‹ Œuvres choisies de Prévost avec figuresChapitre 16 sur 76 · SUR UN ADVERSAIRE DE SON SEXE · texte numérisé non relu

SUR UN ADVERSAIRE DE SON SEXE

Une femme tendre , mais d'une humeur fort impërieuse, écrivoit dans ces termes à son amant, sur le visage duquel elle avoit vu quelques traces de chagrin: ce Vous êtes triste, et j'en ignore la causeV D Est-ce là Fetopire que j'ai sur votre cœur ? Apy> prenez-moi au plutôt de quoi il est question. Je » verrai si je dois vous permettre de vous affliger, y> et en attendant je vous le défends >>.

On demande s'il fîst d'un homme d'honneur et d'un homme raisonnable, à quelque degré qu'on suppose sa passion , de laisser prendre ces marques d'empire à une maîtresse , et d'en faire la règle de sa conduite. Cette question parut assez importante pour occuper, il y a quelque temps, les plus beaux esprits de Londres; et dans un pays où la complaisance pour les femmes est sans bornes , il se trouva bien des gens qui ne laissèrent pas de se déclarer contre elles. Leurs principales raisons étoient prises de la dignité de l'homme , qui ne lui permet pas de

23T^ AÏ9£CDOT£S. Ml

rénùntec au rang de suptérieur et de mâttrè, tpj^îï a reçu du Créatear ; et de]a nécessite absolue dont il est pour la société, c'est-à-dire, également pour l'intérêt des femmes et des hommes , que celui des deux sexes qui est cbargé par l'ordre de la nature de veiUer à ]a sûreté commune, conserve toujours sur l'autre l'autorité que demande un soin si dif-ficile.; Les partisans de l'opinion opposée ne manquèrent pas de traiter ces deux raisons d'arguments turcs, qui vont à l'humiliatipn d'un sexe charmant et u la ruine des plus doux plaisirs. On s'échau& des deux parts. Les écrits conmiençoient à se grosàr d'iojures , autant que de preuves et de raisonnements , lorsque le bàzard fit découvrir une aventore qui décrédita beaucoup le principal adversaire des femmes, en le faisant soupçonna de mauvaise foi.

Mylord L... , qui â¥oit pris beaucoup de part à cette querelle, étant à la maison de campagne d'un de ses amis, se trouva un jour forcé par quelqu'un* somnie: de se lever aussitôt que le soleil , c'est-rà-^ dire, d matin ^ que ne trouvant pérsoime qui vou*^ lût imiter sa diligence, il prit le parti de faire seul quelques tours . de promenade pour éviter l'ennui. Il connoissoit peu les environs; mais ne se défiant point qu'il pàt s'égarer dans un lieu qui n'est qu'à quelques milles de Londres , il se livra insensiblement au plaisir de . parcourir . un dès plus beaux

cantons de Middles^L. On sait qu'une de» propriétés de 1 Angleterre est d'être en tout temps couvertei de verdure. La téf*re et les arbrisseaux se disputent féolat de cette couleur ; et comme tous les champs y sont environnés de baies, qui ne sont jamais sans feuillage , on les prendroit pour autant de jardins y qui donservent le même agrément dans toutes les saisons. Mylord L...; ne se lassant pk>int de pené*tver de tous lés cotes où il remarquoit des ouver** turcs 9 s^écarta beaucoup dans l'espace d'une heure^ et s'aperçut enfin qu'il ne lui seroit pas aisé de re^ tourner sur la même foute. U rit de son imprû-« dence. Cependant , ayant jeté les yeax de toutes paris , il aperçut à quelque distance le sommet d'une maison. Il en prit le cbemin , pour finir toutr* d'un-^oup son embarras. La croyant une métairie^ son dessein étoit d'y demander un guide Mais il diiiingua bientôt, noalgré la sûttplîcité du bâtiment, ifoQ ce devoit être .quelque lieu de plaisir , et que la.£oHtude où die âtoât située n'a^oh peîn£.empâ^ eké qu'on n'eût pris beauooop. de soin pour Ytim* bellir. Cependant , la propreté et le bon gQÙt y éclatoient plus que les neh/esses. Les environs n'é^ toient que des prairies , telles qju'on vient de les re^ présenter , et l'on n'avoit pas eu besoin d'y prêter des ornements à la nature. L'ia^vaiii-icour éfeokuii de ces beaux houlingrins , cfiii se irowent dans toute perfection en An^terre, soit paorce que

