D'UN GENTILHOMME ANGLAIS
Relation curieuse de Sibérie.
MMnM^iWtlMAawMMw
On sait en général que la Sibérie est Pexil ordinaire des criminels de Moscovie ; mais soit qu'on i*e vienne difficilement de ce lieu de misère, lors^ qif on a mérité d'y être envoyé, soit que la joie d'eu sortir fasse oublier ce qu'on y a souffert, peu dé personnes nous aVoient instruits de ce qui s'y passe^ Quelques malheureux , à qui le changement de leur condition n'avoit pas &it perdre le souvenir de leur infortune passée, donnèrent, il y â quelque temps, par la bouche de leur chef^ des éclaircissements très-curieux sur cette contrée. Ce chef étoit un gentilhomme anglois, maître d'un comptoir à Pélersbourg. Ayant été convaincu d'entretenir avec les Suédois quelques intelligences préjudiciables aux Russes, il fut condamné à être conduit pour le reste de ses jours en Sibérie. Ses facteurs avoient ^u ]part à son crime. Ils furent enveloppés ddos son
fshatiment. Quoiqu'il raconte moins ce qu'H a va que ce qu'il a souffert , sa relation n'en est pas moins agréable. Voici comme il s'exprime :
Notre vpyage ne fut point assez pénible pour le mettre au rang de nos souffrances. Après quelques jours de marche dans une région glacée, où Pép»isfieur de la neige ne nous permettoit pas de distinguer la couleur de la terre, nous arrivâmes au bord •du grand lac que nos gardes nommèrent Lengekir, et nous y trouvâmes quelques traîneaux qui de- Toient servir à notre roule. Ils étoient chargés de provisions, et le premier soin de nos gardes fut de nous faire remarquer qu'on vouloit nous traiter avec humanité. En effet , si l'on excepte la rigueur ^u froid, dont le feu même que nous tenions continudlement alhimé ne pouvoit nous défendre, nous eûmes peu à souffrir pendant plus de trois semaines qiie nous fumes traînés fort légèrement sur la neige ou sur la glace^
Dans une si longue route, il ne se présenta rien à Ï106 yeux qui pût varier la scèile et diminuer notre ennui. Le lac n'ayant point assez de largeur pour iK>us dérober la vue des deux bords, nous n'aperçûmes des deux côtés que des campagnes couvertes de neige, sans- la moindre apparence d'habitation. Ce ne fut que le vingt-troisième jour que les cris de joie dé nos gardes; nous avertirent de quelque diahgement , et le ^peélsk^le que nous découvrîmes aus-^
lo8 . AVENTURES
sitôt leur épargna la peine de nqus l'expliquer. Ij^ lac s'ëtant rétréci insensiblement, nous aperçûmes ^ au pied d'une colline, qui nous paroissoit borner depuis long-temps l'horizon , quelques tours d'une prodigieuse hauteur, mais dont la vue n'ofiroit rien que de funeste, puisque leur sommet étoit couvert de croix, et qu'on y voyoit pendre quelques miser râbles , qui avoient mérité apparemment cc^te pu^ nition. par leurs crimes. Nos gardes nous explique* rent je sens de ce spectacle. La viUe.dont nous ap-r : prochions étant le sé)our du plus grand nombre des exilés, on youloit qu'ils fussent avertis par cette vue qu'ils avoient mérité le même supplice ^ et que la. vie qu'on leur laissoit étoit une faveur dont ils n'ér toient pas dignes. On nous déclara que cet àvertisr sèment nous regardoit aussi,, en uoos exhortant à profiter d'un si terrible ex^mpK , . >
Nous ne fômes pas lOQg-tQsnps à gagner le rivage, et nous achevâmes à pied environ deux lieuês qui nqus Festpiënt k f^ire jusqu'à la villeu Les approches de ce lieu funeste répondaient à l'id^ que nous en avions conçue sur la route. La natura^ ^epibloit l'avoir oublié dans la dislribulicm de se^ bien&its. On y voyoit le soleil , fnais sans y ressentir sa chaleur, et^ns recevoir presqu'^ucua secours 4i9 sa luipière. Ses rayons tombant toqj^ucs oblique^ me^t , les habitfmts n'y dévoient guèires le }our qvi'à h blancheur de la neige. En entrant dms la yiUe^
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BOUS primes moins les bâûments pour des maisons que pour des retraites dé bétes farouches. Les rues 4toient désertes et aussi ^cëes queJa campagne. Il s'élevoit seulement des toits une fumée épaisse , la seule marque qui pût nous faire espérer d'y trouver des hommes.
Nos gardes , qui connoissoient déjà ce triste lieu , nous mènerait directement chez le gouverneur. Il Dous reçut humainement ; mais voulant être informé de nos crimes et de notre sentence, pour régler sur cette connoissance là manière dont il devoit nous • traiter, il nous fit mener dans une maison fort éloignée de la sienne , où nous attendîmes assez longtemps ses ordres. On nous les apporta. Ils nous condamnoient à. être conduits dans les forêts voisines pour passer le reste de notre vie à la chasse des bêl;es sauvages dont, elles sont remplies.
