‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 102 sur 107 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une couple d'œufs qui valent mieux que de Tor.

Parmi les spectateurs qu'avait attirés la petite fête, la dame avait remarqué un jeune étranger qui, au milieu de la joie générale, restait plongé dans une profonde tristesse. Il paraissait avoir de quinze à seize ans : son costume était pauvre, mais sa physionomie était distinguée. La fraîcheur de son teint annonçait une santé robuste , une belle chevelure blonde tombait sur ses épaules ; il semblait être fatigué, sa main tenait un bâton de voyage.

Dès que la plupart des voyageurs se furent retirés, la dame, touchée de compassion, lui demanda le motif de sa tristesse. « Hélas ! dit le jeune homme en s'efforçant de retenir ses larmes, mon père, qui était tailleur de pierres , vient de mourir il y a un mois, et ma pauvre mère se trouve actuellement sans ressources avec trois enfants, dont je suis rainé. Un de ses frères , qui est aussi tailleur de pierres, a offert de me recevoir chez lui pour m'apprendre son métier, afin que je puisse un jour gagner ma vie et secourir ma mère. Je vais donc chez mon oncle, qui demeure bien loin par delà ces montagnes ; j'ai déjà fait vingt lieues , et il m'en reste encore presque autant à faire. »

La dame fut vivement affectée des malheurs de cette pauvre veuve , dont le sort avait quelque ana-

logie avec le sien. Elle fit asseoir le jeune homme ^ lui donna du potage au lait , des œufs et du gâteau , el lui remit encore quelque argent pour secourir sa mère. Edmond et Blandine se montrèrent aussi compatissants envers lui. « Tiens, lui dit la jeune Blandine, prends cet œuf rouge , donne-le h ta petite sœur, et embrasse-la de ma part.

— Prends aussi cet œuf bleu pour ton jeune frère, disait Edmond , et dis-lui qu'il vienne nous voir : nous le régalerons de soupe au lait et de gâteau. » La bonne mère , souriant à ces propos enfantins , alla chercher un autre œuf, et dit au jeune homme : ce Donne cet œuf à ta mère; la devise qu'il porte est la meilleure consolation que je puisse lui offrir : Espère en Dieu, il f aidera. J'aime à croire qu'elle me saura gré de ce petit cadeau, et même, si elle se pénètre bien de la consolante vérité que cette devise renferme , je lui aurai fait le plus utile de tous les présents. »

Le jeune homme l'en remercia de tout son cœur. Le meunier lui ofTrit un gîte pour la nuit, et le lendemain matin il se remit en route, dès que les premiers rayons du soleil éclairèrent la pointe des rochers. Le bon meunier avait mis dans son bissac une provision de pain noir et de fromage de chèvre.

Fridolin , c'est ainsi que se nommait le jeune homme, poursuivit sa route d'un pas rapide, tantôt gravissant de hautes montagnes, tantôt s'enfonçant dans de profondes vallées. Vers le déclin du troisième jour, n'étant plus qu'à quelques lieues de la demeure de son oncle, il suivait un sentier étroit qui tournait autour d'un grand roc très-escarpé, et il contemplait en frissonnant l'horrible précipice au

bord duquel il cheminait. Tout à coup il aperçoit aa fond de Tabîme un cheval bridé , sellé et très-richement caparaçonné : le harnais était de pourpre, et la bride paraissait toute d'or. Le cheval , levant ses regards vers le jeune voyageur, se mit à hennir, comme pour indiquer qu'il se réjouissait de voir ud homme, et qu'il lui demandait des secours.

«( Mon Dieu ! s'écria le jeune homme tout surpris, comment ce bel animal se trouve- t-il dans cet abîme? Selon toute apparence , il appartient à quelque cavalier : pourvu qu'il ne soit pas arrivé malheur à son mattre ! Un cheval sellé et sans cavalier dans un pareil lieu! cela annonce quelque catastrophe. Il faut que j'aille voir ce qu'il en est. »

Pendant quelque temps il essaya en vain de descendre dans le précipice, quoiqu'il fût très -exercé à gravir les montagnes. Enfin il trouva im ravin étroit , creusé entre les masses de rochers par un torrent qui alors se trouvait à sec. Il en suivit les sinuosités, et parvint sans accident jusqu'en bas. 11 y trouva étendu, sous un rocher escarpé, un homme de belle figure; ses vêtements annonçaient qu'il était chevalier ; sa lance et son casque brillant , surmonté d'un beau panache, étaient à côté de lui. Fridolin douta d'abord si ce chevalier dormait , ou s'il était mort. Touché de compassion, il se baissa vers lui, le prit doucement par la main, et lui dit d'une voix émue : « Monsieur, vous est- il arrivé quelque malheur? »