£T ANECDOTES. ilsS

l'herbe y éàt propre d'eUe-méme à les former , soit parce que les Aoglois, qui en sont les^ inventeurs, et qui &a font un autre usage que nous , réussissent mieux à leur donner cet air perpétuel de netteté et de fraîcheur qui en fait des promenades déUcieuses. La cour étoil séparée du )>oulingrin par un mur y et n'avoit pas plus de longueur que la face du bâti*ment, dont tout le corps consîstoit en un pavillon allongé par deux cabinets irréguliers qui le termi* noieat de chaquex)ôté. A la porte de la cour, s'offroient d^x cabinets de verdure , dont le feuillage étoit mêlé de fleurs ; et comme il ne paroissoit aux environs nulle trace de chevaux et de voitures , on auroit pris cette face de la maison pour celle du fardip. La suite du récit fera connoUre d'où cette description est tirée.

Mylord L... admira quelque temps un si beau lieu , et n'étant pas moins surpris du silence qu'il y voyoit régner, il entra dans un des cabinets de la porte, pour s'y reposer un moment. A**peine étoit-il

* CeK ordinairemeDt un carré spacieux, coavert d'Herbe trèsHnenue et très-basse, dont la surface est unie comme une glace , et qu'on a soin d'entretenir dans cet état , en j faisant passer tons les matins un cylindre de fer on de marbre. Cas Houx sont très-célèbres en An- ' gkterre , pa# les parties de botile qai s'y font entre les plus grands seignems*

i224 AVENTURES

assis, qu'il aperçut à l'entrée du boulingrin une jeune dame qui revenoit seule des {)rairies , et qui s'avançoît vers la maison. On s'attend peut-être à la description de ses charmes, qui ne finiroit pas si tôt ^né celle du fieù ; ioaisil suffira de se la repré^ seintér comme une des plus belles personnes du monde. Elle ëtoit véttié avec négligence plutôt ^|u'avéc simplicité ; cfair, sans le moindre air de parure, son babillemcint étoit ricbe, et le désordre Tnéme dans lequell il paroissoit, lui dônnoit un air de noblesse , par le peu de cas qu'elle sembloit faire de l'ornement. Sa tête étoit couverte d'un chapeau i^ond, à l'angloise, qui ne diminue pas, comme on sait bien , l'éclat du teint , ni la finesse des yeux; Elle portoit dans une corbeille différentes fleurs qu'elle avoit cueillies dans les champs voisina; et ne ie croyant vue de personne, -elle raarcboit d'un pas lent, comme ensevelie dans une profonde méditation.

L'admiration du seigneur aoglois ne faisant qu'augmenter , il résolut de se tenir caché dans le cabinet pour jouir plus librement d'une si belle vue. Son dessein étoit d'attendre que la daniefôt entrée, et de chercher quelqu'un dé qui il pût apprendre son nom. Mais la fatigue d'une longue promenade la tenta elle-même de se reposer en arrivant à la porte. Elle js'assit dans le second cabinet, saus remarquer que l'autre fût occupé. Après s'être amusée

quelques moments avec ses fleurs, elle tira un ouvrage de broderie, qui éloit aussi dans sa corbeille j et elle se mit à travailler avec assez d'attention ; mais paroissant tout-d'un-coup rappelée à elle-même par quelque nouvelle pensée , ses mains devinrent immobiles sans quitter leur ouvrage, et elle se livra toute entière à sa distraction» Un quart-d'heur a se passa sans qu'elle parût se détacher un moment de l'objet qui fix.oit son imagination. Enfin, jetant sa toile dans la corbeille, elle étendit le bras, comme l'on fait en sortant du, sommeil, et elle se mit à ré-*< citer d'un ton passionné quelques vers d'une tragédie angloise * dont voici le sens : (c Ce petit espace y> de terre a plus de charmeâ pour moi que les )) vastes états de mon père. Les bornes de mes dé- )) sirs sont plus étroites encoïe que celles de mes y> regards. On ne cherche point le bonheur au-de- )) hors, quand on peut le trouver en soi*- même, y> et dans ce qu'on possède sans partage et sans y^ alarmes, etc* »

