CHAPITRE I
L'édacation maternelle.
Vers la frontière méridionale de la Souabe , dans ces contrées pittoresques remplies de vallées fleuries et de montagnes boisées, derrière lesquelles les glaciers de la Suisse élèvent jusqu'aux nues leur front couronné déneiges éternelles, il existait, aune époque très-reculée, un vaste château fort, situé sur la cime d'un grand rocher tout peuplé de sapins : c'était le château de Tannebourg. Plusieurs siècles encore après sa destruction, les ruines imposantes de ce château inspiraient au voyageur des pensées à la fois douces et pénibles. Ces hautes tours à demi écroulées, ces épaisses murailles brisées et renversées avaient été le séjour de la gloire et de la puissance, et maintenant il ne reste plus de cette forteresse que des débris couverts de mousse , de cette puissance qu'un souvenir. Mais du moins la reconnaissance éternisait ce souvenir, et l'on se plaisait h répéter
124 ROSE DE TANNEBOURG.
d*ftge en ftge que les châtelains de Tannebourg avaient mis leur bonheur à faire celui de toute la contrée.
Parmi les anciens mattres de ce château on citait souvent le brave Edelbert, chevalier sans peur et sans reproche , et sa digne épouse , la vertueuse Mathilde , qui avaient vécu dans Funion la plus fortunée. Edelbert était Tun des plus braves guerriers de son temps; mais le rude métier de la guerre n'avait en rien diminué sa bonté naturelle, et sous son corselet d'acier palpitait un cœur plein de douceur et d'humanité. Edelbert était un homme franc et loyal, un seigneur religieux et compatissant, un souverain bienfaisant et juste; le duc de Souabe l'honorait de son amitié , et l'Empereur avait pour lui une estime particulière. Mathilde passait dans tous les pays voisins pour la femme la plus parfaite. Elle était d'une beauté merveilleuse; mais on lui trouvait encore plus d'esprit et de piété, de bienfaisance et de vertu.
A cette époque de troubles incessants et de guerres perpétuelles, le chevalier Edelbert restait peu au château ; il accompagnait le duc dans ses expéditions, et passait quelquefois des années entières dans les camps. En l'absence de son époux, Mathilde reportait toute sa tendresse sur sa fille unique, jeune enfant nommée Rose , qui déjà lui ressemblait pour l'esprit et la beauté. L'éducation de celte enfant chérie, et qui donnait les plus brillantes espérances, faisait la principale occupation de sa tendre mère. Comme Mathilde était bonne et vertueuse, il ne lui fut pas difficile d'élever sa fille dans la piété et dans la vertu.
Rose aimait beaucoup ses parents. Elle répondait
ROSE DE TAKNEBOURG. 125
naturellement à la tendresse de sa mère par une tendresse égale et en même temps respectueuse; mais elle ne chérissait et ne respectait pas moins son père , quoiqu'il ne fit au château que de rares et courtes apparitions, parce que Mathilde, aussi bonne épouse que bonne mère, lui en parlait très> souvent , et toujours dans les termes de la plus affectueuse vénération. Toutes ses pensées se partageaient entre cet époux chéri et son enfant. « Ma bonne petite Rose, disait-elle souvent, sois bien obéissante et bien sage, et fais en sorte que je n*aie à lui dire que du bien quand il viendra nous embrasser et me demander si je suis contente de toi. » Cette exhortation réussissait toujours, et Rose, après l'avoir entendue , redoublait d'application et de sagesse. Lorsque son père revenait au château, elle rivalisait avec sa mère de tendresse et de prévenances pour le chevalier.
Edelbert aimait beaucoup les pêches d'un certain espalier. Un jour qu'on l'attendait , Mathilde , ayant cueilli les premiers fruits de cet arbre , en fit trois parts égales : l'une pour son mari, la seconde pour Rose, la troisième pour elle-même ; mais, après avoir fait ce partage , elle dit : « Moi , je donnerai ma part à ton père. •— Et moi aussi , répondit la bonne petite Rose , je lui donnerai la mienne. » Et pour tout au monde elle n'aurait pas voulu en manger une seule. Elle alla chercher une jolie corbeille pour y réunir toutes les belles pêches; elle les y arrangea avec non moins d'adresse que d'empressement , et les apporta à son père dès qu'elle le vit arriver.
