‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 24 sur 107 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

L'heureux mariage.

Au printemps suivant, au moment où la nature commençait déjà à se parer de verdure et de fleurs, le comte, son épouse et sa fille se rendirent à leur campagne d'Echbourg. Il fallut que Marie fut aussi du voyage, occupant dans la voiture sa place accoutumée à côté d'AméUe. Quant on approcha d'Echbourg, vers le soir, «et que Marie put distinguer, à la clarté du soleil couchant, le clocher de son église, le château, les jardins, et enfin la maison paternelle, elle ne put cacher son émotion ni retenir ses larmes. Ah ! se disait-elle , quand je quittai Echbourg escortée par des archers , je ne m'attendais pas à une pareille rentrée. Que Dieu sait admirablement bien diriger toutes choses, et que sa bonté est infinie ! »

A l'arrivée de la voiture du comte devant la grande porte du château , tous les fonctionnaires, officiers et gens de service du comte se trouvaient rassemblés pour complimenter leurs maîtres. Marie aussi fut très-flatteusement accueillie; tous témoignèrent une joie sincère de la revoir, et la félicitèrent du triomphe de son innocence. Le bailli, surtout, se distingua particulièrement en lui prenant la main avec une tendresse vraiment paternelle, et en lui demandant pardon en présence de toutes les personnes assemblées. Il exprima au comte et à la comtesse sa vive reconnaissance pour la manière généreuse dont ils avaient réparé son injustice involontaire, et il assura que lui-même, étant le plus coupable, n'épargnerait rien pour réparer sa faute.

Le lendemain matin, Marie se leva de très -bonne heure. Ce n'était pas seulement la joie , c'étaient aussi les rayons d'une belle aurore du mois de mai, éclairant sa fenêtre, qui l'avaient réveillée si matin. Elle se hâta d'aller visiter la maison paternelle et son jardin. Elle ne rencontra en chemin que des figures bienveillantes et joyeuses de son retour. Beaucoup de jeunes gens des deux sexes qu'elle avait laissés encore enfants quand elle leur avait autrefois distribué des fleurs, étaient aujourd'hui tellement grandis, que Marie en fut tout étonnée. A l'entrée du jardin elle trouva le vieux fermier de Sapincour et sa femme, qui venaient au-devant d'elle; ils la saluèrent avec joie et amitié, et se complurent à lui confier combien ils se trouvaient heureux et tranquilles dans cette charmante habitation.

Marie entra dans la maison. La chambre qu'elle avait habitée avec son père , la place où autrefois

iU MARIE.

il avait coutume de s'asseoir, lui rappelèrent de douloureux souvenirs. Elle salua comme d'anciennes connaissances tous les arbres que son père avait plantés^ elle s'assit dans ce berceau où elle avait passé, à côté de lui, tant d'heureux moments; il lui semblait, en parcourant des yeux ce jardin qu'il avait arrosé de ses sueurs, qu'elle le voyait encore, allant, venant, travaillant avec son assiduité habituelle. Elle donna une larme pieuse à sa mémoire ; mais une pensée bien douce consolait son cœur : c'est qu'il habitait maintenant des contrées infiniment plus belles où il récoltait ce qu'il avait semé ici-bas.

Tous les printemps, Marie venait passer quelques mois à Ecbbourg dans la société intime d'Amélie. Respectée et aimée de tout le monde, heureuse et tranquille, son existence actuelle était bien douce, son avenir était sans nuage. Un jour qu'assise avec Amélie près d'une table de travail , elle l'aidait à finir au plus vite une robe déjà bien avancée, ces deux jeunes personnes virent entrer H. le bailli; et, ce qui les surprit encore bien davantage, ce fut de le voir, quoique ce ne fût qu'un jour ouvrable, vêtu de son habit des dimanches. Il y avait quelque chose de grave et de solennel dans la manière dont il se présenta. Marie et Amélie se regardèrent quelques instants d'un air tout étonné , comme pour se demander ce que cela signifiait. Après les premières civilités, le bailli déclara qu'il venait demander Marie en mariage pour son fils Frédéric, que le comte venait de lui adjoindre dans sa magistrature, et à qui ce bon seigneur venait de donner cette place en survivance. « Je vous ai fait bien du mal, ajouta

le bailli ; vous ne punirez pas le fils de la faute de son père, faute qui fut si involontaire, et qui m'a causé tant de regrets et de chagrins. »

