CHAPITRE VIII
Heureux fhiits de la bienfaisance. — L'œuf enchâssé dans l'or et les perles. — Origine des œufs de Pâques. — Conclusion.
« Ma chère Rosalinde, lui dit Arno^ notre réunion est le fruit de ta bienfaisance envers les pauvres, et surtout envers les enfants de cette vallée. Aussi Dieu t'en a récompensée en rendant leur père à tes enfants. Sans ton penchant à la charité, nous ne nous serions pas revus sitôt, et peut-être même jamais; car tu étais environnée d'ennemis , et tu aurais pu facilement tomber dans leurs mains. Juan te cherchait partout avec sa troupe; ce n'est qu'à mon arrivée dans ces montagnes qu'il s'est enfui.
« Regarde, reconnais4u cela? ajouta-t-il en hii montrant l'œuf colorié avec la devise : Espère en Dieu, U t'aidera. Cet œuf est devenu le moyen dont Dieu s'est servi pour nous réunir. Depuis longtemps j'avais envoyé nombre de mes gens dans toutes les contrées sans qu'aucun eût pu réussir à découvrir ta retraite , lorsqu'un jour je vis revenir Ecbei t , un de mes écuyers, que je croyais perdu, parce que son absence avai| été extraordinairement longue. 11 me
rendit compte da funeste accident qui lui était arrivé. II était tombé dans un précipice , où , blessé et abandonné du monde entier, il serait infailliblement mort de faim , si un jeune étranger, le trouvant en cet affreux état, ne lui eût sauvé la vie en lui faisant manger une couple d'œufs; ce même jeune homme lui laissa encore celui-ci avec sa belle devise, en mémoire de son heureuse délivrance. Ecbert me montra cet œuf; mais, grand Dieu ! quelle fut ma surprise ! à la première vue de la devise, je reconnus ton écriture. Monter à cheval et partir au grand galop pour la carrière de marbre où travaillait le bon jeune homme , ce fut TafTaire d'un instant. C'est lui qui m'a indiqué ta demeure et montré le chemin de cette vallée. Si ton bon cœur né t'eût pas inspiré la belle idée de célébrer les fêtes de Pâques en distribuant aux enfants des œufs coloriés; si, dans l'exercice de ta bienfaisance, tu n'eusses pas songé encore plus à l'instruction de ces enfants qu'à leur plaisir; en un mot, si tu n'eusses pas écrit ces belles maximes; si enfin , toi , mon cher Edmond , et toi , ma chère petite Blandine, vous ne vous fussiez pas montrés aussi charitables envers un jeune et pauvre étranger, ah ! certes, ce jour d'allégresse ne serait point venu pour nous ! La bénédiction du Très-Haut s'attache h tout acte de bienfaisance , de quelque peu de de valeur qu'il soit en lui-même, pourvu qu'il parte d'un cœur pur et désintéressé. Il devient une semence qui produit des fruits abondants. Dieu dirige les événements de telle sorte, que souvent même sur cette terre une bonne action nous porte le plus grand bonheur. Souvenez-vous-^n bien , mes
chers enfants , durant tout le cours de votre vie : donnez aux pauvres, donnez-leur volontiers; appliquez-vous à procurer aux autres quelques jours de bonheur : ressemblez à votre excellente mère; tendez une main secourable à votre prochain , et vous trouverez aussi des secours dans vos besoins : HeureuxJes miséricordieux; car Us obtiendront miséricorde. (S. Matthieu, v, 7.) Alors, dans toutes les circonstances de votre vie, vous pourrez élever vos yeux vers le Créateur avec co.nfiance et sérénité , et cette grande, cette indestructible vérité tracée sur ces fragiles coquilles , qui aujourd'hui s'e^t si bien accomplie, s'accomplira aussi pour vous dans tout le cours de votre vie : Espère en Dieu, il (^aidera. Vous le voyez : notre histoire en est un si touchant témoignage! Pour conserver un souvenir durable de cet heureux événement, je ferai monter cet œuf dans un riche encadrement d'or et de perles , et je le placerai près de Tautel dans la chapelle de notre château. Là il nous rappellera constamment les actions de grâces que nous devons à Dieu pour avoir mis une si heureuse fin à nos^malheurs. »
Pendant ces délicieux entretiens, la soirée s'avançait, et déjà quelques étoiles commençaient à briller dans un ciel pur et sans nuages. Le comte Ârno donna le bras h son épouse, et, précédés de leurs enfants , ils s'acheminèrent vers leur demeure champêtre. Un nouveau plaisir les y attendait. L'écuyer Ecbert et son libérateur, Fridolin, y étaient déjà arrivés, et s'entretenaient avec Gouno, à qui déjà la nouvelle du retour de son cher maître avait presque rendu la santé. Le bon jeune homme Fridolin s'avança le premier, et salua cordialement la
comtesse et ses aimables enfants comme d*ancieimes connaissances. Ensuite Ëcbert, Técuyer que les œufs avaient sauvé d'une mort certaine, s'approcha respectueusement et dit : « Permettez-moi, madame la comtesse, de baiser la main bienfaisante à laquelle, après Dieu, je suis redevable de la vie. » Le comte embrassa le vieux Couno, en l'appelant son plus ancien et plus fidèle ami; il serra affectueusement la main du brave meunier, qui se trouvait aussi là, revêtu de son bel habit des dimanches. Ils soupèrent tous ensemble, et la plus vive joie régnait dans toug les cœurs.