Mais ce n'est pas tout d'aimer son père et sa mère; il faut aimer aussi les pauvres et apprendre
136 ROSE DE TANNEBOURG.
de bonne heure à les secourir. Hathilde ne pouTait négliger de communiquer à sa fille une vertu qu*elle-méme pratiquait si bien, la charité. De tout temps elle s'était fait un devoir et un plaisir de distribuer aux pauvres nécessiteux des secours en argent , vivres, bois ou vêtements ; mais , depuis que* Rose avait paru capable de recevoir les premières impressions de vertu , elle s^était plu à répandre ses nombreux bienfaits par les mains de cette aimable enfant, pour Taccoutumer dès Tâge le plus tendre à pratiquer les préceptes de la charité chrétienne, et lui inspirer la bienfaisance comme un besoin , et le soulagement de Tinfortune comme un bonheur. Elle savait admirablement exciter la compassion de Rose pour les malheureux , et ramener doucement à sacrifier ses propres plaisirs au bien-être de ses semblables.
Un jour le père de Rose lui avait donné pour sa fête une pièce d'or, en l'autorisant à en disposer comme il lui plairait : c'était un trésor que Rose brûlait d'employer bien vite. Avec cet argent on pouvait acheter tant et de si belles choses! mais le choix était embarrassant. Rose prie sa mère de la conseiller. Mathilde lui indique une foule d'objets tous plus agréables les uns que les autres^ sans pouvoir fixer son choix. Si Rose achetait un de ces objets qui lui plaisaient tant, elle ne pouvait pas en acheter un autre qui ne lui plaisait pas moins. Comment donc faire? et la pauvre petite gardait son florin d'or, qu'elle avait pourtant si bonne envie de dépenser! Rose était encore dans cet embarras, lorsqu'on annonce une pauvre veuve qui venait de perdre la seule vache qu'elle possédât. Une épizootie
ROSE DE TANNEBOURG. «7
meurtrière désolait alors la contrée. Hathilde fit entrer la bonne vieille, Técouta avec bonté, et lui dit : « Hélas! il y a tant de paysans qui, comme vous, ont perdu leurs bestiaux t je leur ai déjà donné tant d'argent , qu'il me sera bien difficile de vous rem bourser le prix de votre vache ; et puis il faut bien que je garde de quoi subvenir aux besoins journaliers de ma maison. Cependant attendez un peu, je vais revenir bientôt. » Elle sortit, en effet, et rentra au bout de quelques instants, apportant une somme d'argent qu'elle compta sur la table. « Je ne puis, ma bonne mère , vous donner davantage en ce moment, et j'en suis bien fâchée; car avec un seul florin de plus, un florin d'or, vous pourriez acheter une autre vache et réparer entièrement votre malheur. » Rose entend ces mots , et son cœur compatissant lui dit aussitôt ce qu'elle doit faire de sa pièce de monnaie. Elle sort à la hâte, elle court, elle vole; bientôt elle rentre avec son florin, le pose sur la table à côté des autres pièces apportées par sa mère.M< Eh bien ! maman , dit-elle , à présent il y aura de quoi acheter une autre vache. J'ai bien assez d'habits, de parures et de joujoux, et la pauvre veuve a plus besoin d'une vache que moi d'une robe: n'est-ce pas, maman? » La bonne vieille, pleurant de joie , voulut absolument baiser la main de sa jeune bienfaitrice avant de se retirer; et, quand elle fut partie , Mathilde dit à sa fille en l'embrassant avec une douce satisfaction : « Que je suis contente de toi ! tu as été bien bonne.. . Va, mon enfant , cette belle action , cette bienfaisance que tu viens de montrer, vaut mieux que tous les florins d'or et toutes les parures du monde. »
H8 ROSE DE TANNEBOURG.
