‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 45 sur 60 · LETTRE CXLVII · texte numérisé non relu

LETTRE CXLVII

M. LovELACE à M. Belford.

Mardi 35 aYril.

1 ouT.est en mouvement pour notre départ. D'où viennent les battements de cœur (jue j'éprouye? Quel pressentiment m'agite? Je suis résolu d'être honnête }. et cette idée augmente l'élonnepacnt que me causent des agitations si peu volontaires. Mon cœur est un traître. Il a toujoui's été tel j et je crains qu'il ne le soit toujours. C'est une joie si vive^ lorsqu'il touche au succès de quelque malice! J'ai si peu d'empire sur lui ! Ma tête d'ailleurs est sf naturelle-: ment tournée à favoriser ses inclinations ! N'im- • porte. Je veux soutenir un assaut contre toi, .vieil ami; et si tu es le plus fort dans cette occasion, je ne te disputerai jamais rien.

La chère personne ne cesse point d'être extrêmement foible et abattue. Tendre fleur! Qu'elle est peu propre à résister aux vents impétueux des pas^ sions, et aux emportements de l'orgueil et -de l'insolence! A-couvert jusqu'à -présent sous les ailes d'une famille, dont elle n'avpit reçu que des témoignages de tendresse et d'indulgenjce, ou j^utôt des

578 HISTOÏllK

adorations; accoutumée à reposer sa tête sur le sein de sa mère!

Telle fut ma première réflexion, avec un mélange de pitié et d'amour redoublé, lorsqu'à mon li-etour, je trouvai celte charmante fille à -peine revenue de plusieurs longs évanouissements, où l'avoient jetée la lettre de son exécrable sœur , la tête appuyée sur le sein de la fermière. Elle étoit noyée dans Ses pleurs. Que la douleur avoit de charmes sur son visage! Ses yeux, qui se tournèrent vers moi lorsqu'elle me vit entrer, sembloient demander ma protection. Serois-je capable de lui manquer? J'espère que non. Mais, toi, misérable Belford, pourquoi m'avoir mis dans la tête qu'elle peut être vaincue? et n'est-elle pas coupable aussi d'avoir pensé si tard, et avec tant de répugnance, à mettre sa confiance dans mon honneur?

Mais, après tout, si sa foiblessc et ses langueurs continuent dans cet excès, ne sui&-je pas menacé, en l'épousant, de ne voir tomber entre mes bras fju'une femme vaporeuse? Je serois doublement perdu. Non qu'après les deux ou trois premières semaines je me propose d'être fort assidu auprès d'elle : mais lorsqu'un homme a passé l'espace de quinze jours dans ses premiers transports, à voltiger de fleur en fleur, comme une laborieuse abeille, et qu'il pourrolt prendre du goût pour sa maison et pour sa femme, crois-tu qu'il ne soit pas insuppor-

DE CliAïtlSSE. 379

table d'être reçu par une Niobé, dont il commence à sentir la froideur?

Que le ciel rende la santë et la "vigueur k ma cbarmante! c'est la prière que je lui fais à toute heure. Il faut bien qu'un homtne qui se destine à elle , puisse reconnoître si elle est capable d'aimer autre diose que son père et sa mère. Ma crainte est qu'il ne dépende toujours d'eux de diminuer le bonheur de son mari ; et les haïssant d'aussi bonne foi que je fiais, je suis extrêmement choqué de cette réflexion. Dans plusieurs points, je vois en elle plus qu'une femme. Dans d'autres, qui lui sont propres, je vois un ange. Mais dans ci'autres aussi, je ne vois qu'une poupée. Tant de regrets pour son père ! Tant de passion- pour sa famille! Quel sera le rôle d'un mari, avec une femme de cette trempe? A-moins, peut-être, que ses parents ne daignent se réconcilier avec eDe, et que cette réconciliation ne soit durable.

Ma fbi, il vaut infiniment mieux, et pour elle et potir moi, que nous renoncions au mariage. Quelle délicietise vie que celle d'un amour libre, avec une fille comme elle ! Ah ! si je pouvois lui en inspirer le goût! Des craintes, des inquiétudes , des jours orageux , dés nuits interrompues , tantôt .par le doute d'avoir désobligé, taMÔt par une absence qu'on craint de voir durer toujours! Ensuite, quels transports au retour, ou dans tme réconcilialiôn !

58a > ' HI8T0IRE -

Quels dédommagemenns ! quelles douces récom* penses! Une passion de cette nature entretient l'amour dans une a)*deur continuelle. lEIle lui donne wn air de vie qui ne s'afibiblit jamais. L'heureux couple, au'lieu d'être assis, de rêver, de s'.endoroiir. chacun au coin, d'une cheminée , dan$ une soirée d'hiver, parott toujours neuf l'un à l'autre, et n'est, jamais sans avoir queilque chose à se dire^ • i. - Tu as vu , dans mes derniers vers , ce. que je pense de cet état. Lorsque nous serons à Londres, je veux les laisser, comme sans: dessein, dans quelque endroit où elle puisse les lire jc'est-à-rdir^, néanmoins, si je n'obtiens pas bientôt son consentement pour aller à l'église. Elle y apprendra quelles sont mes idées sur le mariage. Si je vois qu'elle ficvs'en offense

point , ce sera un fondement su r lequel j e me réserve le soin de bâtir.

Combien de JSU^ se sont lais^ entraîner, qfû. auroient été même à couvert de l'attaque , si elles avoient marqué le ressentiment convenable lorsqu'on a mis le siège devant leurs yeux ou leurs oreilles ! Il m'est arrivé d'en assiéger plos d'une par un mauvais livre, par une citation bazardée, ou par une peinture indécente : et celles qui n'en ;{)aroissoient point offensées, ou qui se content oient de rougir, sur*tout si je les voyois sourire et lorgqer, nous ayons tçujours compté , le vieux Satan et moi, qu'elles étoicfnt à nous^Que d'avis salutaires je

DE CliAUlSSE. 38l

«erols en état de donner à ces friponnes, si je le jiigeois à-propos! Peut-être leur offrirai-je quelque jour des leçonis , moins par vertu que par envie , lorsque la vieillesse m'aura fait perdre le goût de la volupté.

. Mardi au soir.

Si vous êtes à Londres le jour que nous y arri-* verons, vous ne serez pas long-temps sans me voii*. Ma charmante se trouve un peu mieux. Ses yeux me l'apprennent j et sa voix harmonieuse, que j'entendois à-peine la dernière fois que je Pavois vue , recommence à faire le charme de mes oreilles. Mais point d'amour, point de sensibilité. II ne faut pas penser, avec elle^ à ces Iil>ertés innocentes (du-moins dans leurs commencements , car tu sais qu'elles conduisent toujours à quelque chose) qui adoucissent, on, si tu veux , qui amolissent le cœur de ce sexe. Je trouve cette lîgueu r d'autant plus étrange , qu'dle ne désavoue plus la préférence dont elle m'honore^ et qu'elle a le cœur capable d'une profonde tris-* tesse. La tristesse attendrit, énerve. Une ame affligée tourne la vue autour d'elle, implore en silence la consolation qui lui manque,' et ne se défend guère d'aimer son consolateur

LoVEIiACE.

7y8'À HISTOIRE

Page 1