Hais c'est surtout le lendemain que l'allégresse devint générale dans toute la vallée.
La nouvelle qu'un grand seigneur venait d'arriver, et que ce grand seigneur était le mari de la bonne dame , mit tout le hameau en mouvement. Jeunes et vieux, tous accoururent pour le voir, et en peu d'instants la maisonnette fut entourée de monde. Le comte sortit avec son épouse et ses enfants , salua ces bonnes gens de la manière la phis affable, et les remercia de tous les services qu'ils avaient rendus à sa famille. « Oh! ce n'est pas nous qui avons rendu service, disaient-ils les larmes aux yeux; c'est elle, c'est elle qui est notre bienfaitrice. »
Le comte s'entretint longtemps avec ces bons campagnards, adressa la parole à chacun d'eux, et tous furent ravis de son affabilité.
Dans l'intervalle , et à l'aide de quelques charbonniers, la suite du comte avait trouvé le chemin du vaUon. Plusieurs chevaliers, écuyers, et une nombreuse troupe de guerriers à pied et à cheval,
pénétrèrent par un défilé dans le vallon; ils marchaient au son des trompettes et des timbales; leurs casques et leurs lances, réfléchissant les rayons du soleil, brillaient comme des éclairs. Tous saluèrent avec des cris de joie Faimable et noble souveraine qu'ils retrouvaient, et les échos des rochers d'alentour répétaient leurs acclamations enthousiastes.
Le comte Amo resta dans le vallon quelques jours encore. La veille de celui où il se disposait à partir avec sa famille, sa suite et le fidèle Gouno, il donna un grand repas à tous les habitants. Le meunier , les charbonniers et leurs femmes étaient assis parmi les écuyers et les soldats : cette diversité de costume présentait un aspect aussi agréable que singulier.
A la fin du repas , le comte fit de riches présents à tous ses convives, et principalement au meunier, dont la fille, ainsi que Marthe, resta au service de la comtesse. Il s'intéressa aussi è la mère et à la famille du bon Fridolin ; il leur assura un sort heureux , puis il dit aux enfants des charbonniers :
« Mes bons amis , je veux , en mémoire du séjour de mon épouse dans cette contrée hospitalière, faire en votre faveur une petite fondation : tous les ans, à la fête de Pâques, des œufs de diverses couleurs seront distribués à chaque enfant.
— Et moi, dit la bonne comtesse , je vais établir cet usage dans toute l'étendue de notre comté. Chaque année, à Pâques, je ferai distribuer des œufs peints è tous les enfants , en mémoire de ma délivrance. »
Ni le comte ni la comtesse ne manquèrent à leurs engagements. On nomma œufs de Pâques les œufs distribués dans ces fêtes; la nouyelle coutume s'établit peu à peu dans toute la contrée, et de là dans les autres pays chrétiens, où elle existe encore aujourd'hui.
Les habitants des autres contrées, en imitant cet usage , se disaient : « Il est vrai que la délivrance de la bonne comtesse et celle de l'écuyer ne nous touchent pas d'assez près pour en célébrer chaque année le souvenir; mais les œufs coloriés rappelleront à nos enfants une délivrance bien plus glorieuse, et qui noug touche de très-près : notre délivrance du péché et de la mort éternelle par Celui qui triompha du péché et ressuscita du tombeau. La fête de Pâques est la grande fête de notre délivrance, et c'est nous conformer aux intentions de notre Rédempteur que d'en faire un jour de réjouissance pour nos enfants. L'amour et la charité, qui aiment à répandre la joie dans les cœurs des grands et des petits, voilà bien certainement l'essence de la sainte religion; c'est la plus belle marque distinctive de ses vrais adorateurs. Oui, l'usage de donner aux enfants des œufs de Pâques doit être , pour, les parents et pour tous les chrétiens, un souvenir symbolique de la tendre sollicitude de Dieu envers nous, et comme une espèce de gage de sa bonté paternelle, car Jésus -Christ, ce divin apôtre de la vérité , a dit lui-même : Y a-t-U parmi vous un père capable de présenter un scorpion à son fils, lorsqu'il lui demande un œuf? Si donc vous avez la prudence de ne donner à tos enfants que ce qui leur est utile, d combien plus forte raison votre
Père céleste accordera-t-U à ceux qui Vinvoqueront le plt^ excellent de tous les dons : l'esprit de sagesse! (S. Matthieu, vu, ^.)