Mathilde avait également accoutumé Rose à obéir toujours avec promptitude et gaieté; « car, disait cette excellente mère, l'obstination et la désobéissance sont les plus grands obstacles à la vertu. Un enfant doit d'abord apprendre à soumettre ses volontés aux volontés de ses parents; ensuite il lui sera bien facile de se soumettre à la volonté de Dieu. On a soin d'arracher les mauvaises herbes pour qu'elles n'étouffent point les plantes utiles ou agréables ; on doit de même purger le cœur des enfants de tous les mauvais penchants, afin d'y cultiver avec succès les nobles sentiments et les bons principes. » Aussi Mathilde ne souffrait-elle en sa fille rien de répréhensible ou de désagréable; mais, quand elle lui défendait quelque chose, son ordre était toujours bref et précis. La petite fille avait d'abord, comme tous les enfants , tenté d'attendrir sa mère par ses larmes , et de lui arracher à force d'importunités ce qu'elle désirait obtenir ; mais bientôt elle s'aperçut qu'un non formel , prononcé par sa mère , était un arrêt irrévocable; et, quand elle se fut bien convaincue que les pleurs ne servaient de rien, elle ne tarda pas à s'en abstenir comme d'une peine parfaitement inutile. Sa mère trouvait de ifréquentes occasions de l'exercer à l'obéissance et de l'habituer à maîtriser ses caprices. Quand elle commandait, il fallait quitter tout, les occupations et les jeux, et obéir sur-le-champ. Rose ne devait cueillir dans le jardin ni fruit ni fleur sans la permission de sa mère. Cependant cette mère toujours sage se gardait bien de trop multiplier les ordres et les défenses. Elle condamnait, avec raison, la manie trop commune de crier après les enfants , de les gronder et de les
ROSE DE TANNEBOURG. 129
reprendre sans cesse , et à tel point qu'à la fln ils ne savent plus où donner de la tête. Il ne faut pas beaucoup de préceptes, un bien petit nombre suffit; mais ces préceptes doivent être clairs et ponctuellement suivis. La sagesse divine n'a voulu donner au genre humain que dix commandements, et ces dix seuls commandements bien entendus et bien exécutés auraient suffi au bonheur des hommes.
Hathilde jugeait aussi que les enfants ont besoin de récompenses et de punitions. Dieu, se disaitelle, en use de même avec nous, qui sommes ses enfants. C'était un véritable plaisir pour cette bonne mère que de choisir pour la petite Rose les plus beaux fruits du jardin ; mais elle voulait que Rose les méritât. « Vois-tu, lui disait-elle, ces belles cerises ? Eh bien , tu les auras dès que tu pourras ine réciter sans faute et sans hésiter les vers que je vais te dire. » Une autre fois elle lui montrait de superbes raisins. « Us seront à toi, lui disait-elle, aussitôt que tu auras achevé cette bourse ou ce bas que je t'ai donné à tricoter. » Ainsi encouragée. Rose s'appliquait toujours à faire sa tâche vite et bien, et quand, après l'avoir terminée, elle recevait la récompense promise, elle était bien plus contente que si sa mère lui eût donné ces beaux fruits sans qu'elle les eût mérités. Quand Rose était encore bien jeune , il lui arriva quelquefois de n'être pas sage ; sa mère la puiïissait alors, et ne lui permettait pas de descendre avec elle au jardin. Comme l'enfant stvait un bon naturel, cette punition suffit toujours; bientôt même elle ne fut plus nécessaire; et lorsque Hathilde était mécontente, elle n'avait qu'à dire l'un ton sévère : « Rose, ce n'est pas bien; je ne
130 ROSE DE TANNEBOUUG.
t'aurais pas crue capable de cela : pourquoi me faistu de la peine? » Aussitôt la bonne petite Rose, repentante et désolée, s'empressait de réparer sa faute, et ne se consolait qu'en voyant renaître le sourire dans les yeux de sa mère.
Connaissant tous les ennuis et les dangers de Toisiveté, Hathilde, naturellement laborieuse, voulait que sa fille fût continuellement occupée. Toutes les fois qu'elle se mettait à l'ouvrage, elle faisait asseoir Rose auprès d'elle et lui donnait quelque tâche. Certainement, se disait-elle parfois en la regardant avec tendresse, le travail de cette chère enfant n'est pas encore d'une grande utilité dans le ménage^ mais il lui est très-utile à elle : il la préserve de l'ennui et de la mauvaise humeur qui l'accompagne , et elle s'habitue à une vie active. En efTet, Rose apprit de très-bonne heure à filer le lin au rouet avec la plus grande délicatesse, et bientôt elle sut aussi manier l'aiguille d'une manière fort habile. Ce lin, que Rose avait filé , était converti en toile , dont elle faisait elle-même ses vêtements sous la direction de sa mère; et ces simples vêtements, cette toile, ouvrage de ses mains, plaisaient beaucoup plus à la jeune Rose que l'étoffe précieuse que son père lui apporta un jour de la ville voisine.
