CHAPITRE XII
La chapelle de la sainte Vierge. — Le pèlerin. — Rencontre inattendue.
Néanmoins , depuis ce moment , la bonne dame vivait dans des transes continuelles. Elle osait à peine sortir de sa maison , et ne permettait plus à ses enfants d'aller jouer sur le gazon vert. Sa situation était triste et pénible. Enfin , lorsque tout fut redevenu tranquille dans les montagnes, et qu'on n'y vit plus rôder de gens armés , qu'on n'en entendit même plus parler, la dame reprit courage ; eUe profita d'un des derniers beaux jours de l'automne pour se hasarder à faire une petite promenade.
A quelques centaines de pas de sa maisonnette , il y avait une petite chapelle construite en bois de sapin, et tout ouverte sur le devant : on voyait dans l'intérieur un joli tableau représentant la fuite de la sainte Vierge en Egypte. Le bon Gouno , au retour d'un de ses voyages, avait rapporté ce tableau, espérant que sa maîtresse y trouverait quelque motif de consolation ; car cette dame persécutée ne manquait pas de remarquer une touchante analogie entre l'exil et les périls de la sainte famille et sa propre situation. La chapelle était adossée à un rocher élevé, et quelques beaux sapins en ombrageaient l'entrée. Ce lieu paisible avait quelque chose
de si tranquille et de si mélancolique, qu'on ne pouvait s'y arrêter sans éprouver une émotion indéfinissable et pleine de charmes. On y arrivait par un joli chemin tapissé d*un vert gazon , et passant entre des rochers pittoresques et des buissons de toute espèce. C'était la promenade favorite de la dame. Ses pas se dirigèrent donc de ce côté cette fois encore, mais non sans quelque crainte. £n y arrivant, elle et ses deux enfants s'agenouillèrent sur le prie-Dieu placé à l'entrée de la chapelle. La ressemblance de son sort avec celui de la divine Mère de Jésus, également forcée de fuir et d'emmener son fils sous un ciel étranger pour échapper aux persécutions des méchants, l'émut si vivement, que ses joues furent bientôt inondées de larmes. Elle se mit à prier quelque temps, et alors, plus résignée, elle s'assit sur un banc , tandis que ses enfants s'amusaient à cueillir des mûres sauvages, dont les broussailles environnantes étaient toutes chargées. Us admiraient et se montraient réciproquement, avec la douce joie de leur âge, la jolie forme de ces baies, qui ressemblaient à un petit raisin noir et brillant : peu à peu ils s'éloignèrent de leur mère sans s'en apercevoir.
Tandis que la dame était seule et plongée dans ses tristes pensées , un pèlerin , sorti tout à coup d'entre les rochers, s'avança vers la chapelle. Il portait , suivant la coutume du temps , une longue robe noire et un court manteau par-dessus. Son chapeau était garni de beaux coquillages de mer, et il avait dans la main un long bâton blanc. Il paraissait très-âgé , mais c'était un de ces vieillards dont la belle figure et la santé florissante attestent une
VoiU qu'on pèlerin, sorti tout à coup d'entre le» rochen, s'aTioee tbt» la chapelle.
vie sage et vertueuse. Quoique ses cheveux et sa longue barbe fussent blancs comme la neige, le vermillon de ses joues aurait effacé celui de la plus belle rose. Une soudaine frayeur saisit la dame à Taspect inattendu de cet étranger. Cependant il la salua tout d'abord d'un air respectueux ; puis il tâcha d'engager la conversation avec elle ; mais elle mit beaucoup de réserve et de circonspection dans ses réponses , et elle Texaminait avec des regards timides , comme pour s'assurer si elle pouvait bien se fier à lui.
« Noble dame , dit enfin le pèlerin , n'ayez aucune crainte. Vous ne m'êtes pas aussi inconnue que vous le croyez : vous êtes Rosalinde de Bourgogne. Je sais quel malheur affreux vous a forcée de chercher un refuge dans ces rochers sauvages. Votre époux, dont vous êtes séparée depuis trois ans, m'est aussi parfaitement connu. Depuis que vous habitez cette contrée solitaire, bien des événements sont survenus dans le monde. Si vous vous intéressez encore au bon Arno de Lindebourg , si son souvenir est toujours cher à votre cœur, je puis vous en donner d'excellentes nouvelles. Nous avons la paix ; et déjà l'armée chrétienne est revenue couverte de lauriers ; votre époux a recouvré ses biens et ses forteresses. Juan , votre odieux persécuteur, fuit à son tour. 11 s'était d'abord réfugié dans ces montagnes , qu'il a dû quitter presque aussitôt. Actuellement le désir le plus ardent de votre époux est de retrouver son épouse chérie !