J^avoue-que ma constance, qui s'étoit soutenue jusqu'alors avec assez de fermeté, m'abandonna^ tout-d'un-coup, pour faire place au plus horrible désespoir. Je ne pus retenir mes larmes. Un sprt si affr^ix mè parut plus redoutable que la mort. Je résolus de mourir si je ne pouvois faire adoucir zpa sentence,. et. je conjurai mes gardes de mi'accorder un moment de liberté pour me présenter s(ii gouverneur. Cettefaveur ne. niefutpas refusée. Je parus devant l'arbitre de moi? sort. Il fut sensible à l'exposition quç je lui fis de mes infirmités j et ne
IIO ATENTURSS
voyant pouit qu'il y eût beaucoup de services k tirer de moi dans les forets, il consentit à me laisser vivre à Ciangut. C'est le nom de la ville, ou plutôt de la misérable bourgade où il fait lui-même sa demeure. En vain lui deihandai-je la même faveur pour mes compagnons. Ils partirent, et j'eus le mortel regret de nous voir séparer.
Mon supplice reçut ainsi quelqu'adoucissement,( mais je n'en fus pas moins regardé des habitants de Ciangut comme un criminel et un malheureux proscrit. On me déclara bientôt , de la part du gouver^ Deur, qu'il falloit me disposer à expier mes crimes par d'autres châtiments. Ils étoient moins rigoureux ; mais ils me parurent si humiliants, que l'orgueil agissant encore pins vivement sur moi que mes premières craintes, je sentis renaître la pensée que j'avois eue de me donner la mort. Il étoit question, suivant l'usage des Moscovites, d'entrer dans k condition la plus opposée à celle où j'étois né et où j'avois toujours vécu. Ma profession étoit le négoce. Je l'a vois exercé trente ans avec la distinction qui est particulière aux Anglob, c'est-jnlire, au milieu de Pabondance et des plaisirs, Kbre, indépendant, servi d^un grand nombre de comiàis et de domestiques; enfin, dâins la possession de tout ce qui peut rewdre la vie douce et heureuse. Oh m'an^ nonça que j'allois être emplové dans le même état, en qualité de crocheteur; obligé par conséquent
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aux emplois les pJus vils pour gagner dà pain, et soumis à l'autorité de quelqu^ misérables qui avoient un empire absolu sur ceux qui étoient con-^ damnés au même sort. Cependant, pour me con^ soler de cette affreuse disgrâce , on me proposa l'exemple d'une inanité de gens qui valoient beau-* coup mieux que moi. Cette considération eut la force de m'inspirer de la patience. En effet, je ne fus pas long-'temps à Ciangut sans y connoître cent personnes dé distinction, qui étoient beaucoup plus à plaindre, par la. distance de leur condition pré«* sente à celle dont ils étoient déchus. J'y vis * des généraux d'armées réduits au métier de soldat, de» )ùges du premier tribunal de Russie forcés d'être toute leur vie exécuteurs de la justice, des seigneurs du plus haut rang devenus valets d'un bourgeois ou d'un fermier ;:enfin le. renversement le plus insupportable de l'ordre établi par la nature , et par la providence du ciel. H est vrai qu'on pr^tendoit faire rentrer tous ces changements dans Fordfe , en qua- Kté de punitions; mais je n'exagère point si j'assure que mon imagination en fut beaucoup plus blessée, qu'^e ne le seroit> d'une race d'hommes qui au--roient la tête où nous avons les. pieds.
* Ceux qui ont quelque connoissance des usages de fiusâie , et qui ont lu les Mémoires du czar Pierre^le- Grand, ne trouveront rien qui blesse ici la vraisemblance.
lia . aventurï;^
Ci^etidant ma propre expérience diminua mqtr ëtonnenient, et je me femiliarisai plutôt que je n'aurois cru aTec ma misère, et avec celle d'autrui/ Je & connoifiâsinbe avec quelques-uns de ces illustres coupables, et je ne leur trouvai point toute la tristesse que leur condition devoit leur causer. Us recn* rent avec joie mes offres d'amitié, ils me racon^ tèrent l'histoire de leurs malheurs; et soit habitude du force d'esprit, ils me témoignèrent presque tous une résignation extraordinaire à leur mauvaise fortune. Peut-être feùt-il attribuer -cette constance aux sènuménts aveugles de respect et de soumissioii que tous les Moscovites ont pour leurs souverains^; c'est-à-dire^ aux mêmes motifs qui portent les Turcs ^à tendre le cou sans murmure au sabré ou au cordon des muets du grand-seigpeur. Ils paroissoient persuadés, comme ceux-ci, qu'une sentence de mort prononcée par le czar, est un passe-port as^ surépbiir le cieL
Mais ces idées de religion que f avois d'abord ad-^ mirées faillirent peu après de causer ma perte. On ne m'avoit jamaisxhagriné à Fétèrsbourg sur la regioa àngUcane dont je faisois profession, et je me ilattois d'avoir la même liberté dans mon exil. En çffet, je fus libre, tant qu'on ne se défia point que je pensasse autrement que les habitants du pays; mais n étoit impossible qu'on ne remarquât pas tôt ou tard que j.e ne paroissois jamais à l'église; et je^n«
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songeai d'aflleurs à rien moins qa^à sauver les apparences. Le bruit se répandit sourdement que j'é« tois hérétique. Je m'aperçus bientôt que tout lé iteonde me fuyoit avec des marques de crainte et d'horredr. Quelques exilés, dont je croyois m'étre acquis Familié, fuy oient ma rencontre; et pour eomble de malheur, les maîtres de qui je dépendois commencèrent k me traiter avec plus de rigueur: J'ignorai long-temps à quoi je devois attribuer cette nouvelle disgrâce. En6n, deuiL papas ^ après m'a- Toir pris un jour à l'écart, me demandèrent d'une maniéré pressante s'il étoit vrai que je fusse héré^ tique. Je i^ëpondb ingénument que j'étctis né dans l'église anglicane, et que je voulois y mpTirir. On ne vous fera pas de violence, reprirent-ils avec assez de douceur ; mais nous avons ordre du gouver» neut de savoir vos opinions, et de vous déclarer que si vous faites difficulté, d'embrassm* notre foi^ TOUS serez banni dans les forêts.'
