelque chose qui ressemble prodigieusement à ce que je me souviens d'avoir pris autrefois pour elle.

Sûrement, Lovelace (t'entends-je dire avec ton air épais ) , tes honnêtes notions ne sont pas déjà évanouies? Sûrement, tu ne finiras pas en misérable avec une fille que tu reconnois si digne de ton amour?

* Quatre yers de Rowe.

DE CIiARIS»E. 583

Je ne sais que répondre ]à-dessus. Pourquoi cette chère fiUe n'a-t-elJe pas youlu m'accepter, lorsque je m'offrois de si bonne foi? Depuis que je l'ai ici, les choses se présentent à naes yeux sous une face toute différente. Notre bonne mère et ses filles sont déjà autour de moi. La charmante personne ! Quel teint! quels yeux! quelle majesté dans toute sa figure! Que vous êtes heureux, monsieur Lovelace! Vous nous la devez; vous nous devez une si aimable compagne. Ensuite, ces diablesses me rappellent mes idées de vengeance et de haine contre toute sa famille. Sally, frappée d'admiration à la première vue, s'est approchée de moi pour me réciter ces vers de Dryden :

Plus charmante que le plus beau lys sur son trône de verdure ^ plus fratche que Mai même y avec ses fleurs nouvellement écloses.

J'ai envoyé chez toi, ui^e demi-heure après notre • arrivée, pour recevoir tes félicitations ; joiais j'apprends que tu n'as pas quitté ta maison d'£gv\rare.

Ma belle, qui se porte à charmer, s'est retirée pour son office continuel, c'est-à-dire pour exercer sa. plume. Il faut que je me réduise au même amusement, jusqu'à ce qu'il lui plaise de m'accorder l'honneur de sa présence. Tous les rôles sont ici distribués, et chacun étudie le sien.

Mais je vois venir la veuve , qui mène Dorcas Wykes par la main. Dorcas Wykes, ami Belford,^

doit être femme:dé-chan]bre de ma belle; et joyais l'introduire auprès d'elle. J'aurai désormais tant de moyens pour emporter la place ^ que je ne puis être embarrassé que par le choix.

Bon. L'honnête personne est acceptée. Nous l'ayons fait. passer pour une fille de bonne famiUe, mais dont l'éducation a été négligée , par des malheurs de fortune, jusqu'au point de ne sayoir ni lire ni écrire; parente de madame Sinclair. Ainsi, recommandée par elle-même, et proposée seulement jusqu'à l'arrivée d'Hannah, elle ne pouvoit êM*e refusée. Tu«ens les avantages que j'ai à tirer de cette fable, et qu'il y aura bien du malheur, si je ne pénètre pas le fond des correspondances. On n'a pas Fml si attentif sur ses papiers , ni le même soin de ne pas les laisser sur sa table, lorsqu'on croit avoir un domestique qui ne sait pas lire.

Dorcas est .une fille bien mise et de fort bonne mine. Je ne suis pas sans espérance que, dans une maison étrangère, ma charmante la fera coucher avec elle, du-moins pendant quelques nuits. Cependant, j'ai Cru m'apercevoir qu'elle ne la goûtoit point à la première vue, quoique cette fille ait pris unair fort modeste, et même un peu trop surchargé. La doctrine des sympathies et des antipatliies est une surprenante doctrine. Mais Dorcas sera si douce et si prévenante , qu'elle dissipera bientôt cette pre^

DE CliABISSE. 585

mière impression. Je suis sur de son incorruptibilité; grand point, comme tu sais : car une femme et sa servante du même parti, embarrasseroient une douzaine de diables.

La chère personne n'a pas marqué plus de goût pour notre .veuve, lorsqu'elle Fa vue paroître à son arrivée. Je m'étois flatté, néanmoins, que la lettre de l'honnête Doleman l'avoit préparée à l'air mâle de son hôtesse.

Maisà propos de cette lettre, tu me dois uncompliment , Belford^ et tu devr ois deviner sur quoi. Un compliment sur mon mariage. Apprends que dire et faire, c'est la même chose pour moi, quand je me le suis une fois proposé , et que nous sommes actuellement mari et femme. Il y manque seulement la consommation. Je me suis en^gé au délai par un serment solennel^ jusqu'à ce que ma chère moitié soit réconciliée avec sa famille. Yoilà ce que j^'ai dit à toutes les femmes de la maison. Elles le savent avant ma charmante; incident'assezbizarre, comme tu vois .

Il me reste à l'en instruire ellerméme. Comment dois7Je la'y prendre , pour lui. &ire ce récit sans l'offenser? Maia n'est- elle pas à-^présent^dans ma dépendance? N'est -elle pas chez la Sindair? Et puis, si elle veut entendre raison, je la convaincrai qu'elle doit m'approuver.

Je suppose qu'elle insistera sur mon^oignement^' et qu'elle ne consentira pa^ volontiers que je me

Prévost. Tome XXL flS -

logé sous le même toit. Mais les circonstances sont changées depuis mes promesses. J'ai loué toutes le» chambres vacantes, et c'est un point qu'il faut que j'emporte aussi.

Je n'espère pas moins de l'engager bientôt à paroitre avec moi aux amusements publics. Elle ne connoît pas Londres; et jamais une fille de son mérite et.de sa fortune n'a moins vu ce qu'on nomme les plaisirs de la ville. La nature et ses propres ré-^ flexions l'ont enrichie , à-la-vérité , d'un fond admirable de goût et de politesse , qui surpasse tout , ce qi|i s'acquiert ordinairement par l'expérience. Je ne connoîs personne qui soit plus capable de juger, par un seul trait de lumière, de tout ce qui a quelque rapport à l'idée qu'elle reçoit. Les amusements qu'elle s'étoit faits par choix, avant la persécution de- sa famille , Foccupoient si agréablement , qu'elle n'a jamais eu d'inclination ni de loisir dcTeste pour les^ plaisirs de la capitale.

. Cependant, je suis sûr qu'elle j prendra goût. Ik Famuseront ; et, pendant ce temps-la , je manquerai dobonfaeur ou d'adresse, à-présent qu'elle m^écpute, aur-tout ayant obtenu d'être souffert sous le même toit^ si je ne lui découvre pas quelque endroit sensfale/

Je crois t'avoir dit que mes soins se sont étendus jusqu'joix àinusements intérieurs de la belle, dans la solitude de son cabinet. Sally et Poil y seront ses

DK CliAKISSE. 587

lecteurs. On Itii a fait croire que son cabinet étoit leur bibliothèque;. et l'on n'a pas manqué de placer, entre les Hyres , divers ouvrages de dévotion , tous achetés de la seconde main, pour lui persuader mieux- qu'ils sont souvent feuiUetés. Les livres du beau sexe m'ont toujours servi à former des jugements presque sûrs. C'est une observation dont j'ai tiré de grands avantages^ dans les^pays étrangers comme dans 1^ nôtre. Une personne si judicieuse sera peut-^tre aussi capable de cette réflexion qu« son adorateur.

Finissons poiu* cette fois. Tu comprendst que je ne suis pas oisif. Cependant je te promets bientôt une autre lettre.

LoT£X.ACS:.

( M* lA)vela€e joint une seconde lettre à celle^i^ mais comme elle ne contient que les circonstances du voyage, qui se trouvent presque, les mimes dans la lettre suipante, V Editeur U cru devoir Im supprimer. ) .

aô*

i- 'zr.

Page 1