CHAPITRE VI
Alarmes et craintes. — Histoire de la dame étrangère.
Le printemps et Tété s'écoulètent sans qu'il arrivât rien de remarquable dans le vallon. Les charbonniers cultivaient leur petit champ et allaient assidûment dans la forêt faire du charbon, les femmes soignaient leur ménage et élevaient beaucoup de poules, et les enfants s'informaient souvent si les fêtes de Pâques ne reviendraient pas bientôt. Mais souvent la noble dame paraissait plus accablée de chagrin que de coutume. Son vieux et fidèle domestique, qui l'avait suivie dans l'exil, prenait soin de ses affaires, et qui de temps eu temps faisait pour elle des voyages plus ou moins longs, ne pouvait plus quitter la vallée à cause de ses infirmités : depuis plusieurs mois il était presque toujours ma-
lâde. A rapproche de Tautomne , quand les feuilles des arbres commencèrent à jaunir, il devint si faible, qu'à peine pouvait -il se traîner devant la porte pour se réchauffer aux rayons du soleil. La dame répandit en silence bien des larmes, tant par compassion pour ce bon vieillard que par la crainte de perdre en lui son dernier soutien. Son coeur était oppressé, surtout en songeant que bientôt elle ne recevrait plus de nouvelles de sa patrie , et resterait ainsi dans cette vallée écartée et solitaire , comme séquestrée du mcmide entier.
Mais, vers cette époque, un autre événement vint encore augmenter les chagrins de cette bonne dame, en la jetant dans Teffroi et la consternation. Les charbonniers, revenant un jour de la forêt, racontèrent que, la nuit précédente, comme ils étaient assis tranquillement autour de leurs feux , ils avaient vu venir à eux quatre étrangers portant des cuirasses et des casques de fer, et armés de lances et d'épées. Ces étrangers leur avaient donné à entendre qu'ils étaient au service du comte de Schrofenec, qui venait d'arriver dans ces montagnes à la tête d'un grand nombre de cavaliers , et ils avaient demandé aux charbonniers beaucoup de renseignements sur toute la contrée. Le meunier alla bien vite raconter cette nouvelle à la dame : il la trouva assise devant le lit du pauvre Couno , qui était bien malade. Elle devint pâle comme la mort quand elle entendit prononcer le nom de Schrofenec. « ODieu! s'écria-t-elle, ayez pitié de moi! c'est mon plus cruel ennemi!... J'ai tout lieu de présumer qu'il en veut à mes jours. Pourvu que les charbonniers n'aient pas eu l'imprudence de lui dé-
principalement pour recueillir les nouvelles de la guerre; il ne m'en a rapporté que d'affligeantes. Le cruel Juan occupait toujours nos biens; la guerre sainte durait toujours avec des chances diverses. Mais voilà bientôt un an que mon pauvre Gouno est malade , et depuis ce temps-là je n'ai plus aucune nouvelle ni de ma patrie ni de mon cher époux. Hélas ! depuis longtemps peut-être il a péri sous le glaive des infidèles? et peut-être l'affreux Juan, qui rôde si près d'ici avec ses satellites, a trouvé mes traces !... S'il en était ainsi , que deviendrais-je, ô mon Dieu? que deviendraient mes pauvres enfants?... La mort serait alors le moindre de mes maux !... Ah! je vous en supplie, mon cher Oswald, allez parler aux charbonniers, conjurez-les de ne pas me trahir!
— Vous trahir, Madame ! répliqua vivement le meunier : ah ! je vous réponds de tous; chacun sera prêt à sacrifier sa vie pour vous. Avant que le comte de Schrofenec vous fasse le moindre mal , il aura affaire à nous tous. Ainsi, Madame, soyez san^ inquiétude. » Les charbonniers montrèrent le même dévouement lorsque le meunier leur eut exposé l'affaire. « Qu'ils viennent, ces brigands ! s'écrièrentils; nous les chasserons de la vallée avec le fer de nos tisonniers et de nos pelles, qui vaudront bien leurs épées. Soyez parfaitement tranquille à cet égard. »