Je me plaignis beaucoup de cette menace. Je demandai si la sentence de la cour portoit que je dusse changer de religion. On convint qu'elle ne eontenoit rien qui regardât cet article; mais le gou* semeur qui avoit une atitorité absolue sur les exilés, et qui étoit attaché à la religion grecque, ne vouloit pas souffrir qu'on en professât d'autre à Ciangut; de sorte que la principale raison que ces bons papas firent valoir pour me convertir, fut fat
PrétMt. Tome ZXXV. 8
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yolooté de leur mattre. J'ouvris alors les yeux sur la conduite qu'on tenoit depuis quelque temps avec noiy et sur ce que j'avois à craindre du zèle aveugle d'une populace ignorante. Peut-être aurois-je été moins timide, si je n'eusse eu que la mort à redou* ter; mais outre l'étrange humiliation de mon état, je fis réflexion que mon sort étoit devenu plus triste que jamais par le refus que tous les habitants fai-: soient de communiquer avec moi. Que pouvois-je imaginer de plus affreux dans les forêts? J'avois au contraire l'espérance d'y rejoindre |ne$ compa» ^ons« Je m'étois repenti mille fois de les avoir quittés. Ainsi, sans marquer la moindre résistance à }a déclaration que je venois d'entendre, je demanr 4ai, comme une faveur, d'êti'e banni de Ciangut pour aller vivre parmi les bêtes farouches.
lie gouverneur surpris de ma résolution, après les instances avec lesquelles il se souvenoit de m'a* voir vu demander.. une grâce tout opposée, sour )baita de me voir ei de m'entendré. Je fus conduit cfae^ lui. Mon avratùre ayant fait. quelque hnàl dans la ville, son épotise et quelques autr<^ |ei|inies eurent la curiosité de me voir. La compagnie étoU jiombreuse. Malgré la pauvretés dé mes h^tbits, 9t l'air de langueur qu'une si longue miâèfe avoit dû répandre sur mon visage, je fus excité par la vue de plusieurs femmes aimablesâ rappeler quelques restes de ppUtesse dans la manière de me présenter et dans
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iiiës discours. LegouverDetir, quoique fort tiûmain en apparence} n'en fut pas moins inflexible; mais^ son épouse et les autres clames furent si touchées de la constance qui me fâisbit préférer les forets au cbangemeat dé mes opinions, qu'elles unirent leurs prières potir le fléchir en n£si fàyeur. Il les rejeta avec beaucoup d'opiniâtreté, eit je remarquai, en tne retirant, qu'elles étoient choquées de lui trouver à, peu de complaisance.
Je fis mes adieux à ceux qui voulurent les en-^^ tendre^ et lW4nei étapt donné dès le lendejpasôa pour mon départ, je me mis en chemin sous la pfo*« tection du ciel et sous la condi^te de deux gardes< Nous mardiâmes l'espace d'environ c^eut lieues.^ Je OTQyçH», mon malbetir si cei taiu , que les soubaitft mêay^, pie paroissant inutiles, je n'en faisois plus pour k cbangeoient de ma fortune^ Cependant le secours du ciel n'avoit jamais été si proche de moi« Mes gardes s'arrêtèrent à l'entrée d'une, foret, ei me déclarant que mon voyage étqit fini, ils m'an-* nonoère^t un bonheuf* que je n'avois nulle raison d'e^érer*
L'épouse du gouverneur, piquée dn refus opijodâtre 4e, son mar^,OQi'attendit pas le moment d^ mon départ pour satisfaire son ressentiment» JËUe fit entrer dans ses idées que^u^-iines de ses amies., qui avoient marqué de la compassion pour mon fiort^ et dles résolurent ensemble de me repdre ht
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liberté. Le temps pressbit û fort, que san^ pousiier^ trop loin leurs vues dans l'avenir^ elles s'arrêtèrent' d'abord dLvaii moyens de rompre mon voyage. Le plus naturel ëtoit de gagner mes gardes. Elles y réussirent si bien que ces deux hommes prirent pour moi toute l'affection dont ils étoient capables, et me servirent autant par inclination que par intérêt.
