‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 31 sur 107 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le sac du château.

Edelbert, enchaîné, était assis tristement devant le feu à demi éteint. Rose , à genoux près de lui , pleurait et priait. Cependant toutes les voûtes du château retentissaient des horribles clameurs d'une soldatesque brutale, livrée à la fois à l'ivresse et au pillage. Au milieu de ce bouleversement gêné-

rai, la chambre d'Edelbert était seule tranquille; mais cette tranquillité était celle qui épouvante dans les caveaux des morts , et la lampe sépulcrale qui vacille sur les tombeaux ne jette pas une lueur plus sombre que le feu qui s'éteignait dans le foyer, et qui seul éclairait Taffliction muette et profonde du père , et le désespoir déchirant de sa fille. « Hélas! s'écriait Rose, les cruels ont osé enchaîner cette main qui a si souvent délivré Tinnocence, et charger de fers jusqu'à ce bras souffrant de ses glorieuses blessures! 0 Dieu puissant, viens à notre secours ! » Et puis sa voix s'éteignait dans les larmes et les sanglots.

Enfin Edelbert rompit le silence. «Calme -toi, chère enfant, prends courage, essuie tes pleurs, adorons la main de Dieu alors même qu'elle nous frappe. Il saura, quand il voudra, faire tourner à notre avantagé le malheur qui nous accable aujourd'hui , et si telle est sa volonté, nos ennemis eux-mêmes travailleront à notre félicité.

« Il faudra bientôt nous séparer, ma fille, reprit-il après quelques instants de silence. — 0 mon père! s'écria Rose en le pressant sur son cœur, ne parle point de nous séparer. On ne m'arrachera pas vi vante de tes bras, je te suivrai partout; oui, j'irai avec toi en captivité ou à la mort! — Non, mon enfant, répondit le père d'une voix calme; Cuneric ne consentira jamais à nous hisser ensemble; le cruel ne m'accordera point cette consolation : ma fille, il faut nous séparer; cherche le moyen de t'échapper. Quelqu'un de mes serviteurs pourra, je pense, favoriser ta fuite. Cuneric s'est emparé de ce château et par conséquent de tout ce que je

possède; ainsi ^ de fille de châtelain te voilà tout à coup devenue une fille pauvre, très -pauvre, plus pauvre que la fille du dernier journalier de mes domaines. Hais ne perds pas courage; va, les biens temporels ne méritent pas que nous les regrettions. Tu vois aujourd'hui s'il est facile de nous les enlever dans cette vie; et d'ailleurs la mort viendrait nous les ravir. Mais ce qui me rassure à ton égard, c'est la certitude que tu possèdes des trésors auprès desquels l'or et les diamants ne sont rien , et que n'ôtent ni les caprices de la fortune, ni la mort même -. je veux dire les vertus que t'a enseignées ta mère, telles que la piété, l'activité, la modération, la douceur et la patience. Que cette portion de ton héritage te reste, mon enfant, et tu seras assez heureuse.

« Je te conseille de te retirer chez le brave charbonnier Burkhard. Lui et sa femme auront soin de toi. Tu vivras ignorée et tranquille dans leur humble retraite, jusqu'à ce qu'ils puissent te procurer un asile plus agréable dans le château de quelqu'un de mes amis. S'il faut que tu restes chez lui des années, ou même ta vie entière, tu pourras t'en consoler en pensant qu'il est moins rare de vivre heureux et de mourir en paix dans une chaumière que dans un château^ et, après tout, vivre heureux et mourir en paix est ce qu'il y a de plus désirable dans ce monde.

« Ne dédaigne donc point de te livrer aux travaux champêtres. Les callosités d'une main laborieuse sont plus estimables que les bagues brillantes d'une main oisive. Ah! c'est à présent que tu dois sentir combien ta pauvre mère avait raison

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de tinspirer Tamour du travail et de t*en donner l'habitude: que deviendrais -tu aujourd'hui si elle t'avait, au contraire, accoutumée à chercher le bonheur dans la parure, la bonne chère et les plaisirs bruyants ?

« Que mon sort ne t'inspire aucune inquiétude ; prie pour moi, et Dieu ne m'abandonnera pas : un jour sa main toute-puissante brisera mes fers. Hais , si je te vois aujourd'hui pour la dernière fois , si je dois finir ma carrière dans l'affreux cachot qui m'attend, ô ma fllle, promets -moi, promets à ton père de ne point oublier ses conseils, de t'appliquer à suivre les traces de ta vertueuse mère , et, quelque malheur que tu éprouves, d'être toujours par ta sagesse, ta piété et ta résignation, digne de tes nobles ancêtres... Prends cette chaîne et cette médaille d'or, glorieux présents de notre empereur; que la misère ne t'engage jamais à les vendre; conserve-les en souvenir de moi. D'ailleurs, peut-être un jour ces objets serviront à prouver que tu es issue de la noble maison de Tannebourg.

