CHAPITRE II
La corbeille et la robe.
Un jour, par une des belles matinées du mois de mai, Marie était allée dans un bois voisin pour couper des branches d'osier et de coudrier, dont son père faisait de très-jolies corbeilles lorsque les travaux du jardinage lui laissaient quelque loisir. Ayant trouvé du muguet, elle le cueillit et en composa deux petits bouquets, un pour son père, et Fautre pour elle-même. En revenant par le sentier qui traversait une belle prairie émaillée de fleurs , elle rencontra la comtesse d'Echbourg et sa fille Amélie, qui habitaient ordinairement la capitale, mais qui depuis peu de jours étaient arrivées au château.
Dès que Marie aperçut les deux dames, elle se rangea un peu pour les laisser passer , et s'arrêta respectueusement hors du sentier.
l MARIE.
Hé quoi! s'écria la jeune comtesse avec l'accent lu désir, y a-t-il déjà des muguets? > Elle prérérait es jolies petites fleurs à toutes les autres. Par un louvement spontané, l'obligeante Marie leur oITrit es deux bouquets. Elles acceptèrent avec plaisir, et i mère tira de sa bourse une pièce, qu'elle ofTrit k aimable villageoise,
« Oh ! non , Madame , dit Marie en s'eicusant , je e vous ai pas donné mes bouquets avec cette iaention. Permettez à une pauvre fille d'oiïrir à ses ons mailres, sans en recevoir de salaire, une chose ui leur est agréable. Vous nous avei déjà comblées e tant de bienfaits! »
La comtesse lui sourit avec bonté , et pria Marie 'apporter souvent des muguets à sa fille Amélie, larie lui en apporta tous les malins, et alla ainsi )us les jours au château tant qu'il y eut des muguets n fleur. L'esprit naturel et juste de Marie, son canctère aimable et gai, ses manières simples et moestes plaisaient de plus en plus à la jeune comtesse .mélie. Marie fut encore obligée de lui tenir bien ouvent compagnie, même longtemps après que la ïison des muguets fut passée ; et la jeune comtesse Smoigna en plusieurs occasions le désir de garder larie toujours auprès d'elle, et de la prendre à son îfïice.
Le jour de la fête d'Amélie approchait. Marie se roposait de lui offrir un cadeau champêtre : ne li présenter qu'un simple bouquet lui semblait 'op peii de chose ; d'ailleurs elle lui en avait déjà
souvent apporté! Il lui vint enfin une autre idée, endant l'hiver précédent, son père avait tressé lusieurs petites corbeilles charmantes, qui pou-
MARIE. îh
valent servir de nécessaires aux dames pour renfermer leur ouvrage. Il avait donné la plus belle de toutes à Marie. Sa forme était d'une rare élégance. Marie se proposa de la remplir des plus belles fleurs pour Toffrir à la jeune comtesse. Son père lui en accorda volontiers la permission; il voulut même rendre la petite corbeille plus propre à sa destination , en y tressant le chiffre d'Amélie et Técusson de sa famille.
La veille de la fête d'Amélie étant enfin arrivée, Marie courut dès le matin au jardin , et se mit à cueillir les roses les plus fraîches, de superbes giroflées de diverses nuances , des œillets magnifiques , de brillantes tulipes, enfin toutes ses plus belles fleurs. Elle choisit encore des branches de feuillage, rangea le tout dans la corbeille, ayant soin de mélanger avec beaucoup de goût la verdure avec les fleurs, de manière à relever encore l'éclat et la variété de leurs couleurs. Elle garnit les flancs extérieurs de la corbeille d'une légère guirlande de mousse et de boutons de roses; puis elle entoura le chiffre d'Amélie d'une petite couronne de germandrées, de pensées et d'immortelles. La fraîcheur de ces boutons de roses, la tendre verdure de la mousse et ce joli mélange de bleu, de jaune et de violet des germandrées , des pensées et des immortelles , produisaient un effet charmant sur le fond blanc et délicat de la corbeille ; le père lui-même , oubliant sa gravité habituelle , ne pouvait se lasser de contempler le travail de sa fille , et , souriant d'un air satisfait, il la complimenta sur son zèle et son habileté.