Après m'ayoir découvert le dessein de la gouyernante, ils m'expliquèrent les premières mesures qu'on leur avoit faitprebdre pour ma sûreté. La Duit précédente, ils étoient tenus dans la même forêt, avec un tratneau couvert qu'ils y avoient laissé pour mon usage, c'est-à-dire, pour me servir de demeure jusqu'à ce que les daliies eussent pria d'autres résolutions. Les provisions qu'ils avoient apportées pouvoi^it nous suffire pour quelques jours j car, dans ces vastes déserts, on voyage longr-^ temps sans trouver de lieux habités, et l'on porte avec soi, d'une habitation à l'autre, tous les secours qui sont néi^essaires sûr la route. Ds me conduisirent vers le tfatnèau, qui étoit caché dans l'épaiMur des arbres: Nous y primes quelques rafr^cfai^ments, et pour, combler ma joie, ils m'assurèrent que la gouvernante s'étoit engagée avec trois^danles'deses amies à me venir vo& l'après-midi, sous prétexte d'une parlie de promenade.
" Je reçus cette géiïéreuse vi^te. Ma rècoonois**
sdnce s'exprima d'one manière si vive ei si tendre , qu'elle augmenta Findination qu'on avoit à me vouloir du bien. Il fallut satisfaire d'abord la curio- .âté qu'on marqua de connoitre ma patrie et le fond de mes aventures. Je n'avois rien de honteux à me reprodier, et le récit de mon infortune n'^it propre qu'à m'attirer de la compassion. Ce (ut l'effet qu'il produisit. Je vis quatre dames aussi touchées de mon sort que si le sang ou l'amitié les eût émues en .ma faveur. Nous tônmes conseil sur les moyens de finir mon esclavage. Quelques secours qu'elles pussent me procurer, il n'y avoit âu« cune espérance pour un étranger qui n'avoit feit qu'une fois le voyage de Pétersbourg à Ciangut, de reconnottre la route et les vastes contrées qui séparent ces deux villes. H y en avoit encore moins de gagner l'Europe par d'autres chemins qui .m'étoient encore plus inconnus. Ces difficultés mè regardoient seul; mais les dames n'étoient pas moins inquiètes pour elles-mêmes, et ne voy oient pas plus clair que moi dans leur propre entreprise. Il falloit .donner une couleur vraisemblable au prompt retour de nies deux gardes, sans quoi notre secret ne . pouvoit durer plus long-temps que leur absence. II étoit peut-être assez facile de persuader au gouverneur que j'étois mort en chemin ; . mais étant si proche de Ciangut, le hazard pouvoit faire découvrir ma retraite, et non-^seulement je retombois
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dans tous les malhears dont je me oroyois délivre ^ mais j^exposois la gouveraante au ressentiment de son mari. D'un autre côté, je ne pouvois m'éloi* gner davantage ^ sans renoncer h toutes sortes de oonsolatinns et de secours; et s'il falloit vivre dans vne soKtude affreuse, au milieu des forêts et des bêtes sauvages, il m'importoit peu d'être libre, puisque je n'avois rien de plus triste à craindre dans l'esclavage.
Je ne sais h quoi ces âcheuses réflexions nous auroient conduits, si la force d'un embarras si presr saut ne m'eût fait appeler tout ce qui pouvqit con-* tribuer à mon salut. Je me souvins de mes compa^ gnons d'exil. Us étoient quatre; deux Anglois, un Suédois, et un Moscovite. Je proposai & la gouvernante de leur envoyer les deux gardes , avec ordre de les ramener libres. Toutes mes difficultiés étoient levées par ce projet;- car le voyage des gardes mettoit leur fidélité a couvert auprès du gouverneur, et le retour de mes compagnons me faisoit espérer de pouvoir me sauver avec eux par les cher mins les plus longs et les plus difficiles. Je ne doutob point d'ailleurs que, parmi les esclaves qui tremblent au seul nom de leurs maîtres, l'ordre de la gouvernante ne fut aussi respecté que celui du gouverneur même.
Les gardes partirent. Je demeurai avec les dames, qmme donnèrent de nouvelles marquesdeleur com-
passion et de leur «siiiiie. La misère' o& j'Àoîi encore ne iB'«npéch|i point d'être sensiUe. aux charmes de la plus jeune ; mais )e rejetai un sentit ment qtd conyenoit mal à l'état de ma fortune. Elles me promirent toutes ensemUe de pourvoir 4ot^ gneusement à mes besoins ^ et de renouveler sovt* vent leur visite. Les gaixles n'avoient demandé que huit jours pour leur voyage. Ce temps étoit si court que je me croyois véritaUement à la fin de mes p^es.