Mylord L..., aussi étonné de ce qu'il entendoit que de tout ce qu'il avoitvu, oublia que le moindre

* Ils sont d'une trag^édie nommée Oronoko , cpii est fort estimée pourUi'forçe du sentiment. Voici les v^rsAb^ glois: • . • .

- mslUtlespotofgtoundisdeûrerto[mfi Than my grtatfather^s unbonded Kingdom , etc..

Prc'vost. Tome XXXP^* l5

mouvement pouvoît le trabir. Quelque bruit qu'il fit sans y penser , avertit la dame qu'elle étoit éeputée, et la fit sortir aussitôt pour savoir de qui. Eue aperçut le mylord qui n'étoit pas d'une figure à lui causer de l'épouvante ; et le reconnoissant à pluisieurs marques pour un homme au-dessus du commun , elle reçut civilement les excuses qu'il lui fit de l'avoir interrompue. L'entretien se lia par le récit de l'inqmétude oii il s'étoit trouvé sur sa route, ^ de Fembarras où il étoit encore pour regagner le lieu d'où il étoit parti. Elle eut la politesse de lui offrir desrafralcliissements. Il ne se fit pas presser pour les accepter. La porte s'ouvrit , et tout ce qu'il aperçut en entrant confirma l'idée qu'il avoit prise de cette élégante demeure. La cour étoit une autre espèce de jardin , par ses compartiments et ses embellr>sement$ de verdure. I^usieurs statues achevoient de l'orner. Pour intérieur de la maison , rien n^étoit si bien entendu que la distribution des appartements, ni plus propre et de meilleur goût que les meubles.

Sur quelques ordres donnés secrètement , on ne tarda point a servir un déjeuner aussi délicat que s'il -eut été fait pour le paroitre^ Les domestiques 4)ui se présentèrent étoient en ptfk nombre; c'étoient deux femmes et un petit More, mais il ne manquoit rien à leur figure et à leur ajustement. La conversation roula d'abord sur les charmes d'une

ET AN£>CDOT£S. ' 227

^i belle solitude , et sur l'heureux hazard qui avoit produit une pairtie de table KÎ imprévue. Mylord L.^., aussi plein de respect que d'étomii^iieut , n'osoit la faire tomber sur Ce qui exoitoit beaucoup plus son admiration. Mais sa compagne, qui deviuoit ai* sèment ce qui se passoit dans son espiit, et qui avoit déjà résolu de se faire un divertisseih^t de sa s^r* prise et de sa curiosité, fut la première à lui parler d'eUe-tnéme, et du genre de vie qu'elle menoitdans cette retraite. Elle lui apprit qu'dle y ^ivoit seule depuis trois ans ^ et qu'elle se trouvoit aussi heu»» reuse que le premier ]our j que pair le secours de la philosophie, dont elle faisoit son étude continuelle, elle étoit parvenue k se délivrer des foiblesses de son sexe, et à se composer un sort digne d^envie;qii'eUe ne connoissoit rien dans le monde qui pûtluicau-^ ser les troublés delà crainte , ou les impatiences du désir ; que la lecture, la promenade, la peinture et la musique étoient ses principales occupations, et ne lui laissoiâQt point un seul vide qui demandât d'être rem{^ par d'autres amusements ; que s'il vouloit passer avec elle une partie de la journée, il connot* troit par ses yeux l'emploi qu'elle faisoit de son temps, et les ressources qu'elle trouvoit sans cesse autour d'elle contre l'ennui.. Enfin, ce diseoiirs qu'elle accompagna de toutes les graoes qui font le principal charme de la beauté, etvde cet air de litbeité et d'enjouement que la satis£»ction du cœur