Selon l'usage de ce temps, Hathilde gouvernait elle-même sa cuisine, toujours brillante de propreté. Elle savait y trouver aussi quelque occupatioD à sa fille, ne fût-ce que de trier les pois ou d'éplucher les haricots verts. Mais c'était surtout au jardin y bien cultivé et bien tenu , que Mathilde aimait k occuper Rose; et Rose préférait aussi ce travail, ou plutôt cette récréation. L'exercice au grand air
était très-favorable h sa santé, et elle montra bientôt beaucoup de goût pour le jardinage. Sa mère lui assigna plusieurs carrés; elle lui donna en même temps un petit râteau , un joli arrosoir, et divers autres instruments proportionnés à ses forces. Aussi toutes les années, depuis les premiers jours du printemps , où s'empresse d'éclore Taventureuse et délicate fleur du pêcher, jusqu'à Fépoque où les vents d'automne balaient les feuilles tombées des arbres, Rose avait toujours quelque chose à faire à son jardin. Avec quelle joyeuse activité elle semait des graines, ou transplantait de jeunes rejetons, ou sarclait les mauvaises herbes , ou ramassait la terre autour du jeune chou , ou attachait à des rames les fèves et les pois dont la tige s'allongeait ! Un jour qu'on servit sur la table les premiers petits pois qu'elle avait plantés, cultivés, récoltés et accommodés elle-même , elle éprouva un plaisir extrême : il lui semblait n'avoir jamais rien mangé d'aussi délicieux. « Voilà les doux fruits du travail, lui dit sa mère ; c'est ainsi que Dieu récompense toiyours les moindres efforts aussi bien que les grands. C'est le travail et l'activité qui ont changé en un riche jardin toute la contrée qui entoure notre château ; auparavant ce vaste terrain n'était qu'un aride désert. »
Autant la mère avait à cœur d'occuper continuellement sa petite Rose et de varier sagement ses occupations , afin de prévenir l'ennui résultant de l'uniformité , autant elle avait soin de lui procurer des récréations. Deux ou trois fois par semaine, quelques jeunes filles pauvres mais sages, et de l'âge de la petite Rose , avaient la permission de venir au
132 ROSE DE TANNEBOURG.
château. L'une d'elles, nommée Agnès, se distinguait particulièrement par la bonté de son caractère. Rose commençait toujours par régaler ses petites amies; ensuite elles filaient quelque temps toutes ensemble; et puis elles s'amusaient à de petits jeui, soit dans la chambre, soit dans le jardin. La mère ne les perdait pas de vue un seul instant : mais sa sollicitude maternelle les surveillait sans affectation, et, pour ainsi dire, sans que les enfants s'en aperçussent. Elle voyait tout ce qu'on faisait, elle entendait tout ce qu'on disait, elle indiquait souvent les jeux , et savait même rendre ces amusements instructifs. C'est par de tels soins qu'elle eut le bonheur de conserver sa fille toujours gaie et bien portante, chose qu'elle regardait sagement comme l'un des points les plus essentiels d'une bonne éducation : la bonne humeur et le contentement disposent l'enfant au travail et à la docilité.
Hathilde veillait encore particuUèrement à ne pas laisser la vanité et le goût de la toilette s'emparer du cœur de sa fille. Un jour. Rose étant déjà assez grande, le duc régnant vint au château de Tannebourg visiter son ami Edelbert. Plusieurs chevaliers et quelques dames du voisinage furent invités par le châtelain, et Rose dut ce jour-là paraître dans un costume conforme au rang de ses parents ; elle portait des vêtements de soie et de riches bijoux. Les seigneurs et les dames étrangères vantèrent beaucoup la beauté et l'élégance de sa parure, et Rose parut entendre avec trop de plaisir les flatteries qu'on lui prodiguait. Quand les nobles convives furent partis, Mathilde dit à Rose: « Les compliments que tu viens de recevoir m'ont vraiment
ROSE DE TANNEBOUKG. 183
