CHAPITRE XVI
La piété filiale récompensée.
Quand elles se furent assises, la comtesse Amélie, Eissant son bras autour de la taille de Marie , lui it:
Marie. si
« Dieu est bien visiblement avec toi, chère Marie ; il m'a conduite d'une manière miraculeuse dans ces lieux pour te secourir. Il faut que je te dise avant tout comment cela est arrivé. C'est une chose bien simple et toute naturelle; tu y verras pourtant un concours de circonstances presque merveilleux et vraiment divin.
« Depuis l'instant où l'on découvrit ton innocence , je n'eus plus de repos. Je pensais continuellement à toi et à ton père. Crois-moi, chère Marie, j'ai versé bien des larmes sur votre sort. Mes parents vous firent chercher partout, mais sans succès : jamais nous ne pûmes apprendre avec certitude ce que vous étiez devenus. Il y a quelques jours nous vînmes, mon père et ma mère et moi, au château de chasse du prince , sur la lisière du bois , tout près de ce village. Ce château , abandonné depuis vingt ans au moins , n'était plus habité que par un garde forestier. Mon père, qui, comme tu le sais, est grand maître des eaux et forêts, s'est rendu ici pour régler quelques différends relatifs aux limites des domaines du prince. Aujourd'hui il a passé toute la journée dans la forêt, avec deux personnages étrangers qui s'étaient rendus ici pour la même affaire. Le soir, ma mère s'est vue obligée de tenir compagnie aux dames qui sont venues avec ces messieurs au château. On a arrangé des tables de jeu. J'étais bien contente qu'on n'eût pas besoin de moi , car je n'aime point ce genre d'amusement. A la chaleur excessive qu'il a fait toute la journée venait de succéder une soirée si belle , si fraîche et si agréable ; le coucher du soleil dans ces campagnes me parut si magnifique; les montagnes environnantes cou-
irtes de sombres forêts de pins , et dominées çà et
par des masses de rochers arides, me présenjeat un tableau si neuf, si pittoresque et si atayant, que je demandai k ma mère la permission î faire un tour de promenade pour visiter un peu s environs. La fille du forestier m'accompagaa.
M Nous traversions le village d'Erlebron; la porte Il cimetière se trouvait ouverte. Les pierres sépulales étaient éclairées par les rayons du soleil coulant. En tout temps et depuis mon enfance , j'ai ujours beaucoup aimé à lire les inscriptioas et intences gravées sur les monuments funèbres. Je e suis toujours sentie vivement émue à la lecture une épitaphe qui m'apprenait la mort prématurée un adolescent ou d'une jeune fille, et j'éprouvais le sorte de satisfaction mélancolique en lisant sur autres pierres qu'un père ou une mère de famille .aient parvenus jusqu'à une vieillesse très-avancée. BS vers, quoique généralement plus remarquables ir la pensée que par la facture, réveillaient souvent ins mon âme des sentiments nobles et élevés, et
quitte rarement un cimetière sans en rapporter jelque souvenir bonorable , quelque vertueuse réilution.
« Nous entrâmes donc dans celui-ci. Après que 3US eûmes visité la plupart des tombeaux, la fille Il forestier me dit : « Maintenant je vais vous moiier quelque chose de bien beau... : la tombe d'un suvre vieillard. Vous n'y verrez ni monument ni iscription pompeuse; mais l'amour filial a su l'orer d'une manière aussi agréable que touchante... oyez-vous là-bas cette croii blanche, et ce beau isier, et la jolie corbeille de Qeurs posée sur cette
tombe? » Je m'approchai, et je restai comme pétrifiée. Au premier coup d'œil je reconnus la corbeille, dont je me suis souvenue plus de cent fois depuis ton bannissement. Je l'examinai attentivement : c'était bien la même; et si j'avais pu avoir encore quelques doutes à cet égard, ces doutes se seraient entièrement dissipés lorsque j'y reconnus les lettres initiales de mon nom et les armoiries de ma famille. Je me fis aussitôt conter ton histoire et celle de ton père. La fille du forestier me raconta ce qu'elle savait de votre séjour à Sapincour, la dernière maladie de ton père, et ta douleur après sa mort. Je courus chez M. le curé, qui me parut un ecclésiastique bien respectable. 11 confirma tout ce qu'on m'avait appris, et me dit de vous deux beaucoup de bien. Je voulus me rendre tout de suite à Sapincour; mais , pendant que le digne curé me donnait tous ces détails, la nuit était venue. Que faire? disais-je. Je vois bien qu'il est maintenant trop tard pour aller aujourd'hui à la métairie ; mais demain matin , à la pointe du jour, nous partirons. Le curé fit appeler son sacristain , et lui donna l'ordre de se rendre sur-le-champ à la métairie, et de t'inviter à venir au presbytère.
