‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 32 sur 107 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une nuit dans la forêt.

Rose, qui était rarement sortie du château , et jamais sans être accompagnée, se trouvait alors en pleine campagne, par une nuit orageuse, et absolument seule. L'éclair sillonnait les nuages sombres, le tonnerre grondait sur tous les points du ciel , la pluie tombait par torrents. La pauvre enfant ne savait de quel côté diriger ses pas. Elle chercha longtemps, mais en vain, quelque retraite pour so reposer et attendre le jour. Enfin elle trouva, dans un endroit planté de jeunes sapins très -serrés, un abri contre la pluie et le vent. Quoique seule an milieu de la nuit et dans une forêt , elle n'éprouva aucune crainte pour elle-même. Le chagrin qui remplissait son cœur ne lui permettait de songer ni au lieu où elle se trouvait, ni aux périls qui pouvaient la menacer, ni aux fureurs de l'ouragan; elle ne pensait qu'à son malheureux père.

Dès que ses yeux gonflés de larmes virent approcher l'aurore, elle sortit du fourré et regarda

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autour d'elle. Elle aperçut la tour du château paternel déjà légèrement éclairée par Taube matinale. « Ah! s'écria-t-elle, que je voudrais revoir encore une fois le foyer paternel, une seule fois! Peut-être y trouverais-je encore quelques fidèles serviteurs de mon père, qui prendraient pitié de moi et me montreraient le chemin pour aller chez Burkhard. Hais le château qui m*a vue naître et où j'ai été élevée est maintenant fermé pour moi , et peut-être pour toujours. » En parlant ainsi elle passait au pied de la montagne, se dirigeant vers la forêt où demeurait le brave charbonnier.

Elle connaissait fort peu le pays, et seulement par ce qu'elle en avait entendu dire à son père. Il lui avait dit qu'au fond de la forêt s'élevaient deux montagnes escarpées et couvertes de sapins, et qu'entre ces deux montagnes, environ à quatre lieaes de Tannebourg, se trouvait la cabane du charbonnier. De l'endroit où était Rose on découvrait au loin les deux montagnes : c'étaient des points de reconnaissance dont elle voulait profiter. Fixant donc ses regards sur leurs cimes, elle prit son chemin comme pour passer droit au milieu d'elles. Mais cette partie du bois était si sauvage , que bientôt elle ne découvrit plus ni chemin ni sentier. Elle se vit obligée tantôt de se frayer un passage à travers un épais fourré , tantôt d'abandonner sa direction pour tourner un marais, tantôt de franchir un torrent périlleux; et puis la forêt, qui, devenant toujours épaisse , ne lui laissa plus apercevoir les montagnes vers lesquelles ellelvoulait se diriger. Déjà le soleil avait fourni plus de la moitié de sa course, et Rose ne revoyait pas les montagnes.

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Pourtant elle ne perdit point courage; elle marchait toujours en avant et aussi vite que le permettaient les difficultés du terrain qu'elle avait à surmonter, lorsque la soudaine rencontre d'un énorme sanglier la fit fuir à toutes jambes. Enfin , n'en pouvant plus, elle s'abrite sous d'épaisses broussailles qui lui ferment le passage; elle s'assied sous un arbre, et se promet d'y grimper si le sanglier la poursuit jusque-là. Elle écoute attentivement ; tout est silencieux et tranquille. Mais elle a tout à fait perdu son chemin, elle ne sait plus de quel côté se diriger, et le soleil est déjà sur son déclin. « Hélas! dit la pauvre Rose, que deviendrai-je s'il faut que je passe la nuit dans cette horrible forêt , seule, et au milieu des bêtes féroces? «

Jusqu'alors l'excès de son chagrin l'avait empêchée de sentir l'aiguillon de la faim ; mais tout à coup le besoin de nourriture se manifesta si vivement, qu'elle craignit de mourir d'inanition. Quoique épuisée de faim et de fatigue, elle réunit encore assez de forces pour gravir une petite éminence, du haut de laquelle ses regards pouvaient s'étendre librement autour d'elle. Des nuages noirs couvraient le soleil couchant , et une vapeur brumeuse et rougeàtre enveloppait l'horizon. Rose se mit à genoux.

a 0 mon Dieu ! s'écria-t-elle, vous avez dit : Implorez-moi dans votre détresse, et je viendrai à voire secours!... Mon Dieu! mon Dieu! vous voyez où j'en suis!... » A peine achevait -elle ces mots, qu'un vent frais se lève et chasse les nuages; ils s'entr'ouvrent, et tout à coup les rayons du soleil vont colorer une colonne de fumée que Rose voit alors, dans le lointain , s'élancer du sein de la forêt, a 0

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Dieu de bonté, s'écria Rose, je vous remercie; vous me montrez la retraite du brave Burkhard. j» Aussitôt elle s'achemine vers l'endroit où elle a vu s'élever la colonne de fumée.