Frédéric, élève distingué de l'université de C***, joignait à une belle figure les grâces du corps et de Fesprit, et toutes les qualités du cœur. Ses assiduités auprès de Marie témoignaient plus que de la politesse. Marie ne s'y était pas trompée; elle s'était bien dit : La femme qui l'épousera sera certainement heureuse ; mais , n'osant penser à une pareille union , elle avait évité de se trouver auprès de Frédéric pendant les promenades qu'elle faisait dans le parc avec la famille du comte.

La proposition inattendue du bailli embarrassa beaucoup la jeune fille. Une vive rougeur colora ses joues, et, après un instant de silence, elle répondit qu'elle s'en remettrait à la décision du comte et de la comtesse, qui lui servaient de père et de mère.

Le bailli, très-satisfait de cette réponse, courut à l'instant vers son seigneur. « En vérité, vous nous apportez là une nouvelle bien agréable, mon cher bailli, dit le comte ; car la comtesse et moi nous nous étions déjà dit que l'estimable Frédéric et l'aimable Marie feraient un joli couple. Mais aussi nous nous étions bien gardés de faire connaître notre opinion , craignant qu'on ne regardât ce simple désir de notre part comme un ordre. En fait de mariage, tout ce qui ressemble , même de loin , à une contrainte répugne trop à notre âme , et c'est avec le plus grand plaisir que nous voyons s'accomplir nos vœux en ce moment sans aucune intervention de notre part.

— Je vous félicite de tout mon cœur, monsieur le bailli , ajouta la comtesse ; vous aurez dans Marie la

meilleure de toutes les brus , et Yotre fils la meilleure des épouses. Marie a été formée à Técole de l'adversité , la plus profitable des écoles. Elle est habituée au travail, elle saura bien gouverner sa maison, et son sjéjour dans la capitale lui a donné ce que nous appelons les manières polies et le bon ton. Enfin votre fils trouvera en elle toutes les vertus et toutes les grâces réunies. »

La comtesse, certaine du consentement de Marie, commença sur-le-champ à s'occuper très-activement de tous les préparatifs du mariage. « Je ferai tout ce qui dépendra de moi, disait-elle , pour augmenter l'éclat de cette noce : le repas se fera au château , et je me chargerai de la dot et de la parure de la mariée. Eh bien! ajouta-t-elle en souriant, Marie pourra encore porter la bague comme anneau nuptial : qui l'aurait cru ? »

On convint qu'avec la permission de H. le curé d'Echbourg on inviterait M. le curé d'Erlebron à venir donner la bénédiction nuptiale. « Cela fera à Marie une joie extraordinaire et inattendue, disait la comtesse; et ce digne pasteur, qui s'était si vivement intéressé à ses misères, sera certainement très-satisfait d'être témoin de son bonheur. »

Le jour des noces fut une véritable fête publique à Echbourg, la plus grande fête qu'on y eût jamais vue. A l'heure indiquée, toute la famille du comte se rendit à l'église, qui était déjà remplie d'une foule d'habitants de toute la contrée, accourus pour assister à cette brillante cérémonie. A moins de quelque empêchement insurmontable, personne n'avait voulu rester chez soi. C'était une chose trop extraordinaire aux yeux de tout le monde , que de

voir aujourd'hui, brillante d'une riche parure et comblée d'honneur, la pauvre fille qu'ils avaient vue autrefois emprisonnée, chargée de chaînes et ignominieusement conduite en exil.