« La pauvre fille étrangère? demanda le sacristain. Ah! je n'aurai pas besoin d'aller si loin pour la chercher; elle est à présent auprès de la tombe de son père, où elle pleure et se lamente. Ah ! la pauvre enfant! cela fait vraiment pitié à voir! Je crains, je crains qu'à la fin l'excès du chagrin ne lui fasse perdre l'esprit. Tantôt, au moment où j'étais occupé à arranger l'horloge pour que le mouvement , qui est si vieux, aille passablement au moins pendant que ces messieurs étrangers sont encore dans ce
lys , je regardai à travers un des créneaux de la ur, et je vis encore la pauvre orpheline dans le metiëre. •
K Le curé s'offrit pour m'accompagner ; mais je le -iai de me laisser aller toute seule auprès de toi, )q de pouvoir t'embrasser sans témoins et avec lute l'effusion de mon cœur. Toutefois je le priai issi d'envoyer chez mes parents leur dire où je lis et les prévenir de ton arrivée... Ceci t'explique , 1ère Marie , ma subite apparition. C'est ainsi que
divine Providence s'est servie de cette corbeille )ur nous réunir sur la tombe de ton père.
— Oui! s'écria Marie, il est évident que c'est ieu lui-même qui a dirigé tout cela. Il a eu pitié B mes larmes et de l'horrible abandon où je me ouvais. »
Amélie reprit -. « 11 faut que je te dise encore une lose, chère amie, une chose qui me semble tellelent touchante dans cet événement , qu'elle réveille ans mon âme une crainte respectueuse, en soneant & la sainte justice de Dieu, dont les décrets npénétrables dirigent notre sort. Ecoute : tu te tppelles bien Toinette , ton implacable ennemie , et ont toutes les pensées ne tendaient qu'à te nuire; lie voulait te perdre auprès de nous, et par ce loyen s'emparer seule de toute notre confiance. oilà le motif de son odieux mensonge. Elle réussit 'abord en effet; mais, parla suite, ce fut précisélent ce mensonge qui lui fit perdre notre coTifiance tsa place. Remarque aussi comme cette corbeille, u'elle te jeta d'un air insultant lors de ton départ , st devenue précisément le moyen dont s'est servie i Providence pour nous réunir.
« A présent il faut que tu me racontes à ton tour, continua la jeune comtesse, par quel hasard, toi, ma pauvre enfant, tu étais venue si tard dans le cimetière , et pourquoi je t'ai trouvée dans un tel excès d'afiOiction. »
Marie raconta la manière ignominieuse dont on Tavait chassée de la métairie. . . , et Amélie en fut toute surprise. « 0 quel bonheur ! s'écria-t-elle, que Dieu m'ait envoyée à ton secours en ce moment fatal! Tu vois ici une nouvelle preuve de ce que tu disais tout à l'heure : que Dieu sait faire tourner à notre avantage le mal que veulent nous faire les envieux et les méchants. La méchante paysanne, en te chassant de sa maison, croyait te rendre malheureuse. Eh bien! à son insu, et contre son intention, elle te conduisait dans nos bras , où tu seras heureuse toute ta vie.
« Mais il est temps que nous nous retirions, poursuivit Amélie, mes parents nous attendent. Viens donc avec moi, chère Marie, je ne veux plus que tu me quittes; et demain tu partiras avec nous pour retourner à Echbourg. »
Marie, qui pensait avec douleur que de sa vie peut-être elle ne reviendrait plus dans ces contrées, fit en pleurant ses adieux à la tombe chérie, dont elle eut beaucoup de peine à s'éloigner. Amélie lui prit le bras, et l'arracha de ce triste lieu, en disant: « Yiens , viens , Marie ! prends la corbeille avec toi , pour avoir toujours sous les yeux un souvenir de ton père. Au lieu de cette corbeille dont ta piété filiale avait orné sa tombe, nous y érigerons un monument plus durable, et dont tu seras satisfaite. Viens , tu dois être curieuse d'apprendre les détails
la bague découTerte; je te les raconterai chemio sant. »
Elles prirent enfln la route du vieux château, et irchërent, bras dessus bras dessous , à la douc« irté de la lune.