Dans cet instant Burkhard était assis sur un billot, devant un tronçon d'arbre resté en terre, brûlé à la hauteur de deux pieds et demi environ , et recouvert d'une planche clouée dessus , qui lui servait de table. Sur cette table était son souper : du pain, du beurre et une cruche d'eau. Dans l'herbe , à côté de lui , on voyait sa hache et son tisonnier. Il contemplait le coucher du soleil, et chantait son cantique du soir. Sa voix forte et sonore retentissait au loin dans la vaste forêt ; Rose l'entendit, et pressa le pas.

Lorsque Burkhard l'aperçut de loin , quoiqu'il ne pût encore la reconnaître, il fut surpris de voir une jeune demoiselle qui paraissait très-délicate s'aventurer ainsi dans cette forêt sauvage. Hais dès qu'il la reconnut, il se leva précipitamment, et, la saluant de loin par des cris de joie, il courut à sa rencontre et lui serra la main, selon l'usage du vieux temps ; puis tout à coup , se reprochant une pareille hardiesse, il lui demanda poliment pardon d'avoir touché et noirci ses jolies petites mains, et en même temps il lui témoigna sa surprise de la voir en ce lieu.

«Hélas! répliqua Rose en gémissant, vous ne savez donc pas encore la funeste nouvelle? — Qu'est-il donc arrivé? » s'écria le charbonnier, tout effrayé. Rose répondit : « Cuneric de Fichtenberg , à la tête d'une bande de satellites , est venu surprendre notre château de Tannebourg, la nuit

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dernière, et, après nous avoir pillés de fond en comble, il a chargé de chaînes mon pauvre père, et Ta entraîné à son château de Fichtenberg , où il menace de l'ensevelir dans un affreux cachot. — Quoi ! le misérable Guneric ! Que les mille et mille...! » s'écria le charbonnier avec véhémence en saisissant son tisonnier. Puis, s'efforçant de retenir un gros juron près de lui échapper, il ajouta d'un air calme : « Eh! mais, au nom du Ciel expliquez-moi cela , je vous prie ; j'ai vu votre père hier au soir, tout paraissait encore tranquille. Comment Cuneric a-t-il pu s'emparer en une seule nuit d'un château aussi bien fortifié que le vôtre? cela me paraît inconcevable. »

Rose s'assit sur le tronc d'arbre , à côté de Burkhard, et commença soii récit. Mais l'honnête Burkhard s'aperçut bientôt que la fatigue et la faim lui laissaient à peine la force de parler; il lui présenta donc, avec une cordiale bienveillance, la tartine préparée pour lui-même. Elle mangea avec appétit ce pain grossier, et but avidement de l'eau pure et limpide : ensuite elle reprit sa triste narration. Burkhard fut si touché de la confiance que lui accordait son seigneur en lui adressant sa fille, qu'il ne put retenir un torrent de larmes.

«Rassurez-vous, noble demoiselle, dit-il enfin; Dieu n'abandonnera pas votre digne père, et moi, je traverserai feu et flamine pour vous et pour lui. En ce moment , il vous faut du repos avant tout. Ma cabane est trop éloignée pour y aller ce sdr ; mais là, tout près, j'ai une petite hutte; la lueur des charbons enflammés vous permettra de la distinguer d'ici. Regardez , vous la voyez là-bas, entre

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ces trois grands hêtres; ce n'est qu'un toit posé sur quatre pieux, mais ce toit est impénétrable à la pluie. Une natte bien serrée vous garantira du vent, et le lit est en mousse fine et bien sèche. » 11 7 conduisit Rose, et se retira sous le feuillage épais de deux sapins peu éloignés, au pieds desquels il avait construit un siège de gazon sur lequel il se coucha. Le brave homme passa toute la nuit à songer au malheur du chevalier. Ce qui TafOigeait le plus , c'était de penser que la ruine et la captivité d'Edelbert venaient, au moins en partie, du secours que ce bon seigneur lui avait accordé contre les violences de Cuneric. Assiégé par ces réflexions pénibles , Burkbard cherchait dans sa tête , sans espoir de l'y trouver, quelque moyen de remédier au mal dont il se regardait comme la cause innocente : il se grattait l'oreille , il tirait son boanet enfumé , tantôt à droite , tantôt à gauche , et puis en avant , c^t puis en arrière ; enfin , ne pouvant plus le supporter sur sa tête échauffée, il finit par l'ôter tout à fait, et, joignant ses mains sans le quitter, il se mit à prier avec ferveur pour la délivrance du chevalier et pour le repos de la noble demoiselle. Le sommeil ne ferma pas ses yeux un seul instant.

Mais Rose dormit profondément jusqu'au grand jour, malgré l'ouragan qui survint, et dura toute la nuit.

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