‹ Œuvres choisies de Prévost avec figures (volume 2)Chapitre 60 sur 60 · MORDEN · texte numérisé non relu

MORDEN

Je suppose, chère miss Hov^e, que vous avez lu la lettre de mon cousin. Il est trop tard pour souhaiter qu'elle fût arrivée plus tôt. Quand je Paurois reçue alors, peut-être n'en aurois-je p^ moins eu la témérité de me résoudre à l'entrevue, puisque )é pensois si peu à partir avec M. Lovelace. • . Mais je ne crois pas qu'avant l'entrevue, JQ jlui eusse donné Fespérance qui le fit venir préparé, ei dont ses artifices rendirent si malheureusement la révocation inutile.

Persécutée comme jel'étois, et m'attendant si peu â la condescendance qu'on se proposait d'avoir pour moi, suivant que ma tante me l'a marqué et que vous me l'avez confirmé ; quand la lettre seroit arrivée assez tôt, j'ai. peine .à dire quel: parti, elle

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m'auroît fait prendre par rapport à Fentrcvue.Mais ▼oici un effet que je crois Tëritablemeot qu'elle anroit produit sur moi : elle m'auroit £dt inâster de toutes- mes forces sur le projet de me rendre au* près de son obligeant auteur, pour trouver un père et un protecteur, aussi-bien qu'un ami, dans un cousin qui est un de mes curateurs. Cette protection ëtoit la plus naturelle, ou du-moins la plus irréprochable. Mais j'étois destinée à l'infortune ! Que le oœur me saigne, de me voir déjà presque oUigée de souscrire au caractère que M. Morden me trace si vivement d'un libertin , dans la lettre dont je suppose que vous avez fait la lecture!

Est-il possible que ce vil caractère, pour lequel j'ai toujours eu de l'horreur, soit devenu mon partage ! J'ai fait trop de fond sur mes forces. N'ayant rîen à craindre des violentes impulsons d'une fo"« passion,, peut-être ai-jelevé trop peu les yeux vers le Directeur suprême, dans lequel jedevoisplacertouie ma confiance; sur-tout, lorsque j'ai vu tant depei^ siévérance dansles soins d'unhomme de ce caractère.

Le défaut d'expérience et la présomption , àvec le secours de mon frère et de ma soeur, qui ont a répondre de leurs motifs dans ma disgrâce^ ont causé ma ruine. Qudl mot, ma chère! Mais j^ i^ répète avec délibération ; puisqu'en aipposant ce qui peut m'arriver de plus heureux, ma réputation ^st détruite j vn libertin est mon paruge : et ce

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que c'est qu'un libertin , la lettre de M. Morden doit vous l'avoir appris.

Gardez-la , je vous prie , jusqu'à ce que j'ayc l'occasion de vous la rédemander. Je ne l'ai lue moimême que ce matin pour la première fois , parce que je n'avois point encore eu le temps d'ouvrir ma xnalle. Je ne voudrois pas, pour tout au monde^ qu'elle tombât entre les mains de M. Loveiace^ elle pourroit devenir l'occasion de quelque désastre^ entre le plus violent de tous les hommes, et le brave qui se possède le plus, tel qu'on représente M. Morden.

Cette lettre étoit sous une enveloppe, ouverte et sans adresse. Qu'ils ayent pour moi autant de haine et de mépris qu'ils voudront^ je m'étonne qu'ils n'y ayent pa» joint une seule ligne; ne fut-ce que pour m'en faire sentir plus vivement le dessein , par le même esprit qui les a portés à m'envoyer Spira.