Enfin Marie porta sa corbeille au château ; elle la présenta à la comtesse Amélie , et accompagna ce
sent d'un compliment fort bien tourné. La jeune itesse était alors assise à sa toilette ; derrière elle t une temmede chambre qui arrangeait sa coiffure r la fête du jour. Transportée de joie à la vue de charmant cadeau, Amélie ue pouvait trouver (pressions assez fortes pour louer tanldt le cboix 'arrangement des fleurs , tantôt l'él^ance de la beille. « Bonne et aimable enfant, disait-elle, tu 9 avoir dépouillé tout ton jardin pour me faire ce le présenti et ton père, il a fait le plus joli, le s élégant ouvrage que j'aie jamais vu. Viens tout suite avec moi chez ma mère. « A ces mots elle ève, prend affectueusement Marie par la main, a conduit à l'appartement de la comtesse. : Ahl maman, maman! s' écria-t-elle avant même tre entrée, regardez donc quel beau présent ■ie vient de m'apporter ! Jamais vous n'avez vu plus joli panier ; il est impossible de voir de plus les fleurs. »
iO comtesse admira aussi la corbeille.
i En vérité, elle est superbe, dit-elle. Ce présent honneur au goût et plus eucore au bon cœur de 'ie..- Attends-nous un peu ici, mon enfant, » iita la comtesse en faisant signe à Amélie de la IT6 dans la pièce voisine.
À, la comtesse dit à sa fille : « Nous ne pouvons is dispenser de donner en retour quelque chose [arie : que penses-tu qu'il convienne de lui offrir?» Lmélie, après un instant de réflexion, répondit : B pense qu'il faudrait lui donner une de mes es, et, si vous le permettez, chère maman, je donnerai celle d'indienne à fond vert et à petites irs blanches et rouges. Elle est encore presque
neuYe : je Tai mise tout au plus deux fois ; elle m'est devenue trop petite, et cela ferait un bel habillement des dimanches pour Marie. Elle saura bien l'arranger elle-même à sa taille, elle est assez bonne couturière pour cela : si vous ne pensez pas que ce soit trop.
— Trop!... Non, certes, répondit la comtesse. Quand on veut faire un cadeau à quelqu'un , il faut avoir soin de donner quelque chose qui puisse lui servir. Tu as raison , ta robe verte à fleurs blanches et rouges ira parfaitement à la petite jardinière...
« Allez, mes enfants, dit la comtesse en rentrant avec sa fille dans la pièce où elles avaient laissé Marie ; allez , emportez la charmante corbeille , et ayez soin que nos fleurs ne se fanent point. Nous aurons aujourd'hui beaucoup de monde à dîner; la corbeille de fleurs embellira notre table : elle servira de surtout. Bonne Marie , je charge ma fille de te remercier pour nous deux. »
Amélie, tenant la petite jardinière par la main, alla droit à son cabinet de toilette, et demanda sa robe verte à la femme de chambre. Toinette , c'est ainsi que se nommait cette fille, hésitait à la donner. « Est-ce que Mademoiselle aurait envie de mettre cette robe-là aujourd'hui? — Non, répondit Amélie, je veux la donner à Marie... — A Marie?... cette robe ! s'écria vivement Toinette ; et madame votre mère le sait-elle? — Apportez ma robe, vous dis-je, répéta Amélie d'un ton sévère, le reste me regarde.»
Toinette se retourna brusquement pour cacher son dépit , et se mit en devoir d'obéir. Son visage était rouge de colère. Elle ouvrit l'armoire avec un mouvement de rage et en tira la robe. « Ah! si j'o-