S28 AVEKTUltES

répand .dans les mamèi^s, fit tant dHmpréssiôn suf le seigneur anglais, que loin de refuser l'offre qu'elle lui faisoit de demeurer une partie du jour avec elle^ il aUroit fait vœu sur-le-cbanap de ne la plus quitter de sa vie«

On se leva; la dame pour aller quitter Fliabillement négligé du matin , et le seigneur pour l'attendre dans le jardin, où elle prit soin elle-même de le conduire. Il y trouva de quoi satisfaire plus que jatnais ses yeux ^ * dans la beauté dti parterre , dans Es variété des fleurs et de tous -les ornements qui avoi^Qit été rassemblés pour l'embellir, et dans les allées d'un bois, où l'exacte proportion ^ la fraîcheur et la netteté se disputoient l'avdntage. Ep se proniemiit seul , il réfléchissait sur une rencontre si exti^ordifiaire , et sur les suites qu'eUe alloit avoir pour luihnQtéme» Son coeur s^toît déjà combien il étoit difficile , auprès d'une personne si charmante, d'être long-temps aussi tranquille et ausssi libre qu'eUe. Mais ce n'étoit rien en comparaison de ce qu'il éprouva , lorsque la voyant reparottré dans l'habit le plus galant , et parée de tout ce qui pou- T(Ht rélever son éclat naturd, il la prit moins pour .une) mortelle que pour la déesse d'un lieu qu'il ayok déjà comparé à l'Olympe. £Ue affecta de ne .pas s'apercevoir de son trouble , et I'ay«nt invité de retourner au salon ^ elle le conduisit dans divers cabinets, où ellfi.lui fit voir une collection des meUr

leurs livres , et quantité de bons tableaux, dont plusieurs étoient son ouvfâge. Ensuite , ouvrant la porte d'une salle voisine , elle le pria de s'y reposer, tandis qu'elle alloit lui donner poUr amusement un peut concert, composé d'un clavecin qu'elle toucboit elle-même , d'un violon dont son More jouoit d'une manière supportable , et de deux voix qui étoient se»! deux femmes. Elle commtoça eu effet à lui faire entendre ce qu'il y <a de plus fin dans les compositions de Naples et de Milan. Sesfemn^es chantèrent avec beaucoup de propreté et dç méthode, et elle chanta elle-même quelques solo avec tout le goût et toute la grâce imaginable. • L'enchantement n'étoit pas fini. Il continua de la même sorte au dîner , qui n'eût pas été plus délicat, ni servi plus régulièrement au milieu de Londres. Mylord , devenu plus familier^ par l'habitude, con juroit sa compagne de lui faire voir pjus clair dans cette abondance de merveilles , et de lui apprendre du-moins à qui il ëtoit redevable de tant de faveurs; Quelquefois il croyait se remettre sou visage; et comparant sur-tout Je temps qu'elle ayoit passé dans la solitude, avec le souvenir de ce qui étoit arrivé trois ans auparavant à la fille dç M.... y qui avoit disparu de Londres avec le maître-d'hôtel de son père, il ne doutoit pas que ce ne fàt cette dame , qui avoit préféré la satisfaction de son cteur à son honneur et à sa fortune. Mais pensant aussi

fiOO AVENTURE»

qu'il ne Pavoit jamais vue d'assez près pour h re* oonnottre parfaitement , il oraignoit de faire ovt^ trage à ceDe qui le traitoit avec tant de bonté , par ttiie conjecture qui ne poùvoit s'accorder avec Vé^ lévation de son esprit et de ses sentiments, D laissa échapper néanmoins quelques mots équivoques dont il lui parut qu'elle comprenoit le sens. Elle rougit. Il s'expliqua plus ouvertement ; et lorsqu'elle Fenr tendit parler du maître-d'hôtel, etduboubeur qu'il ^voit eu de plaire à la fille d'un des premiers seigneurs de Londres , elle traita cette aventure de fable indigne, et elle se plaignit de la malignité du public y qui empoisonne tout par la médisance ou par la calomnie; ensuite, s'aperoevant qu'elle s*étoit exprimée avec un peu de chaleur , elle rompit tout** d^un-eoup sur c^te matière. t

Mylord affecta de lui faire des excuses. Elle les reçut en tachant avec adresse d'écarter les soupçons. Xt n'ajouta rien qui pût marquer qu'il le% conservât : mais de quelque manière que l'artide du mahre-d'hâtet dût être expliqué , il demeura persuadé qu'il partoit k l'héroïne de l'aventure.