Ce fiit donc sans regcet que je vis partir mes cha^ ritables libératrices, assez consolé de l'espérance de les revmr. Comme la nuit approchoit, je me toutoiai vers^ mon traîneau, quidevoit servir à me défendre des injures de l'air. Il ressemUoit beau* coup pour la forme au corps de nos carrosses, avec cette différence qu'étant doublé de peau d'ours^ et n'ayant qu'une ouverture fort étroite, un homme de ma force et de mon âge pouvoit y résister au froid par sa propre chaleur. U étoit néanmoins si léger, que d'une seule main je le faisois glisser facUement sur la terre ^ car nous étions dans la plus belle saison, et le soleil avoit eu assez de force pour fondre ]a neige jusque dans les forêts. Cependant les nuits ëtoient si froides, que je n'attendis pas l'obscurité pour commencer à prendre un peu de repos. J'entrai dans le traîneau, et )'en fermai la porte avec MÂn. Ma situation n'étoit pas si incommode, que
IdO AVSVTURSft
le sommai ne s'emparât Uentôt de iMft yeux. Je dorpiis pendant quelques heures, «yec autant de tranquillité que j'aurois fait dans le meilleur lit.
Tandis que je jouissois si heureusement de l'ouMi de mes infortunes, mpn repos (ut troublé toat-^Fun-? coup par l'agitation violente du traîneau. Je me rér veillai avçc frayeur ; mais ne pouvant m^œaginer d'autre cause de cet accident que les mouvements qu'on se donne quelquefois dans le sommeil, je ne me défiai poiqt du nopveau malheur qui me mer na^oit. Après quelques pioments de tranquillité, je sentis que ma demeure recommençoit à trembler , et les secousses redoublèrent bientôt avec tant de force que le tratneau fut renversé. Je n'enlendois d'autre bruit que celui d'uu grattement continuel qui se faisoit contre les ais de ma cage. Mon inquiérr tude ne peut être exprimée. La crainte m'obligeoit d'avoir la main continuellement appuyée contre la portière , de peur qu'elle ne s'ouvrit d'eUe-méme ou qu'elle ne pÀt l'être en dehors; et ce soin, joint à la posture gênante où je me trouvois par le renversement de mon tratneau , me fit passer cinq ou six heures dans une contrainte plus affireuse que to us les supplices. Enfin les grattements et l'agitation cessèrent; mais je n'en eus pas plus de hardiesse à sortir de ma prison , lors même qne je m'aperçus du retour de la lumière. Comme j'avois des provisions suifisafltes pour vivre quelque temps sans
ET ANECDOTES, lai
autre secours, et que )e recevois de l'air par unelur came qui servoiten même-temps à me donner du jour , je résolus d'attendre dans cette situation la visite des dames, ou le retour des gardes.
La gouyemante se souvint heureusemépt de sa promesse ; eOe vint me voir avant la fin du jour , avec les mêmes compagnes , et le brait de l^urs voi* turesque j'entendis deloindis^pisttoutesmes craintes. Je me hâtai de sortir de mon traîneau , pour éviter les railleries auxquelles j'aurois dû m'attendre si j'avois eu quelques témoins de ma foiblesse. Je balançai même si je devois parler de mon aventure , IBt sur-tout de ma frayeur ; mais quoiqu'échappé du danger , je songeai qu'il pouvbit se renouveler la nuit suivante , et qu'un peu de conseil ne me seroit pas inutile ; je racontai froide^ment dans quel embarras ]e m'étpîs trouvé. On écouta mon récit plus sférieusement que je ne m'y attendais , et l'on augmenta mon inquiétude en m'en apprenant la cause. C'étoient , me dit-on , les bertors , ou d'autres animaux féroces , qui m'avoieqt tourment^ pendant la nuit. On me recommanda à^ ne jamais quitter mon traîneau après le coucher du soleil , et de tenir ina porte bien fermée. Ces benors sont une espèce d'ours qui marchent toujours en grand noipbre dans les forêts de Sibérie. Ils sqnt furieux et cruels lorsque la faim les presse , et l'on voit des hivers où , sans craindre les arme$ des habitants du p^ys, iIs9Q[
précipitent jusque dans les boui|;ade8 pour y cher*^ cher leur proie. Cette soif de sang diminue beau^ coup en été, parce qu^s trouvent uHeinfinitë d'ammaux timides qui servait à leur nourriture* Mais ils sont toujours assez dangereux pour se faire redouter, et les voyageurs n'ont point d'ennemis plus à craindre dans les forêts. C!ependant les dames me rendirent le courage , en m'assurant que je devois être tranquille dans mon traîneau, et qu'on n'avcnt point d'etemple que les cbassem^, qui ne sont pas logés autrement , y eussent jamais recula moindre insulte. Je demeurai sans inquiétude pour la nuit suivante ; et ne voyant plus rien dans mon sort qui ne me promit un avenir [^us heureux, je me livrai avec moins de réserve au plaisir d'entretenir les quatre dames. La manière dont elles reçurent mes civilisés et mes flatteries me fit juger que la galanterie n'est pas inconnue dans ces climats glacés et barbares. Celle dont j'ai déjà loué les agréments s'aperçut bien* tôt que je faisois quelq[ue distinction entre elle et ses compagnes. Ses yeux me dirent mille choses que je ne craignois'^oint d'expliquer en ma faveur ; et je trouvai le moyen de tirer 'd'eHe, avant que de nous quitter, des marques encore plus certaines de ses sentiments.