affligée. On ne trouvait donc rien à louer en toi que tes habits et le clinquaut dont ils étaient ornés ? Ce n'est pas à toi, c'est au fabricant d'étoffe et au bijoutier que de tels éloges s'adressent en réalité. Pourtant on a encore loué ta figure ; mais est-ce bien un mérite d'avoir une belle figure ? La beauté que nous pouvons avoir est-elle notre ouvrage? Et qu'est-ce que la beauté ? Une fleur passagère que nous prête un caprice de la nature, que mille accidents peuvent nous ôter d'un jour à l'autre, et que l'âge ne manque jamais de nous enlever. Eh ! bon Dieu I s'il n'y avait de louable en toi que la beauté, en vérité, ma chère enfant, je m'estimerais la plus malheureuse des mères. N'oublie donc pas , si tu es belle , que c'est un avantage trop frivole et trop incertain; tâche d'acquérir ces qualités essentielles, ces vertus solides qui font véritablement honneur aux personnes de notre sexe. » En disant ces mots, la bonne mère remettait tristement les bijoux dans leur brillant écrin. (c Hélas! ajoutait-elle, qu'est-ce que tout cela en comparaison d'un cœur honnête et bon? De nobles sentiments et des actions vertueuses, voilà des valeurs réelles et durables ! »
Mathilde donnait k sa fille les plus sages leçons, mais son exemple valait encore mieux : l'exemple produit sur les enfants bien plus d'effet que les discours. Toute la conduite de Mathilde était pour sa fille un enseignement perpétuel et parfait. En regardant sa mère , elle voyait ce qu'elle devait être ; en l'imitant, elle apprenait la pratique de toutes les vertus. Mathilde était la modestie, la douceur et la sagesse même. Jamais elle n'avait pensé à se donner le moindre éloge ; jamais il ne lui arrivait de faire
iU BOSE DE Ti
rA\i]\\
sentir à persomie sa sopériorilé de rang, de fortune et d^eqirit ; jamais le plus l^er accès de colère n'a- Tait rembrani son visage oinrert et bienTeillant; jamais la médisance n'avait souillé la pureté de ses lèvres; jamais enfin aucune parole blâmable n'était sortie de sa bouche, aussi irréprocbable que soo cœur. Hais c'était surtout sa douce piété et sa charité active qui ^usaient impression sur la jeune ftme de Rose , et cette heureuse impression ne s'effoça jamais.
Mathilde s'intéressait vivement au sort des malades, des pauvres, et en général de tous les malheureux. Tous les genres d'infortunes avaient droit à son active compassion. Une pauvre journalière mère de sept enfants, et qui habitait le village au pied de la montagne , étant tombée dangereusement malade , la noble dame n'en fut pas plutôt instruite qu'elle partit du château, descendit la haute mon tagne, et alla visiter la pauvre femme dans sa chaumière. Elle s'informa de tous ses besoins, elle pourvut à tout, et ne dédaigna point de présenter elle-même à la malade les médicaments, espérant l'engager ainsi à vaincre la répugnance qu'elle avait à les prendre. Tant que dura la maladie, Mathilde répéta tous les jours sa visite et les mêmes soins ^ et elle se faisait toujours accompagner par Rose ; elle voulait lui montrer de bonne heure le tableau de la misère, afin de lui apprendre à y compatir, à l'adoucir pour les autres, et à la supporter elle-même avec courage et résignation si le Ciel voulait un jour lui en infliger l'épreuve. Enfin, grâce aux soins et à la générosité de la châtelaine, la villageoise vit le mal diminuer et entra en convalescence. Lorsque
Mathilde , debout auprès du lit , en tâtant le pouls de la pauvre femme , eut déclaré qu'il n'y avait plus aucun danger et que la guérison serait parfaite et prompte, les enfants, le père et la mère, pleurant de joie et de reconnaissance, manquaient de termes pour remercier leur bienfaitrice. « A genoux , mes enfants ! tombons à genoux devant celle qui vient de sauver votre mère !» Et le père et les enfants couvraient de baisers et de larmes les mains de la bonne châtelaine. Rose elle-même, profondément émue d'un si beau spectacle, ne put retenir des pleurs d'attendrissement. Oh ! comme elle se sentait heureuse d'avoir une si bonne mère I et avec quelle effusion de cœur elle se promit d'imiter sa bienfaisance et ses autres vertus !
Une pareille éducation ne pouvait manquer de porter les fruits les plus heureux. Aussi Rose devint un parfait modèle de toutes les vertus de son sexe, et ces vertus donnaient un nouveau charme k sa beauté. Ses vêtements, filés et blanchis de ses mains, étaient simples comme son cœur. Quelques bluets, un bouquet de violettes ou un bouton de rose, faisant ressortir l'éclatante blancheur de sa robe, formaient sa parure favorite. Mais ses yeux, pleins de candeur, étaient d'un bleu plus doux que les bluets, et le pur vermillon de ses joues avait plus de fr^^lcheur et d'éclat que la rose naissante. En la voyant on se disait : « Rose de Tannebourg est certainement la plus belle personne de toute la Bavière, mais ses vertus surpassent encore de beaucoup sa beauté. »
136 ROSE DE TANNEBOURG.