Cependant la conversation ayant pris un autre tour, Mylord, qui n'avoit rien de plus nouveau à raconter que la dispute qui s'étoit élevée à Londres sur Pempire des femmes, fit valoir le zèle avec lequel il avoit soutenu leurs intérêts , et donna un tour ibrt odieux aux raisonnements de leur prinei^

ET ANECDOTES. a5l

pal adversaire. L'ayant nommé dans son récit ^ il remaitjui^ que ce nom réveilloit rattention de h dame, et qu'il lui causoit de la surprise. Elle en devint plus curieuse sur les moindres circonstances. Elle se fit répéter tout ce qu'il y avoit d'offensant pour son s^lc dans les écrits qui a voient été publiés* EOe demanda plusieurs fois s'il étoit sur qu'ils fussent de la personne que mylord avoit nommée. Quoi ?disoit-elle avec un air de ressentiment qu'elle ne pensoit pas même à déguiser, c'est lui qui a soutenu qu'un homme ne peut se soumettre sans honte aux volontés d'une femme? c'est lui qui nous traite de créatures foibles, imparfaites, légères et capricieuses; qui prétend que nous ne sommes bonnes qu'à la chaîne, pour le plaisir et l'amusement de l'homme qui nous tient captives ? c'est lui qui doute si nous avons une ame raisonnable , et si après avoir servi à la propagation et à l'amusement du genre humain , notre sort ne sera pas de reprendre dans le corps des hommes la forme de côte que nous avons eue dans notre origine ? c'est lui qui propose au gouvernement de nous interdire toute sorte de commerce les unes avec les auues , parce que nos vices sont contagieux , et que nous corrompant ainsi mutuellement , nous en sommes moins dociles sous le jougpour lequel nous sommes nées? c'est lui qui met cette ridicule différence entre les ammaux et nous^ qu'ils s'apprivoisent par

la société de leurs pareils , au-lieu que celle .âeSi nôtres nous rend plus capricieuses et plusindomptables ; d'où il' conclut que , pour nous rendre douces et aimables, il faut nous tenir autant qu'oa peut dans la solitude? Quoi? c'est lui? c*estmytord C... ? Elle se fit ainsi confirmer mille fois ta mêm© chose ; et n'en pouvant douter, après toutes les assurances qu'elle en reçut , il lui échappa de dire amèrement qu'il s'en repentiroit.

Mylord L.... , fort éloigné de deviner la cause de tant de vivacité , l'attribua à l'intérêt général qu'une femme doit prendre à l'honneur de son sexe; et l'envie de plaire lui fit employer tout son esprit pour soutenir un parti si charmant. On paroîssoitPécouter, mais avec des distractions continuellês. Il échappoit même quelquefois des sou-^ iilrs, et mylord crut voir couler quelques krme» dfes plus beaux yeux du monde. Cet entretien dura long-temps , quoiqu'assez languissant d'une part , tandis qu'il étoit fort animé de l'autre. Au moment qu'ils s'y attcndoient le moins tous deux, ils virent entrer dans une cour de derrière , dont la porte répondoit au chemin des voitures , et sur laquelle donnoient deux des fenêtres de la salle à manger où ils étoient encore , une chaise dont la glace étoit assez claire pour y laisser voir un homme. Mylord le reconnut aussitôt pour C... , ce même adversaire des femmes dont il*s'eBbrçoit de détruire les argu-