— 0 Ciel ! s'écria la dame transportée de joie : quoi ! mon cher Arno me serait rendu ! quel bienheureux message ! Comment vous en remercier, ô
SOO LES (EUFS DE PAQUES.
mon Dieu ! » A ces mots elle tomba à genoux , et des larmes abondantes coulèrent de ses yeux. « Oui, dit-elle enfin, oui, Dieu de bonté, vous avez yu mes larmes, vous avez entendu mes gémissements, vous avez exaucé les prières que je n'ai cessé de vous adresser... Amo, cher Arno! qu'il me tarde de voir arriver le moment heureux où je te reverrai, où je pourrai te présenter nos enfants !... Ces pauvres enfants, hélas! ils sortaient à peine du berceau quand tu partis : aujourd'hui tu les entendras pour la première fois te donner le doux nom de père...
c< Et vous, étranger, reprit -elle bientôt en se tournant vers le pèlerin , vous aviez paru douter que je pensasse encore à mon époux, que son souvenir vécût encore dans mon cœur? Ah ! mes enfants, Edmond, Blandine, venez, leur cria-t-elle, car ils se tenaient à l'écart , et regardaient l'étranger d'un air timide et curieux ; venez , venez vite. » Les deux enfants accoururent.
« Approche, Edmond, dit-elle à son fils en l'embrassant et en l'exhortant à bannir toute timidité, récite à ce bon pèlerin la petite prière que nous faisons tous les matins pour ton papa. » Edmond joignit les mains (comme on doit toujours le faire, même quand on ne fait que réciter un acte de dévotion), et, les yeux élevés vers le ciel, il dit avec une émotion visible et une touchante expressiou : « P^otre Père, qui êtes au ciel, daignez abaisser vos regards sur deux pauvres petits orphelins. Notre papa est à la guerre : ô mon Dieu ! ne permettez pas qu'il périsse! Nous vous promettons d'étr,e bien sages , bien obéissants, afin que notre cher papa soit
bien content de nous quand il nous reverra. . . Dieu de bonté, nous vous en supplions, exaucez notre prière ! »
« Et toi , Blandine , dit la mère , s'adressant à la petite fille aux cheveux blonds et aux joues de rose ; dis , comment prions-nous nous les soirs pour ton papa avant de nous coucher? » L'enfant joignit ses petites mains comme Tavait fait son frère , leva ses yeux bleus vers le ciel , et pria d'une voix douce et timide :
. « Notre Père , qui êtes au ciel , avant d'aller nous reposer, nous vous prions encore pour notre papa- Qu'il jouisse d'un sommeil paisible, et que vos anges le protègent contre toutes les surprises de l'ennemi. Accordez aussi à notre maman un sommeil tranquille, afin qu'elle puisse oublier un instant ses peines et ses chagrins. Oh ! puisse cette soirée être la dernière de notre douloureuse séparation ! Puisse bientôt luire pour nous l'aurore du beau jour où nous reverrons notre cher papa !
— Amen, amen! » ajouta la mère en joignant les mains , et en levant vers le ciel ses yeux baignés de larmes.
Alors l'étranger ne peut plus se contenir : un torrent de larmes s'échappe de ses yeux. Il jette bas l'habit de pèlerin, les faux cheveux, la barbe, tout son déguisement , et il paraît sous un riche costume de chevalier, brillant de pourpre et d'or, plein de jeunesse, de santé et de vigueur. Il tendait les bras vers sa femme et ses enfants ; il s'écriait d'une voix émue : « 0 Rosalinde! ma tendre épouse! Edmond et Blandine! mes chers, mes bien chers enfants !... »
A cette vue , à cette exclamation partie da cœur, ia bonne comtesse resta immobile de surprise et accablée par Texcës de sa joie. Les enfants, qui, en voyant pleurer le pèlerin , avaient tourné les yeux vers leur mère , comme pour le lui recommander, se tournèrent vers lui quand ils Fentendirent prononcer leurs noms. Eh! qui saurait peindre leur étonnement et leur frayeur quand ils virent la subite métamorphose du pèlerin? Ils crurent qu'il venait de s'opérer un miracle, car ils se rappelèrent les histoires de la Légende , que leur mère leur lisait quelquefois; et ils s'imaginèrent que le vieillard s'était subitement transformé en un ange du ciel, tant il leur parut beau : effectivement Âmo était le plus bel homme de toute l'armée chrétienne. Mais quelle fut leur joie lorsqu'ils apprirent que ce beau chevalier était leur père, ce père chéri dont Rosalinde leur avait si souvent parlé! Le père, la mère et les enfants étaient dans un tel ravissement, qu'ils, se croyaient déjà réunis dans le ciel. Celte délicieuse extase dura plusieurs heures, et ces heures s'écoulèrent comme des instants.
Le comte apprit à son épouse qu'il était parti à toute bride , accompagné d'une nombreuse escorte, pour venir la chercher, mais que les chemins difficiles et dangereux dans ces montagnes l'avaient décidé à laisser sa suite en arrière et à continuer sa route h pied , en habit de pèlerin , suivant la coutume des grands qui voulaient voy^er sans être connus. Le désir d'arriver plus tôt près d'elle, de voir sa femme et ses enfants, et de les préparer lui-même à la joie de les revoir, l'avait décidé à se présenter à eux sous ce déguisement. Rosahnde lui
demanda alors comment il avait pu parvenir à se procurer des renseignements si exacts sur le lieu de sa retraite.