Amélie, couronnée de fleurs, accompagnait son amie, dont elle avait voulu être la fille d'honneur à l'église. Elle ne croyait point en cela déroger à son rang ni rien perdre de sa considération , et certes elle ne se trompait point. Cette démarche, au contraire, la fit paraître plus charmante encore aux yeux de tout le public , et on l'aimait davantage à cause de son affabilité.

Marie , élégamment mise , portait sur sa tête la couronne virginale , et au côté un bouquet de roses blanches et rouges et des violettes. Son visage, modeste et radieux, éclipsait toutes les roses. Une aimable timidité tenait ses yeux baissés; et elle était belle comme un ange lorsqu'elle s'approcha de l'autel à côté de son fiancé, dont on admirait la figure distinguée. Tous les regards se fixaient sur ce couple charmant.

Le vieux garde Antoine se trouvait aussi parmi les témoins, à peu de distance des époux. Pendant qu'il contemplait avec une satisfaction infinie l'éclatante beauté de la mariée, il se rappela tout à coup la hideuse figure de Toinette sur son lit de mort. 0 mon Dieu , disait-il , je voudrais bien que tous ceux qui sont rassemblés» ici eussent vu Toinette, pour la comparer maintenant en idée avec Marie; ils reconnaîtraient alors où conduisent finalement les routes si différentes que ces deux personnes ont suivies. »

Avant de commencer la sainte cérémonie, le res-

pectable curé d'Erlebron prononça une très- belle exhortation , dans laquelle, s'adressant à toute rassemblée , il retraça d'abord en peu de mots la mémorable histoire de Marie et de son père : il loua ensuite la sainte providence de Dieu , qui nous forme et nous corrige par l'adversité ; qui par l'adversité nous épargne maints égarements, ou nous en retire ; qui, par elle encore, nous fortifie dans la piété, dans la foi , dans l'humilité , dans la patience , et nous prépare aux jours heureux que sa bonté nous destine sur la terre; qui par l'adversité achève notre éducation pour le ciel, en nous rendant capables et dignes de jouir des félicités éternelles. Ensuite il exhorta les pères et les mères à donner une bonne éducation à leurs enfants, à leur inspirer la crainte de Dieu, l'amour de la vertu et l'horreur du vice, une bonne éducation étant le meilleur héritage qu'ils puissent leur laisser. Il s'attacha surtout à émouvoir l'âme de ses jeunes auditeurs; il leur recommanda de mener une conduite pieuse et sage , d'honorer leurs parents, de cjonserver leur innocence comme la plus précieuse des vertus de leur âge , et surtout d'observer ponctuellement et en toute occasion les saints commandements de Dieu, de les regarder dans les sentiers de la vie comme des colonnes qui, placées au point de séparation des routes du bien et du mal , nous indiquent celle que nous devons prendre pour arriver au bonheur et au salut.

Le repas des noces , donné dans la grande salle du château seigneurial, fut magnifique. Mais, au lieu d'un surtout en argent ou en vermeil, qu'on voyait ordinairement sur la table du comte , on y aperçut , aux acclamations générales des convives ,

la petite corbeille de fleurs. Amélie , Tayant secrètement remplie des fleurs les plus belles et les plus fraîches , Tavait fait placer comme ornement au milieu de la table.

« Vraiment, s'écria M. le curé d'Erlebron, c'est une heureuse et charmante idée que Mademoiselle a eue là ! J'aime mieux voir ici cette simple et jolie corbeille que tous les chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie. Les fleurs qui la couronnent sont les chefs-d'œuvre de la nature; mais ce qui m'intéresse principalement , ce sont les souvenirs touchants qui s'y rattachent. Cette corbeille nous rappelle à la fois tous les malheurs et toutes les vertus de Marie, et à présent que la Providence la comble de prospérités, j'aime à me souvenir qu'elle a dignement supporté les plus pénibles épreuves , et que par sa constance dans l'infortune elle a mérité toute la félicité que lui promet l'avenir. Ah ! Madame, conservez toujours cette petite corbeille, et puisse-t-elle , dans cinquante ans , orner, comme aujourd'hui , la table du festin pour le renouvellement de votre mariage! »

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