ments. La dame marqua plus de satisfaction que d'inquiétude. Le connoissez-vous? lui dit-elle , ed le regardant. Assurément , lui répondit-il. C'est C.., l'adversaire de votre sexe et le mien. Eh bien, reprit-elle en l'interrompant, je suis ravie qu'il arrive plus tôt que je ne l'attendois. Vous aurez une scène qui sera réjouissante pour vous. Hâtez-vous de me suivre , ajôuta-t-elle, et le prenant par la main , elle le fit entrer dans un garde-manger séparé de la saUe par uiie légère cloison. Ne sortez point , lui dit-elle, que je ne vienne moi-même vous avertir, et ne perdez pas un mot de ce que' vous allez entendre. Commençant à se défier d'une partie de la vérité , il répondit malignement que ce ne seroit jamais lui qui disputeroit à une personne comme elle le droit de commander en souveraine , et qu'il lui juroit une obéissance absolue.

Mylord C... étoit descendu de sa chaise; et sans s'arrêter à demander des explications aux domestiques , il vint droit à la salle , en homme à qui les chemins de la maison et oient familiers. Il n'y trouva que la dame qui s'étoit remise sur sa chaise , et qui ne la quitta point en le voyant paroître. Cette froi^ dèur, et Pair dont elle le regarda, lé déconcertèrent lin peu. Cependant , comme il là voyoit parée avèô plus de soin qu'elle ne l'étoit tous les jours, il en prit occasion de lui dire quelque chose de civil sur ce surcroît de charmes dont elle avoit r^evé ses

a34 AVENTURES

agréments naturels. Tons me fatiguez par un oom« pliment si fade, lui dit-elle d'un ton fort dur ; et pour vous déclarer tout ce que je pense, votre présence elle-même m'importune. Je vous défends de mettre ici le pied sans avoir reçu mes ordres. Si cette condition vous gène , n'y reparoissez jamais. Elle se leva après ces paroles, et s'approcha d'une fenêtre, en affectant de lui tourner le dos.

Il seroit trop long de représenter celte scène avec toutes les couleurs qui pourroient la rendre intéressante. Mais on présente le fond du tableau; c'est à Pimagination des lecteurs à le remplir. Qu'on 89 figure une femme irritée , qui a ses raisons pour fendre de ne pas l'être , et qui , dans la r^Iutîon d'humilier un amant dont elle commence à sentir la tyrannie, ne vent donner que l'air, de fierté et de mépris a son ressentiment. D'un autre côté , un homme amoureux, mais gâté par les complaisances d'une maîtresse fort passionnée, et accoutumé à se voir obéir en maître , qui doute du sens qu'il doit donner à un langage tout nouveau , qui le prend d'abord comine un badinage, qui essaye ensuite de le faire cesser avec hauteur , et qui voyant que cette voie lui réussit mal , prend le parti de fléchir, pour conserver un cœur qu'il craint de perdre , et de re* cevoir en dépit de lui-même des loix qu'il est , ac* coutume à donner. Il fiit poussé jusqu'à se croire obligé, pour reiHrer en faveur^ de demaodergraoeà

ET!» ANECDOTES. a35

genoux ; il versa mêtne des larmes auxquelles le dépit eat peut*- être autant de part que la tendresse. Cependant , tout ce qu'il put obtenir fut la permission d'espérer mieux de FaTenir. Il fut contraint par un ordre absolu de retourner sur*le*cbamp à Londres, et de promettre qu'il recommenceroit à traiter l'amour avec autant de respect et de soumis-* sion ^e dans la prenuère naissance de ses senti*ments.