L'homme ouvrit les yeux, les fixa sur le jeune voyageur, soupira, et s'efforça de parler, mais en vain, il ne pouvait proférer que des sons inarticulés. 11 porta alors la main à sa bouche , puis montra

sl-il airiyé quelque malhenrf "

LES ŒUFS DE PAQUES. t85

le masque. Fridolin comprit à ces signes qu'il demandait h boire, prit le casque et alla chercher de Teau. Quelques vieux saules qu'il aperçut dans un coin du gouffre lui firent présumer qu'il devait y avoir de Teau dans le voisinage. Il y courut, trouva d'abord un sol humide, et, se frayant un passage à travers les pierres et les broussailles, il découvrit enfln une petite source , claire comme du cristal, jaillissant d'un rocher couvert de mousse. Il remplit le casque, et se hâta de revenir vers l'étranger. Celui-ci en but souvent et à longs traits. Peu à peu il recouvra l'usage de la parole.

« Dieu soit loué ! » furent les premiers mots qui sortirent de sa bouche; « et toi aussi, bienfaisant jeune homme, ajouta-t-il d'une voix faible, en appuyant sa tête sur ses mains, toi aussi, reçois mes remerctments. C'est Dieu sans doute qui ta envoyé à mon secours, pour me sauver d'une mort certaine. Mais j'ai grand faim: n'aurais- tu pas une bouchée de pain à me donner?

— 0 mon Dieu ! dit le jeune Fridolin , que ne Fai-je su plus tôt ? J'ai mangé toute la provision de pain et de fromage que j'avais sur moi. Mais attendez... Tiens, s'écria-t-il tout joyeux, j'ai encore des œufs ! vraiment je n'y pensais pas : c'est un aliment sain et nourrissant : cela vous fera du bien. » A ces mots, il s'assit à côté de l'étranger sur la verte pelouse^ tira de sa besace les œufs coloriés que la bonne dame lui avait donnés peu de jours auparavant, en dépouilla un de sa coquille, et le coupa en tranches, qu'il présenta successivement au malade. Celui-ci les mangea avec avidité, buvant par intervalles et demandant toujours à manger.

Fridolin allait lui préparer le troisième œuf, mais l'étranger l'en empêcha en disant : « Non , c'est assez; il est dangereux de trop manger à la fois, surtout après avoir longtemps souffert de la faim. Me voilà rassasié pour le moment. De ma vie je n'ai mangé avec autant de plaisir. Je me sens déjà plus fort, Dieu merci! » A ces mots, il se leva. « Ah ! si tu n'étais pas venu, généreux jeune homme, j'aurais infailliblement péri cette nuit même.

— Dites-moi maintenant, noble chevalier, dit Fridolin en considérant sa brillante armure, comment vous trouvez -vous avec votre coursier dans cet horrible précipice?

— Je ne suis qu'un écuyer, répondit l'étranger, et je voyage depuis plusieurs semaines pour les intérêts de mon maître. Je me suis égaré dans ces montagnes, la nuit m'a surpris, et au milieu des ténèbres, je suis tombé avec mon cheval dans cet abtme. Le cheval, qui est excellent, ne s'est fait aucun mal-, mais moi, je me suis blessé si grièvement au pied , qu'il m'a été impossible de marcher ni de remonter sur mon coursier. C'est un vrai miracle que nous n'ayons pas péri, moi et lui, dans cette effroyable chute. Je ne saurais assez en remercier Dieu. J'ai pansé ma blessure ; mais la fièvre m'a pris avec tant de violence , que les forces m'ont abandonné; et déjà je m'étais résigné à mourir de faim au milieu de ces rochers. C'est alors , bon jeune homme , que tu m'es apparu comme un ango que le Ciel envoyait à mon secours. Dis -moi donc ce qui t'a conduit dans cette contrée déserte et sauvage. »

Fridolin lui raconta alors ses malheurs et les dé-

tails de son voyage; l'homme Técoutait attentivement, et rinterrompait parfois en le questionnant sur diverses circonstances. « Voilà quelque chose de singulier, dit -il en montrant les coquilles d'œufs rouges et bleues éparses sur le gazon; je n'ai jamais vu de pareils œufs. Fais -moi voir Tœuf entier que tu as remis dans ta poche, que je Texamine de plus près. »

Fridolin le lui donna , en lui racontant comment il l'avait reçu. L'écuyer considéra cet œuf très- attentivement, et les larmes lui vinrent aux yeux. « Mon Dieu, dit-il, ce qui est écrit sur cet œuf est une grande vérité : Espère en Dieu, il (aidera. Je viens d'en faire l'épreuve ; car tantôt, en me voyant seul, blessé, malade et abandonné du monde entier au fond de cet abîme, j'ai imploré avec ferveur le secours de Dieu, et il a exaucé ma prière. Que sa bonté divine en soit louée avec toute la reconnaissance qui lui est due ! Bénis soient les aimables enfants qui t'ont donné ces œufs ! Ah ! certes ils ne se doutaient pas alors qu'ils sauveraient un étranger de la mort la plus cruelle. Bénie soit la bonne dame qui a tracé sur cet œuf cette devise consolante !

