CHAPITRE XXII
La mort du pécheur.
La famille du comte avait mené Marie à la capitale. Un jour, un ecclésiastique très-âgé se présenta à rhôtel, se fit conduire devant Marie, et lui dit qu'une personne malade à toute extrémité demandait, avant d'expirer, à lui parler, ne pouvant mourir tranquille si elle n'obtenait celte grâce; toutefois elle ne voulait dire son nom qu'à Marie elle-même. Marie, étonnée de cette proposition, consulta sa bienfaitrice sur ce qu'elle devait faire , et la comtesse, qui connaissait personnellement cet ecclésiastique pour un homme respectable » lui conseilla d'aller avec lui. Sur sa demande , le vieil Antoine les accompagna.
Marie fut obligée d'aller bien loin, jusqu'à l'extrémité du faubourg. Enfin on arriva dans une petite ruelle , et l'on s'arrêta devant une maison de chétive apparence ; on la fit monter au cinquième
étage; les deux derniers surtout avaient un escalier si étroit, si obscur et si délabré, que Marie commençait à en avoir peur* Enfin Fecclésiastique arriva devant une vieille porte formée de planches brutes et mal jointes. « C'est ici, dit-il, mais attendez. > En disant cela il lui versa quelques gouttes d'eau de Cologne dans un coin de son mouchoir, et ouvrit ensuite,
Marie entra dans une petite mansarde dont l'aspect était des plus misérables. Une étroite lucarne dont les vitres , en grande partie brisées , étaient remplacées par des feuilles de papier, éclairait seule Ijj ce triste réduit. Un misérable grabat , une chaise
cassée , une cruche d'eau sans couvercle ni anse , composaient tout l'ameublement. Hais c'était la malade , gisant sur le grabat , qui était véritablement un objet d'épouvante. Marie crut voir un squelette vivant , qui se mit à lui parler d'une voix sépulcrale, en lui tendant une main déchernée. Marie tremblait de tous ses membres. Elle comprit à la fin, non sans beaucoup de peine, car la moribonde ne prononçait qu'avec difficulté des paroles mal articulées ; elle comprit que cette horrible figure qu'elle avait devant elle était... Toinette, cette même Toinette qui , dans ses jours de félicité , au château d'Echbourg , était belle conmie la rose.
Cette infortunée avait appris par l'ecclésiastique que Marie se trouvait alors avec la famille du comte dans cette ville ; elle l'avait fait appeler pour lui demander pardon avant de mourir ; mais elle avait conjuré le saint homme de ne point la nommer, de peur que Marie, cédant à une trop juste haine, ne refusât de la voir.
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La bonne Marie répandit un torrent de larmes, et protesta mille fois qu'elle avait tout pardonné depuis longtemps , et qu'elle n'éprouvait plus pour Toinette qu'une sincère et vive compassion. Elle s'informa avec le plus touchant intérêt par quel enchaînement de circonstances Toinette se trouvait dans une position aussi malheureuse.
«...Ne me demandez pas cet affligeant récit, répondit en soupirant l'infortunée Toinette Je suis bien coupable ! J'ai mérité mon triste sort. J'avais oublié Dieu, je ne voulus plus entendre sa parole, ni écouter la voix de ma conscience ; je n'aimais que la parure, les flatteries et les plaisirs : ce fut là la première source de ma misère et la fin vers laquelle ces penchants m'ont conduite... Oh! s'écria-t-elle d'une voix sourde et rauque, pourvu qu'un sort plus affreux encore ne m'attende pas dans l'autre monde ! Cependant , puisque vous m'avez pardonné, vous, généreuse Marie, que j'avais offensée d'une manière si odieuse, j'ose encore espérer que Dieu voudra bien me pardonner aussi. »
Marie rentra à l'hôtel dans un saisissement inexprimable. Son âme était tellement remplie d'épouvante, d'horreur et de pitié, de tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre, qu'il lui fut impossible de se mettre à table.
Cette hideuse figure était toujours devant ses yeux ; cette voix sépulcrale retentissait sans cesse à ses oreilles, et toujours elle se disait à elle-même : Cet horrible spectre était pourtant Toinette, la belle Toinette!... Et tout le long de la journée cette réflexion, lui revenant à l'esprit, la tenait dans une profonde et pénible préoccupation; du fond de son
cœur elle promettait de nouveau à Dieu de ne jamais s'éloigner du sentier de la vertu.
Cependant elle sollicita les bohtés de la comtesse en faveur de Toinette. On lui envoya un médecin, des aliments, du linge, enfin tout ce dont elle pouvait avoir besoin. Mais après avoir souffert d'intolérables douleurs, Toinette, dont la figure était devenue un objet d'horreur, et dont le corps, en pleine décomposition , exhalait une odeur si insupportable que personne n'osait plus approcher de son lit, la malheureuse Toinette mourut, dans la vingttroisième année de son âge.