Aussitôt qu'il fut parti , la dame se hâta de délivrer mylord L..., de sa prison, Yous avez tout én«tendu ^ liii dit -elle; jugez si notre ;adversaire est aussi redoutable que vous vous l'éUbes figuré. Mais après l'avoir forcé de partir, )e ne puis vous retenir ici plus long- temps avec bienséance. D'ailleurs la nuit approche, et vous n'avez pas moins d'une lieue à faire. Partez : je vais vous donner des guides. Mais n'ouMiez pas , ajonta-t-elle , tout ce que vous venez d'entendre , et ne manquez pas , pour l'honneur de mon sexe, d'en instruire promptement le public. Cachez seulement mon nom , si vous croyez le con* nottre. EUe exigea de lui cette promesse avec ser-^ ment , et malgré toutes les instances qu'il lui fit pour être souffert plus long-temps , elle le conduisit ^ à sa porte , ok il trouva une chaise et deux por^ teurs auxquels elle avoit déjà donné .ses ordres. U lui demanda du-moins la permission de la revoir. Je ne vous diasserai point, lui dit -elle, lorsque

256 • AVENTUÎlEâ

TOtre politesse vons ramènera' dans ma maison* Ses porteurs se mirent en marche à grands pas. L'obscurité ne lui permit pas d'ëtudier le chemin ; mais il se proposoit bien de gagner ces deux hommes , et d'en tirer à toutes sortes de prix le nom de la dame et du lieu. Etant arrive au château oii ils le conduisoient , sa première attention fut de les presser d'entrer , sous prétexte de leur faire prendre un peu de repos. Ils feignirent d'y consentir ; mais pendant qu'on «se faisoit attendre avec' de la lumière , ils se dérobèrent adroitement , et les soins qu'on prit pour les rejoindre furent inutiles.

Mylord , quoiqu'au désespoir de' s'être trompé daiis ses mesures , se consola par l'espérance de reconnoitre le lendemain sa route. Il cacha son aventure à ses amis ; et le soleil éclairoit à-peine l'horizon, que, se recommandant à la fortune et à l'amour, il reprit le chemin qu'il crut avoir suivi la veille. Il marcha d'abord avec assez de certitude ; mais la ressemblance des' prairies , et le grand nombre de passages qui se présentoient à toutes les haies, oon-^ fondit bientôt ses idées. Il employa une partie du jour à des recherches inutiles, jusqu'à ce que la fatigue et la faim le forcèrent d abandonner son entreprise. A-peine se reconnut-il asse^ pour re-* venir sur ses pas.

Cependant , avec le secours d'un homme du canton qu'il prit avec lui les jours suivants, ii découvrir

«nfin le. terme auquel- il aspirôit. C'étoit le qua-« trième jour. Mais quelle fut sa surprise de trouver la demeure vide, et maison à louer sur la porté? Il n'^Q croyoit pas ses yeux. Il frappa en mille endroits , doutant toujours si l'on ne se faisoit pas un jeu de sa peine «t de son embarras. L'habitant d'une cbaumière voisine, auquel il &t obligé de s'adresser, leva tous ses doutes. Il apprit de lui que la dame qu'il cherchoit , et qui depuis trois ans qu'elle avoit vécu dans cette campagne, ne s'étoit jamais fait connoitre que sous le nom de mistriss Anna , avoit quitté sa maison deux jours auparavant , sans qu'on sût quelle route elle avoit prise avec ses meubles.

Dans le chagrin qu'il ressentit de se voir si habilement trompé , il ne lui resta point d'autre consolation que de publier son aventure à Londres , en observant néanmoins la parole qu'il avoit donnée à l'héroïne de ne pas la nommer. Il eut moins de ménagement pour le héros , qui fut si humilié de cette relation , qu'on le vit disparoitre pendant quel^ qdes semaines aux yeux du public, et renoncer ensuite à la causé qu'il avoit soutenue. Ainsi le parti dés femmes' demeura triomphant , et leur empire fut mieux affermi que jamais. . .

Cependant, les plus sages n'en pensèrent pas moins.qu'il sèroit peut-être plus conforme à l'ordre xet plus avantageux au monde ^ que les ehoses allas-'

338 AV£NTUajS8

éent tout autremeut; mais comme Je mal est (bit eocien y très^difficile àguérir , et que bien des hoantaes d'ailleurs ont la foiUesse de le trouver agréable y il semble fjue le meilleur parti soit de l'adoucir, autant qu'on peut, par les compensations que le beau sexe ne refuse pas toujours , et de supporter le reste sans se plaindre.

Page 1