Je ne fus pas plutôt seul , que jetant les yeux sur le traîneau qui me servoit de demeure, sur mes habita qui tomboient en pièces^ enfin sur toutes les cir-
çoasimces de ma fortune, je ne pus m'empécfaer de lire du penchant qui me portoît à la tendresse , lordifae ye manquoîs de» commodités les pkis néoessaircfis k la vie. Est-il donc plus doux d'aimer que de vivre? m'écriai-je, en admiraotce qui se passoit dans ndon coeur, et comment uueétincdle d'amour me rend-^ elle tout^'un-coup la joie , et dans une situation qui me faisoît r^arder la vie eomme un fardeau? Sans ehercber plus long*-temps la cause de ce prod^e, )e prisleparti d'en tii^er toutravantage que ma bonne fcMTtune m'offiroit pour le soulagement de ma con«dition. Je regagnai mon traîneau dans ces charmantes idées, et j'y passai quelques heures avec plus de satisfaction qu'il ne convenoît k l'accident qui devok les suivre.
IjCS benors ne manquèrent point de revenir au milieu de la nuit. Je les craignois peu depuis l'éclaiiv cissement que j'avois reçu des dames , et je m'ima^ ^nois que le plus grand tort qu'ils pussent me faire étoit d'interrompre mon sommeil. En effet, ils ne firent d'abord qu'agiter le traîneau , et je comptai d'essuyer ainsi jusqu'au jour la même scène que la nuit précédente. Je m'accoutumois insensiblement an branle , lorsque je m'aperçus que le traîneau étoit poussé avec beaucoup de force et de vitesse^ et qu'à juger de l'espace qu'il pouvoit parcourir, par la rapidité de son mouvement, je serois bientôt fort éloigné du lieu dont on m'avoit fait partir. Ma prei
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mière peosée fut d'attribuer cette av^iture aux dames, qui étoient fort capables de vouloir se réjouir uu peu à mes dépens. Mais quelle apparence qu'au miUeu de la nuit , et à deux lieues de Giangut, elles eussent osé risquer leur santé et leur vie mêine pour se faire un divertissement de ma frayeur ! Cette réflexion ne me ramena que trop juste à la vérité. Je me défiai des benors. Les cordes qui servoient à tirer le tratneau étoient pendantes. Je ne doutaipoint que ces animaux , qui sont fort adroits, n'eussent pu les sai»r avec les dents pour m'entraîfier dans le fond de la forêt.
Je me recommandai au ciel , car il n'y avoit que son secours qui pût me sauver d'un danger si pressant. La seule image d'une troupe d'ours afl&més , qm m'enlevoient avec cette violence et cette opiniâtreté, étoit capable de tne causer des transports mortels. Je me figurois déjà le traîneau déchiré en mille pièces , et ces bétes crudlles acharnées sur moi avec leurs griffes et leurs dents sanglantes. L'effroi terrible que me causa cette idée m'arracha des orb, ou plutôt des hurlements , dont je ne ioi'aperçus que par l'effet qu'ils produisirent ; ils épouvantèrent les benors. Je jugeai du-moins, par le repo^ où Us me laissèrent pendant quelques minutes , qu'ils s'étoient éloignés j et revenant un peu à moir-méme, j'osois déjà me flatter que le ciel avoit entendu ma prière. Mais ils revinrent aussitôt à la chaîne. Mou déses-
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poîr recomcnença avec le danger. Je me crus perdu. Les cris que je renouvelai furent inutiles , et je n'eus plus dVutre objet devant les yeux qu'une mort af-* * freuse que je croyois inévitable.
Je ne fus pas traîné plus loin ; mais les grattements et les aviations durèrent tout le reste de la' nuit. Ce délai de ma perte ne ranima point mes es-përaiices. Jemepeïiuadois, au contraire, que le jour ne reviendroit que pour éclairer mes derniers mo* ments, et que dans le lieu écarté où je devois être après une marche qui n'avoit pas duré moins d'une demi-heure , il ne seroit que plus aisé aux benors 4e m'arracher de mon asile avec le secours de la lumière. EUe parut enfin. Les premiers rayons qui passèrent par la lucarne me donnèrent la hardiesse d^ jeter les yeux ; mais l'ouverture en étoit si étroite que je ne pus découvrir les ennemis qui me tenoient assiégé. Peut-être avoient-ils pris la fiiite dès la pointe du jour. C'étbit ce que je devois conclure naturellement de la tranquîHtté dont ils me lai^rent jouir jusqu'au soir. Mais je confesse qu'efie ne fit point re^ nattre mon courage , et que je passai le jour entier dans un tel excè^ d'abattement, que je ne pensai pais inéme à prendre la moindre nourriture.