« A présent, ma fille, mets -toi à genoux , que je te donne encore une fois ma bénédiction paternelle. » Rose s'agenouilla, fondant en larmes et inclinant son charmant visage empreint de la plus douce piété et de la plus extrême douleur. Le malheureux père posa sa main enchaînée sur la tête de sa fllle , et dit d'un ton aussi touchant que solennel : a Que le Dieu tout -puissant te bénisse, et que la grâce de Jésus -Christ soit éternellement avec toi. » Rose ne répondit que par des sanglots; son père ne put alors retenir plus longtemps ses larmes ; il serra dans ses bras sa fllle désolée , et lui dit :

« Mon enfant, je ne t'oublierai jamais, et dans mon cachot je prierai sans cesse pour toi. Promets-oioi aussi , de ton côté . de ne pas oublier mes exhortations paternelles, et de les suivre fidèlement. — Oh ! oui , je te le promets ; je ferai ponctuellement et avec joie tout ce que tu m'as recommandé, tout , excepté une seule chose: je ne puis, je ne pourrai jamais te quitter. Ah! ne Texige pas; ne me dis plus de fuir ; mon cœur se brise à Tidée de me sauver sans toi. Peut-être, à force de supplications, parviendrai -je à obtenir de ce barbare chevalier la permission de partager ta captivité, de te suivre et de rester avec toi dans ton cachot pour te consoler et te servir. Oui, mon coeur me le dit, il écoutera la prière de Tamour filial , il aura pitié de ma jeunesse et de mes larmes. »

En ce moment, un bruit formidable s'entendit dans toutes les parties du château ; Cuneric venait de donner Tordre du départ : toute sa troupe accourait se ranger dans la cour; quelques soldats seulement devaient rester. Plusieurs guerriers entrent dans la chambre d'Ëdelbert. Rose le tient fortement serré dans ses bras, et demande en grftce qu'on l'emmène prisonnière avec lui; mais ces hommes farouches n'écoutent ni ses prières ni ses cris; ils b repoussent brutalement, ils arrachent son père de ses faibles bras, entraînent le chevalier dans la cour, où des torches nombreuses répandent une clarté lugubre. La porte extérieure était toute grande ouverte; le pont-levis était baissé; la troupe ennemie, déjà à cheval, était. rangée en ordre de marche et prête à partir. Chaque chevalier condui* sait un cheval en laisse. Deux énormes voitures

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étaient chaînées du butin enlevé dans le château ; une troisième et misérable cbarrette attendait le noble Bdelbert, qui y fut placé ou plutôt jeté. Il vit sortir de ses écuries ses chevaux, qu'on se hâta d'atteler à ces voitures. Celle où il était ne lui offrait aucun abri contre les injures de Tair; le froid le saisit, rhumidité de la nuit redoubla les douleurs de sa blessure , et il fallut attendre qu'il plût à son ennemi de donner Tordre du départ.

Enfin Guneric parut dans la cour, et s'élança sur son coursier; des cavaliers armés entourèrent la charrette où était l'illustre captif; alors, faisant retentir les airs des cris d'une féroce allégresse, la bande sortit du château en tumulte , et quand les chevaux passèrent sur le pont-levis, on eût cru entendre le tonnerre. Arrivé à la descente rapide de la montagne sur laquelle était assis le château , on alla plus lentement; en ce moment Rose rejoignit le convoi; elle vit Guneric trottant à cAté de la charrette qui emportait son père. Elle s'élança entre cette charrette et le cheval de Guneric ; elle le conjura, en versant un torrent de larmes , de lui accorder la grâce de s'asseoir à côté de son père. Tout en répétant son humble et touchante prière, elle courait entre la roue et le coursier, au risque d'être écrasée ou foulée aux pieds; mais elle ne songeait point à ce double danger, elle ne pensait qu'à son infortuné père et à partager ses malheurs pour le consoler. Insensible à ces douleurs et à ce dévouement de l'amour filial , l'impitoyable Guneric semblait ne pas l'entendre. Le poing gauche appuyé sur son côté , et tenant de la main droite son épée nue , il jetait autour de lui des regards fiers et ar*

rogants. Quand on fut au bas de la montagne, le barbare cria : « En avant ! » Sa troupe donna des éperons ; les charretiers fouettèrent leurs chevaux , et tout le convoi partit au grand trop. La pauvre Rose, voulant toujours suivre son père, courut après les ravisseurs, jusqu'à ce qu'elle sentit ses forces défaillir, et que le cortège eût disparu dans Tobscurité de la forêt et de la nuit.

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