« Mon ami , continua-t-il , laisse-moi cet œuf; je veux le conserver, pour avoir toujours sous les yeux cette belle sentence , dont la vérité s'est si bien manifestée dans mon aventure. Je veux que mes fils et petits-fils soient confirmés dans leur confiance en Dieu toutes les fois qu'ils verront cet œuf et qu'ils en liront la devise. Que sait-on? Peut-être , au bout de cent ans , mes arrière-petits-neveux se raconteront encore la manière miraculeuse dont

Dieu se servit d'une couple d'œufs pour sauver leur bisaïeul d'une mort cruelle et imminente. Cède-lemoi , je te donnerai autre chose pour tes œufs. » A ces mots , il tira sa bourse , et lui donna une pièce d'or pour chacun des œufs qu'il avait mangés , et deux pour celui qui portait la devise. Fridolin avait beaucoup de peine à s'en dessaisir; mais l'étranger le sollicita si instamment, qu'il consentit enfin à le lui céder.

« Cependant, dit alors l'étranger en levant les yeux vers les rochers escarpés , le jour est sur son déclin , et les cimes des rochers et des arbnstes qui les couronnent sont déjà dorés par les derniers rayons du soleil couchant. Tâche de m'aider à remonter sur mon cheval; j'ai quelque espoir de sortir de ce gouffre par le chemin qui t'y a conduit. »

Fridolin l'aida à monter à cheval, et conduisit le coursier par la bride. Ils suivirent le ravin avec beaucoup de peine , et ils arrivèrent enfin heureusement au sommet. Combien le malheureux étranger fut réjoui en revoyant le soleil, dont les derniers rayons doraient encore les rochers et les arbres d'alentour!

« Nous avons encore tout juste le temps qu'il nous faut pour arriver chez mon oncle , disait Fridolin. Je vais allonger le pas, votre cheval me suivra facilement. Mon oncle vous recevra avec plaisir, car c'est un brave homme. Vous y trouverez non -seulement un bon gîte, mais aussi, j'ensuis sur, tous les soins nécessaires jusqu'à votre parfait rétabhssement. »

A l'entrée de la nuit, ils arrivèrent devant la

maison du tailleur de pierres ; il reçut récuyer avec rhospitalité la plus cordiale , et frappant amicalement sur Fépaule de son neveu , il lui témoigna la plus vive satisfaction d'avoir agi en cette circonstance avec tant de courage et d'humanité. Fridolin lui exposa l'embarras qu'il éprouvait de ne pouvoir remplir la promesse qu'il avait faite à la dame, d'envoyer les œufs teints à sa mère , ainsi qu'à son frère et h sa sœur. « Ah bah ! des œufs ! lui répondit l'oncle , je ne comprends pas, en vérité, tout ce que tu me bavardes là, en parlant des œufs rouges, bigarrés, que sais -je, moi? Je conçois encore moins en quoi ces œufs peuvent l'emporter sur ceux des oiseaux, dont un grand nombre est certainement coloré et peint bien plus artistement que ceux dont tu parles. Mais n'importe, fussent-ils d'or tout pur, tu ne pouvais en faire un meilleur emploi., ^puisque tu t'en es servi pour empêcher un brave homme de mourir de faim ; et je suis trèscontent de ta conduite : tu as rempli ton devoir en brave garçon. Tu as fait comme le Samaritain de rÉvangile, c'est maintenant à moi d'achever l'œuvre en vous donnant l'hospitalité. Mais, ajouta-t-il en souriant , ne vous avisez pas de vouloir me payer, entendez-vous? »

L'écuyer fit voir l'œuf avec la devise. « Il est réellement très -beau, dit l'oncle à son neveu; cependant tu peux le lui laisser ; l'or que tu en as reçu sera plus utile à ta mère ; donne , je vais te le changer. » Le jeune homme fut tout étonné de la grande quantité de monnaie qu'il reçut en échange , car il ne connaissait pas la valeur de ces pièces d'or. « Vois-tu, lui dit l'oncle, ta mère aussi éprouve la

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vérité de cette maxime : Espère en Dieu, il t'aidera Cette devise vaut mieux que tout cet or. Il est bon pourtant qu'on puisse retenir la belle maxime sans avoir besoin de lœuf . Ainsi , mon ami , aie soin de ne Foublier jamais tant que tu vivras. »

L'écuyer resta dans cette maison jusqu'à ce qu'il fût parfaitement guéri de sa blessure ; et avant de partir il ne manqua pas de distribuer généreusement des cadeaux à tous les membres de cette excellente famille.

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