JMb seule espérance étoit que la gouvernante et ses compagnes ne me trouvant point au lieu où elles m'avoient laissé, slmagineroîent aisément mon malhecir^ et me tiendraient aveo assez de zèle potâr
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découvrir mes traces. J'étois résolu dans cette con-^ iGance de ne pas quitter un moment mon traîneau # Cependant la nuit arriva, et je ne vis nulle appa-^ rence de secours. Mes tourments recommencèrent dans l'obscurité; ils durèrent encore jusqq'au joun Je me trouvai si afibibli le matin , que la nécessité me força de recourir à mes provisions. Je contint^d ensuite de me flatter , comme j'avois &it la veille, ipic des femmes de qui j'avois reçude si géùéreux offices n'auroient pas la dureté de m'abandopner k mon mauvais sort. Elle» pensoient efiectiveip^t k^ 9loi f mais le succès de leurs ^ins n& répoiuioit pas mieux à lem*s. désirs qu'aux miens»
^ £n£n, je passai une semaine. e«itière dans le trai^ neau , à me livrer tantôt au désespoir ,, tantôt àres^ péarance, à croire cbaque nuit ma perte aasu^je^ si )e revenois quelquefois de mjBS frayeurs pdjtdal^ le jour , à former pour le lendemain des projets qud je n'a vois pas la force d'exécuter. La faim fut te moyen quele cidl employa .p.aar,|ai'p)xvrir des voies inespérées de salut. Mes provisions ne pouvant mc^ suffire au-ddè de cinq ousû^ jours,, je conçus k 1^ fin du quatrième, que si je m'ob^tmois plci^ lopfit temps à demeurer dans mon asile^ ilserqit trop tfkxi pour le quitter , lorsque je manqt^erois absolument de vivres ; car y en suppc^au^ que j'échappasse aux l^rifies des benors ^ de quelque côié qu'il me prît envie de tourner m^espas^ je n^ j^uTpi^ espéjrer ({u'unir
forêt de sapina et d'autres arbres stériles me fournit Je moûidre alîm^ot. Malgré la force de cette rér flexion , les impressions de ma crainte se trouvèrent si profondes , que je vis finir toutes mes provisions sans pouvoir gagner sur moi-même d'ouvrir ma portière. Je dei;neurai même à jeun le sixième jour, incertain encore du parti que favois à prendre, et comptanttoujourssurlagénérositédes dames russes. Mais je sentis à-la-fin qu'il falloit périr de manière ou d'autre ; et des deux genres de mort dont le ci4 me laissoit le choix , je connus , par une faim dévorante, que les griffes et les dents des benors dévoient être le moins redoutable. Ajoutez que c'est le moins certain ; car mes forces étoient déjà si épuisées qu'il m'en restoit à-peine pour marcher.
Je sortis du traîneau. Mes premiers pas furent Cfhanoelants, et je ne sais si c'étoitl'effet de m^ crainte plus que de ma foîblesBe. Je considérai un moment les traces des benors sur le sable et sur ma demeure. JjO cuir qui couvroit le traîneau étoit misérabler ment déchiré, ^e n'étois redevable dçla yie qu'aux .^y dont l'épaisseur m'a voit défendu, quoiqu'ils Xussent du bois le plu&léger^ Les cordes avoient été coupées par les dents terribles de mes ennemis 9 et le peu qui en étoit resté portoit l'empreinte de leurs morsures. Ce spectacle me glaça le sang.
H devoit être environ midif Le soleil qui étoit dans, toute sa force me rendit un, peM de vigueur ^
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et me fit espérer en mêmer|emps que des animant qui avoieht toujours choisi la nuit pour me tour^ meoter , ne se présenter oient pas en plein jour sur ma route. Mais àé quel côté tourner ? Quoique le lieu 6ù je me trouvois fût découvert dans un certain espace , je ne voyois & quelque distance de moi que des arbres aussi anciens que la terre. , dans lesquels je ne pouvois ni'engager sans un renouvellement d'horreur. Je remarquai d'ailleurs que j'étois dans une vallée , et que de toutes piarts ]'avois beaucoup à monter. La défibération étôit inutile pour un bomine qui n'avoit pas la inoindre teinture d'astronomie. Je me hâtai de prendre là route qui me parut la plus facile , comme si rien n'eût été plus pressant pour moi que dé m'éloigner du traîneau y et que les benors n'eussent été a craindre que dans la vallée. Je parvins au sommet d'une colline, où je me trouvai forcé de m'asseoit* sur l'herbe par foiblesse et par lassitude. Heureusement qu'il me restoit encore
quelques gouttes d'une liqueur forte que je ména<-
çeois pour la dernière ressource. Palloisles avaler lorsque j'aperçus autour de * moi un grand nombre de champignons. Pen pris quelques-uns, je les trempai dans ma liqueur, et r^ardant ce mets sauvage comme une faveur du ciel, j'en fis un repas qua l'excès de la faim me fit trouver délicieux.
