CHAPITRE I
Marie et les fleurs de son jardin.
^ Dans la ville d'Echbourg vivait, il y a plus de cent
ans, un très- sage et parfait honnête homme, nommé V Jacques Rode. R était pauvre et fort jeune encore t^^ ' lorsqu'il vint à Echbourg pour se mettre en appren- '" tissage chez le jardinier du chftteau seigneurial. Ses C; excellentes dispositions, son bon caractère, l'adresse avec laquelle il s'acquittait de tout ce qu'on lui comy mandait, et sa figure agréable, lui gagnèrent la bienveillance de ses maîtres. On le chargea de diverses ^' petites fonctions dans le château, et lorsque le comte, qui était encore jeune à cette époque, se mit à voyager, il plaça Jacques parmi les gens de sa suite. v^. Jacques sut profiter de ces voyages pour cultiver son esprit, polir ses manières, acquérir des con- ^^ naissances utiles; et, ce qui est bien plus précieux V, encore, il en rapporta la bonté et la droiture de son N^ , cœur, que le commerce du monde n'avait pu altérer. ^ J
HARIE.
retour, le comte songea à récompenser Jacques ies fidèles services en lui donnant une place avan- 3use. 11 lui proposa d'abord les fonctions d'iutent de son hôtel dans la capitale ; mais le brave ame n'aspirait qu'au tranquille bonheur de la vie mpètre; et comme, h cette époque, le bail d'un [tdomaine du comte, à Bchbourg, venait d'expi- I Jacques le pria de le lui affermer. Le généreux ate lui en fit une concession gratuite et viagère , lui assura en outre toute la provision de blé et bois annuellement nécessaire à son ménage, ques se maria à Echbourg; il vécut du revenu ce petit domaine, qui consistait en une maisonte fort jolie et un grand et beau jardin, dont ime itié était 'plantée d'excellents arbres fruitiers, et itre moitié formait un potager produisant les illeurs légumes de toute la contrée.
\près plusieurs années de l'union la plus heuise, Jacques perdit son épouse, femme excellente is tous les rapports. Une mort prématurée la lui eva. Sa douleur fut inexprimable. Depuis ce malir, Jacques, déjà un peu âgé, vieillissait à vue eil, et bientôt ses cheveux devinrent tout blancs. le lui restait plus qu'une seule joie dans ce monde :
fille, le seul de ses enfants qui vécût encore
e n'avait que cinq ans à l'époque de la mort de mère , dont elle était en tout la fidèle image , et at elle portait aussi le nom. Marie, encore enit, était déjà d'une beauté remarquable; mais, à tsure qu'elle grandit, son penchant religieux, 3 innocence , sa modestie , son afTabilité envers it le monde, donnèrent à sa beauté un charme it particulier. Les traits de son visage avaient
une eipressioD de bonté si céleste, qu*on aurait cru voir le sourire d'un bon ange. Marie atteignait à peine sa quinzième année, que déjà elle s'acquittait h merveille de tous les soins du ménage. Dans sa jolie petite chambre on n'aurait pas trouvé un grain de poussière; dans la cuisine, tous les ustensiles étaient nets et brillants : enfin , dans toute la maison régnaient le meilleur ordre , la plus parfaite propreté, et pourtant elle partageait encore avec son père les travaux du jardinage. Elle s'y portait avec un zèle extrême , et les heures qu'elle passait ainsi à travailler auprès de l'auteur de ses jours lui paraissaient les plus heureuses de sa vie : car ce bon et sage père savait donner au travail tous les attraits du plaisir, en y mêlant des conversations instructives et amusantes.
Marie, qui grandissait parmi les plantes et les fleurs , et pour qui son jardin était le monde tout entier, avait pris dès son enfance la passion des belles fleurs. Le bon père se procurait donc chaque année des semences , des oignons et des marcottes de fleurs rares qu'elle ne connaissait pas encore, et lui permettait de les planter autour des carrés de légumes. Elle cultivait ces tendres plantes avec le plus grand soin , et lorsque enfin la fleur tant désirée apparaissait fraîche et brillante, la jeune fille éprouvait une indicible joie. « Voilà des plaisirs bien purs , disait le père en souriant. Que de gens dépensent plus de pièces d'or en dentelles et en broderies que je ne dépense de sous en graines de fleurs, sans rendre leurs enfants aussi heureux! » Chaque mois, chaque semaine apportait à Marie de nouvelles jouissances, et dans l'excès dé son bon-
iir souvent elle s'écriait : « Non, le paradis ter- ;tre ne peut guère être plus beau que notre jari! » Les passants s'arrêtaient pour admirer ce din; les enfants du pays venaient regarder ces Iles fleurs avec des yeui de convoitise, et Marie
manquait jamais de leur passer quelques bou- Bts k travers la grille.
