CHAPITRE III
Histoire de Burkhard.
Le chevalier Edelbert dut bientôt retourner k la guerre , et l'automne suivant il revint au château , grièvement blessé au bras droit. Rose éprouva la plus vive douleur en voyant son tendre père souffrant et abattu. Cette blessure lui causait de mor-
teOes alarmes ; eUe ne quittait plus le lit où languissait le chevalier. C*était elle-même qui préparait tons les aliments du malade , qui les lui présentait. Elle aidait aussi le chirurgien à faire les pansements. La guérison fut très -lente, et le brave Bdelbert dut, à son grand regret, rester longtemps tranquille dans ses foyers. Ce repos forcé irritait son impatience guerrière. En ce moment, se disait-il en gémissant, le duc, mon souverain , combat ses ennemis; je devrais être à ses côtés, et me voilà, comme un être inutile, assis auprès de mon feu!... 0 Dieu! ne guérirai-je donc jamais? quand aurai-je retrouvé assez de forces pour endosser la cuirasse et monter à cheval?... Un noir chagrin s*emparait alors de son âme, et Rose seule avait le don de Fan distraire. Elle apportait à côté de lui son métier à broder ou son rouet, et tout en travaillant elle se mettait à lui parler de sa mère; elle avait toujours à lui raconter quelques bonnes actions de cette vertueuse femme, ou quelques beUes paroles encore inconnues au chevalier. Ce récit, fait par une voix si chère, captivait toute l'attention du châtelain; ensuite la bonne Rose, ayant unsi chassé le noir chagrin , pour Tempécher de rentrer dans Tesprit de son père , faisait raconter à celui-ci ses prouesses et toutes ses aventures chevaleresques; et puis, quand elle le voyait disposé à un doux épanchement, elle allait remplir d'un vin généreux la coupe d'argent que lui avait donnée le père de Matbilde, et l'invitait à la vider encore une fois en l'honneur de ses ancêtres. Cette invitation était faite avec tant de grâce et par une voix si chérie de celui à qui elle s'adressait !... 11 se laissait donc aller sans
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peine ; il buvait aux ancêtres de sa femme et aux siens ^ et bientôt , la tristesse se dissipant , il devenait communicatif et causeur. Ainsi se passèrent rapidement les longues soirées d^hiver.
Vers les premiers jours du printemps, un trèsnoble chevalier arriva au cbâteau^ et somma Bdelbert de rejoindre Farmée du duc. Quel chagrin pour le vaillant chevalier ! son bras était encore trop faible pour manier la lance et Tépée. Il montra sa blessure, et s'excusa en rougissant, comme si son dévouement et sa valeur n'étaient pas suffisamment connus pour le mettre à Fabri de tous les soupçons; il n'en mit pas moins d'empressement à rassembler la presque totalité de ses guerriers et à les envoyer au duc. Cependant, pour animer encore leur zèle, il leur donna une fête qui dura trois jours. Le matin du jour fixé pour le départ, il les réunit dans la salle de cérémonie du château, où il se rendit lui-même revêtu du costume de chevalier, et portant au cou une belle chaîne d'or ; mais il était sans cuirasse , parce que les brassards d'acier auraient blessé son bras malade. Après un discours énergique et bref, où il leur recommandait un dévouement sans bornes et la plus exacte discipline , il remit solennellement le commandement de cette brillante et valeureuse troupe au chevaUer étranger; mais, avant de les quitter, il leur répéta encore son exhortation habituelle : «Mes amis, mes enfants, leur dit-il, soyez des lions contre l'ennemi ; mais avec l'habitant paisible montrez la douceur de l'agneau. »
La troupe se mit aussitôt en marche. Le triste chevaUer courut se placer à une croisée du château pour la suivre des yeux le plus longtemps possible. Bientôt
elle s'enfonça dans la forêt voisine , et le bon chevalier resta quelque temps les yeux fixés sur Fendroit où elle avait disparu. Toute la journée lui sembla d'une longueur extrême, rien ne pouvait le distraire de son ennui. Après le souper il s'assit tristement auprès du feu. La soirée était froide et le temps couvert; un vent furieux mugissait en se brisant contre les grosses tours du château ; une pluie violente battait contre les fenêtres avec une telle force, qu'elle ébranlait les vitraux. La bonne Rose s'oc cupa d'abord d'exciter et de regarnir le feu ; puis elle apporta à son père le vin du soir dans sa coupe d'argent, et, s'asseyant à son côté, elle lui dit: « Cher papa, veux-tu me raconter à présent l'histoire de ce brave charbonnier qui est venu te voir cette après-dinée? Il ne m'est pas inconnu ; je me souviens qu'il demeurait autrefois dans le château , et sa fille , la jeune Agnès, a été une des compagnes de mon enfance. Mais j'ignore les particularités de leur histoire; je voudrais bien les apprendre.
— L'histoire de mon brave Burkhard ! s'écria le chevalier : oh I très-volontiers , ma fille. Ce n'est pas sans motif que ce brave homme est venu me rendre aujourd'hui visite. Il savait combien il doit m'être pénible de ne pas pouvoir conduire au champ d'honneur mes compagnons d'armes; il a lui-même éprouvé autrefois un pareil chagrin. Burkhard a été un vaillant guerrier; il m'a suivi dans beaucoup de campagnes.
« Avant de te raconter son histoire, il faut que je te parle du chevalier Cuneric de Fichtenberg. Le superbe et fort château de Fichtenberg doit t'être connu , car nous en apercevons de nos fenêtres les
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hautes tours qui s'élèvent dans le lointain au-dessus de la forêt ; mais tu n'as point encore vu le chevalier lui-même , car de tout temps il a été mon ennemi personnel , et il n'est jamais venu me voir. Sa haine date d'nne époque déjà ancienne. Nous avons été tous deux , dans notre première jeunesse, placés à la cour du duc en qualité de pages. A cet ftge encore si tendre, Cuneric était déjà capricieux, violent et présomptueux ; aussi le duc l'aimait peu , et le jaloux Guneric me détestait par la seule raison que je lui étais préféré. Quand nous fûmes armés chevaliers, et qu'il fallut, dans le premier tournoi où nous parûmes l'un et l'autre, montrer devant une brillante assemblée notre adresse à manier l'épée et la lance , j'eus le bonheur d'obtenir le prix d'honneur : c'était une épée d'or, que ta mère, alors la plus belle et la plus vertueuse des demoiselles de la cour, fut chargée de me présenter, à la vue et aux acclamations de toute la chevalerie bavaroise. Cuneric n'obtint que le dernier prix, une simple paire d'éperons d'argent. Depuis ce temps sa haine parut s'envenimer encore; il ne pouvait plus me regarder en face. Mais cette animosité fut portée à son comble lorsque l'Empereur, comme tu le sais, me fit , après une grande bataille, l'insigne honneur de me donner cette chaîne d'or que tu vois, et qu'il me passa luimême au cou, tandis qu'il adressa au chevalier Guneric les plus sévères réprimandes sur son étourderie et sa pétulance , qui avaient failli entraîner la perte de la bataille.
« A cette époque , le brave Burkhard était mon vassal et mon compagnon d'armes ; il possédait un petit bien situé sur les confins de mon domaine , et