‹ Œuvres choisies de Prévost avec figuresChapitre 58 sur 76 · D'UN MINISTRE ANGLOIS · texte numérisé non relu

D'UN MINISTRE ANGLOIS

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Un gentilhomme anglois, allant à cheval de Londres à Chelsea'') vers les six heures du soir^ aperçut au travers de quelques haies , par l'avantage que lui donnoit sa montijire y un homme qui ëtoit seul dans un champ écarte, au pied d'un arbre , et qui paroissoit occupé de quelque dessein extraordinaire. Sa seule posture étoit capable de lui faire naître ce soupçon. Il avoit les bras levés, vers le ciel , avec une altention qui le rendoit comme immobile. Sa tête étoit nue , et sa chemise retroussée jusqu'au coude. Un tel spectacle piqua la curiosité du g^tilhomme, et le porta k s'approcher davantage. Il le fit.sans bruit, pour observer toutes les c^irconstances de cette scène , et il la vit changer en

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effet cPané manière encore plus intéressante. liC ministre (car il l'étoit en effet) , après avoir achevé apparemment sa prière y se leva d'un air assez tranquille, tira de sa poche une corde , et monta avec agilité sur les premières branches de Farbre. Il lia un des bouts de sa corde à la plus grosse, l'autre à son col, et sans paroitre délibérer un moment, il se précipita d'un mouvement volontaire , et demeura suspendu entre le ciel et la terre.

Le genUlhomme, qui avoit suivi dfs yeux toutes ses démarches, ne pouvoit ignorer à quoi elles alloient aboutir ; mais il conçut que s'il le troubloit mal-à-propos, il ne feroit qu'interrompre l'exécution du sacrifice, sans lui en ôter le dessein. Il prit le parti d'en attendre la fin, dans la pensée qu'il seroit facile de lui sauver la vie, en coupant la corde, et dans l'espérance que l'impression qui lui resteroit de l'horrible état dont il seroit délivré , auroit plus de force que les discours et les conseils, pour Je , ramener à la raison. Son unique soin fiit de tenir un couteau prêt, et de ne pas tarder un moment à le secourir, lorqu'il lui vit faire le saut funeste*

Etk effet, la corde lui coûta peu de peine à couper. Le ministre tomba sans connoissance et sans sentiment ; mais i'un et l'autre ne furent pas lobg^ temps à revenir. Il pai*ut d'abord rêveur et distrait, et comme s'il eût rappelé toutes les circonstances par lesquelles il venoit de passer. Ensuite il jeta les

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yeux sur le gentilhoiniiie ; il marqua beaucoup de confusion de Pétat où il se tfouvoit devant lui. ce J'avoue que c'est une fbiblesse, lui dit -il; il y » aurôit plus de fermeté d'ame à supporter la vie » avec toutes ses misères, qu'à se donner volon-^ » tairement la mort. Mais, pour supporter là vie^ » il faut pouvoir l'entretenir^ Le nécessaire me 7> manque. Je mourrois de faim dans trois jours; y> Ce n'est pas changer l'ordre du ciel, que d'en 7> prévenir un peu le moment »4 Le gentilhomme tâcha de lui donner de meilleures espérances , eà lui représentant que le bon ordre qui règne aujour-^ d'bui dans la société , ne doit guères laisser craindre k personne de m'ourir de faim ; qu'on trouve aisément k s'employer dans tontes sortes de conditions , et sur-tout dans i'élAt eccléâastique; que si ses affaires étoient dérangées, il lui offroit le crédit de ses amis et le sien pour les rétablir ; enân , qu'il Êilloit éprouver toutes sortes de ressources , avant que de se livrer au désespoir* Il ne tira de lui d'au-^ tre réponse qu'un mouvement de tête négatif, qui lui fit mal juger du retour de sa raison^ Cependant, k force de prières, il l'engagea à le suivre jus^ qu'à Chekea , où il lui fit prendre un logement dans Isa maison» '

Vers le soir, étant sorti pour aller consultei* M. l'évéque de Winchester , qui a sa maison dé campagne à Chelsea ^ il recomgianda son hôte à

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ses domefttiqaes. MaU ne leur ayant pas assez e)c« pHqué quelles sorles de soins sa maladie demàadoit, ils entrèrent mal dans le sens de ses ordres. Ijc ministre sortit tranquillement du lo^, sans que personne pensât à s'y opposer. B se rendit d'ua pas modéré sur le bord de la rivière, et s'enveloppant la tête de sa robe, il se. précipita au fond de l'eau. Quelques bateliers qui l'aperçurent tâchèrent inutilement de lui donner du seco\irs, et ne purent trouver ^on corps qu'une heure ou deux après l'avoir vu périr.

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