Cependant Jacques sut, en homme sage, donner B passion de sa fille pour les fleurs une direction igieuse. En loi faisant remarquer leur beauté, variété de leurs formes, la grâce de leur dessin, irs parfaites proportions, l'éclat de leurs couleurs la suavité de leurs parfums , il lui fit admirer la ;esse, la bonté et la toute-puissance de Dieu. Haué â consacrer la première heure de la journée h prière, il se levait toujours plus tAt que ne l'exikit son travail. Dans les belles matinées d'été ou
printemps , il se rendait avec Marie sous le berlu du jardin, où le chant mélodieui des oiseaux, riant aspect de ce jardin fleuri, que la rosée avait apli de gouttelettes étlncelantes , et la vue d'un he paysage doré par les premiers rayons du so-
, préparaient l'âme aui pensées religieuses, et lisposaient à l'admiration et â la reconnaissance. st là qu'il lui partait de Dieu, qui donne au so-
soti utile et agréable lumière , qui nous envoie -osée et la pluie, nourrit les oiseaux dans les airs, pare les fleurs avec tant de magnillcence. C'est |u'il lui apprenait à adorer dans le Tout-Puist le père de tous les hommes, un père plein mour et de bonté. C'est lè enfin qu'il lui enseiit à prier, en priant avec elle du fond de son ir. C'est ainsi que par ses instructions il sut faire
MARIE. ii
germer en son âme la piété la plus vive et la plus sincère.
Dans ses fleurs favorites il lui montrait les plus beaux emblèmes des vertus convenables à une jeune personne. Un jour, on n'était encore qu'à la fin de février, elle accourut toute joyeuse auprès de son père, et lui présenta la première violette. Le père l'en remercia par un baiser affectueux , et dit : « Ma chère Marie , n'oublie jamais que l'aimable violette est l'image de la modestie, de la retenue, de la bienfaisance sans ostentation. Elle se revêt de modestes couleurs, elle aime à fleurir sans se montrer, et, cachée dans le feuillage, elle embaume l'air de son parfum délicieux. Toi aussi, chère Marie, sois une violette; amie de la retraite, comme elle, dédaigne les parures fastueuses; ne cherctie pas h attirer sur toi les regards; imite cette fleur, qui jusqu'à la fin de sa vie se plait à faire le bien en silence. >»
Une autre fois, à l'époque où fleurissaient les roses et les lis, et où le jardin brillait de son plus grand éclat, Jacques, montrant à sa fille un superbe lis, lui dit : « Regarde ce lis, ma fille, c'est l'emblème de l'innocence. Vois comme sa tige est droite, comme sa fleur est blanche, pure et sans tache. Elle est plus blanche que le plus blanc satin ; elle est aussi blanche que la neige. Heureuse la jeune fille dont le cœur est, comme le lis, pur et sans tache ! Mais la plus pure de toutes les couleurs est aussi celle qu'il est le plus difiicile de conserver dans toute sa pureté. Cette belle fleur s'endommage facilement; le moindre attouchement y laisse une fâcheuse empreinte, une souillure ineffaçable. Il en est de même de l'innocence : une parole coupable ,
le mauvaise peDSée, peuvent la flétrir pour loDgmps... La rose, continua-t-il en lui en moDtrant le, est, chère Harie, le symbole de la pudeur, incarnat de la pudeur est encore plus beau que lo srmillon de la rose. Des joues qui roi^sent facimcnt se conservent longtemps belles, tandis que s joues qui ne savent plus rougir devienDent entât pâles et livides, et se flétrissent. bien longmps avant qu'on approche de la tombe. » Un des plus jolis ornements du jardin était un itit pommier pas plus haut qu'un rosier. Il ornait 1 petit rond au milieu du jardin. Le père l'y avait anté le jour même où naquit sa fille. Cet arbusto rait grandi comme elle , et portait tous les ans les us beaux fruits. Une certaine année, il se chargea une immense quantité de fleurs : il en était tout )uvert. Marie, qui venait le visiter chaque matin, écriait dans son ravissement : » Ah ! que cela est imirablel on dirait que ce joli arbre est changé 1 bouquet, -a Un matin elle revint pour l'admirer icore: d surprise! 6 désespoirl... le givre avilit itti toutes les fleurs ; elles se brûlaient et se rclilient au soleil. A ce triste spectacle , Marie ne put )nteniT' sa douleur, elle pleurait à chaudes larmes. a père trouva dans cet événement le sujet d'uno çon : « C'est ainsi, dit-il, que les penchants vicieux étrissent l'âme. 0 mon enfant ! redoute et fuis lo ce , si tu ne veui pas me rendre le plus malhnumi des pères. Ah ! Harie, Harie, je verserais alors is larmes bien plus douloureuses encore que celles je te vois répandre..., je n'aurais plus aucune en ce monde, tous mes instants seraient abreiiis d'amertume, et le chagrin me conduirait au
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tombeau. )» En parlant ainsi, le digne vieillard laissait échapper quelques larmes, et ses paroles firent une profonde impression sur l'àme de Marie.
C'est ainsi que cette aimable jeune fille croissait en âge et en vertu , et réunissait en elle toutes les belles qualités dont les fleurs de son jardin présentaient Temblème : elle était pure comme le lis, belle comme la rose, modeste comme la violette, et, semblable à Tarbuste fleuri , elle donnait les plus belles espérances au père tendre et sage qui veillait avec tant de sollicitude à son éducation.