J'avois commencé une lettre pour mon cousin ; mais j'ai pris le parti de l'abandonner, à cause de l'incertitude de ma situation, et parce que je m'attendois de jour en jour à des éclaircissements plus certains. Vous m'avei conseillé, il y a quelque temps, de lui écrire; et c'est alors que j'avois com-* mencé ma lettre par le plaisir extrême que je trouve à vous obéir. Je le dois, lorsque je Je puis; car vous éiei» la seule amie qui me reste) et vous ave% d'ail-

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Jeûrs la même défëraDce pour les avis que je prends la liberté de yous donner. Pour mob malheur j j'entends mieux à les donner, qu'à choisir entre €eai qu'on me donne : je sms forcée de le dire ; car je me crois perdue par une démarche téméraire, sans ayoir rien à me reprocher du côté de l'intention. Apprene2^moi, ma chère, comment ces contra- .riélés peuvent arriver.

, Mais il me semble que je puis l'expliquer moimême : une faute, dans l'origine; voilà le mjsière a découvert : cette fatale correspondance, qui ma menée si loin par degrés, que je me trouve dans an labyrinthe de doutes et d'erreurs, où je perds Pesr pérmce de découvrir le chemin pour en sortir. Un seul pas de travers, par lequiel j'ai commencé, ma conduite à des centaines de lieues hors de mon sentier; et la pauvre égarée n'a pas un ami, ou ne rencontre pas un charitable passant, qui l'aide a se retrouver.

. Présomptueuse que je suis! d'avoir trop compte sur la connoissance que j'avois du véritable cbemio; sans 'avoir appréhendé qn^un feu follet y avec ses fausses limitères , dont j'avois entendu parler tant de fois, ne s'élevât devant mes yeux pour me troubler la vue ! Au milieu des terres marécageuses on je ^^ à-présent, il voltige autour de moi , sans disparoitre un moment; et s'il m'éclaire , c'est pour me rejeter en arrière, lorsque je crois m'étre avancée versi^

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terme. Ma seule consolation , c'est qu'il y a un point commun, 'où les plus grandes erreurs n'empêcheront pas que tout ne se rencontre. Tôt ou tard je m'y reposerai paisiblement , et j'y trouverai la fin de tous mes malheurs.

Mais comment puis-je m'écarter si loin de mon sujet, et m'écarter toujours contre mon intention? Je voulois dire seulement que j'avois commencé, il y a quelque temps, une lettre pour M. Morden, mais que je ne puis l'achever. Vous jugez bien que je ne le puis. Quel moyen de lui dire que tous ses compliments sont employés mal-à-propos, que son conseil est inutile, tous ses avertissements perdus, et que la plus heureuse de mes espérances est de me voir la femme de ce libertin , dont il m'exhorte si pathétiquement à me garantir!

Cependant, puisque mon sort paroit dépendre delà bouche de M. Lovelace, je vous prie, ma chère, de joindre vos prières aux miennes, pour demander au ciel, que de quelque manière qu'il dispose de moi^ il ne permette pas que cette horrible partie de la malédiction de mon père, que je puisse être punie par Vhomme dans lequel il suppose que j'ai mis ma confiance, soit malheureusement remplie. Demandons-lui cette grâce pour l'intérêt de M. Lovelace même, et pour celui de la nature humaine : ou, s'il est nécessaire, pour le soutien de l'autorité paternelle, que je sois punie comme mon père le

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' désire, que cené soit pas par quelque bassesse infâme et préméditée ;'a(in que je puisse du-moins justifier PintentioD de M* Lovelace, s'il m'ôte le pouvoir de justifier son action ; sans quoi ma faute paroitroit double aux yeux du monde, qui ne juge que par Févénement. Cependant, il me senable que, d'an autre côté, je souhaiterois que |a rigueur de mon père et de mes oncles , dont le cœur n'a déjà que trop été blessé de ma fautet^^pût être justifiée sur tout autre point que cette crudle malédiction; et que mon père voulût consentir à la révoquer avant qu'elle soit connue de tout le monde ; du-moins dans cette terrible partie qui regarde la vie fiitaref n &ut que je quitte la plume. Il faut que j'écarte ces tristes réflexions. Je veux relire encore une fois la lettre de mon cousin-, avant que de fermer mou enveloppe; alors je la saurai par cœur.

CliARI3.SE HaRLOVE.

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