Doute qui voudra de la Pix)videDce; pour moi je reconnus dans ce secours un effet sensible de ses
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soins; je fais profession de lui deToir la vie qu'elle m\ conservée. Il me sembla diès ce moment qu'elle me prenoit par la main pour me. conduire au tra-^ Ters des plus affreux périls. Je me trouvai difortifiiSi par cet étrange repas , que je n<$ balançai point k me remettre en marche, résolu de monter' sur un arbre au coucher du sol^l, et d'en faire mon asile pendant la nuit. J'emportai tous les champignons que je pus cueillir. Une nourriture si simple ^yant été capable de me rendre les forces, je ne doutai poiot que quantité d'herbes ou de racines ne pussent être de la knéme utilité dansle besoin. Je me trouve, disois-je , dans l'état où furem; les premiers hpinmes après la création. Ils connoissoient peu ce qtii étoit propre à leur servir d'aliment; : Ils ne pureioit detoir ces lumières qu'à l'eipénence. Je puis les acquérir comme eux par la même voie.^
Je marchai avec ardeur en m'occupant de ces ré? jQexions. Maisdansletemps que toutétoit tranquille autour de moi,' j'entendis les cris aigus de quelques animaux que je nepusreconnoitre. La peur mesaisit de nouveau. J'eus recours à l'aii)re le plus voisin , qui pourroit être ma seule retraite ; et je ne ^ pa^ deux minutes à gagner le sommet. Le soleil étoit encore fort haut sur l'horizon. Quelle fut ma sur^ prise d'apercevoir au premier coup-<l'œil les tounf de Ciangut , qui ne me paroissoient pas éloignées de deux lieues! Je me reprochai amèrement de n'avoir
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paâ pensé plus tôt à reconnottre ainsi les envirods , et daos le premier mouvement de ma joie, je fus porté à descendre sans me souvenir des animaux quiavoient causé ma frayeur. Ikétoîent néanmoins au pied de l'arbre. Ce ^ctacle imprévu m'épouvanta si fon, que perdant l'attention que jedevois avoir à ce qui soutenoit mes pieds et mes mains, je tombai au milieu d'eux , et j'en écrasai un par ma chute. Les autres prirent la fuite, aussi efirayés que moi en apparence , et je demeurai quelques mo-^ mentfif ét^idu près de i^elui que f avois tué , sans oser croii^ encore qu'il fûthorsd'état de me nuire. Enfin, le voyant immobile , ]e me levai sans bruit , et je tournai vers Ciangut.' ^ '
' A-peine eus-je fait cent pas qu'un » autre bruit, mais trop heureux pour m'en plaindre, me causa encore quelques mouvements d'épouvarnte. Je crus entendre la voix de plusieurs personnes qui s'entretenoient avec chaleur .Mais c'étoit assez que ce fussent dés hommes pour m'inspirer bientôt de la con* fiance. Je les joignis en un moment, et par un miracle plus incroyable que tout ce que j'ai raconté , |e 1^ recohtius pt)ttr mes compagnons (fierxil. " Etant* arrivés en moins de huit jours arec les déni gardés ati lieu où ceux-ci m'avoient laissé , ils s'y étoient arrêtés quelque temps , surpris de ne pas m'y trouver. Ils y avoient attendu les daines de Ciangut , qui leur avoient appris ce qu'elles sa voient de mon
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£r ANECDOTES. l3l
BOâiheiir. La ^oïd^ni* qu'elles tn avoient éâe les avoient portées pendant phisîetirs jours à prendre toutessortes de yoiespout* me secourir. Sous phétexté de chasse , elles a voient envoyé dans la forêt des per«« sonnes fidèles dont les recherchés s^étoient trouvées inutiles. Elles a voient fait tirer quantité de coups que mon malheur ne mWoit pas permis d'entendre. La jeune personne qui avoit conçu pour moi ({uelque^ seotimentsfaTorables, en avoit paru affligée, sûr-tout lorsqu'ayant interrogé plus particulièrement mes compagnons, elle avoit entendu confirmer, pat'kfui^ témoignage, tout^e que j'avois raconté de ma nais^ sance et de ma fortune , et ce qu'elle avoit cft hecon-^ nottre elle^môme de men caractèrèé Cependant b gouvernante qui nepouvoit s'imaginer qu'un homme eût pu disparoitre absolument avec un traîneau, ne s'étoit point rd3Utée de l'inutilité de ses premiers soins. Elleavoitvouluquelesdeuxgardesetlesquatre exités demeurassent quelque tem{kdai)ale'3icii:oii die m'avoit vu la dernière fois, occupés nuit çt jour à me chercher. Cet emploi né devoit pas être pénible pour des gens qui revenoient de la chasse des bétes les plus farouches, et qui avoient passé tant de nuits dans de mauvais traîneaux* Us exécutoi^itlDQt or&rte le jour noeme que j'eps le !>oiibeùr deles répçontr^j*^ Côtoient eux qui avoient dùtiaé la chasse 9A^ anir maux qui m'avoient effrayé* La joie que j'eus de nxe r^trouvef a^eomaiicdm-
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pagnoos ne l'emporta giièreasar <:eUe que je ressentis de la bonté des dames russes, et sur-tout des tendres sentimentè de celle qui ayoit gagné mon cœur. Je n'eus point de passk>n plus ardente que celle de leur marquer ma reconnoissance»' EUes en reçurent les témoignages d'une façon qui ne servit qu'à l'augmenter. Elles portèrent la co knplaisance jusqu'à noua retenir plus de dx moia dans la foret de Ciangut* Enfin lorsque la csarine, après la mort du célèbre Pierre. J.^"") son époux , rappela des désèrts.de Sibérie tous les:exilésqui n'y Soient point pour des crimes capitaux , il fallut les quitter , et udus nous flattâmes d'avoir emporté leurs r^etQ, eomme nous conservâmes de notre côté le plus tif souvenir de leurs bontés»
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