‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 36 sur 107 · CHAPITRE. IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE. IX

Rose se fait serrante.

Enfin le samedi arriva. Ce fut un jour d'afiOiction pour Burkhard et sa famille. Rose n'était pas moins chagrine de les quitter. Elle songeait aussi qu'elle allait se mettre dans une dure servitude; mais elle se rapprochait de son malheureux père ; elle parviendrait peut-être à le voir, à le consoler, peut-être même à le délivrer. Cette pensée exaltait son courage. Burkhard et sa femme l'accompagnèrent jusqu'à la Usière de la forêt. Agnès, portaot son petit paquet, la suivit jusque chez le conciei^e^ qui les invita toutes deux à dîner.

Après le repas, Agnès fit en pleurant ses adieux à Rose. « Allons, dit la concierge, ne pleure pas tant; tu pourras venir nous voir quelquefois, et tu seras toujours bienvenue. Et, si à chaque visite tu

ROSE DE TÀNNEB0UR6. Igl

veoi nous apporter des moriDes , cela me fera bien plaisir, et ton voyage sera bien payé. » Agnès promit de venir souvent , et partit en sanglotant. La bonne Rose, maintenant séparée de ses braves amis et enfermée dans le château de son cruel ennemi, éprouva un grand serrement de cœur, comme si tout à coup elle se trouvait toute seule dans le monde.

Quand Agnès fut partie, la concierge s'assit dans un vaste fauteuil placé à côté du poêle , prit un air grave , et dit à Rose en lui montrant du doigt la place où elle devait se tenir debout pour l'écouter : « A présent, Rose, approche et tiens-toi là, j'ai quelques mots à te dire; écoute-moi bien. Je sais ce qu'on dit de moi dans tout le pays : on prétend que je suis violente, que je ne peux vivre avec personne ; que j'ai changé vingt fois de domestiques depuis cinq ans ; mais on ne dit pas pourquoi ; on n'a garde de dire les défauts de ces domestiques • je vais te les dire en deux mots. » Là-dessus elle se mit en devoir de passer en revue toutes ses servantes avec volubilité , et à exagérer les imperfections de chacune d'elles. La première était orgueilleuse , et voulait toujours avoir raison ; la seconde était gourmande et maussade ; la troisième , dormeuse et nonchalante; la quatrième, friande et voleuse comme une chatte; la cinquième, coquette le dimanche, et malpropre toute la semaine; la sixième, oublieuse à l'excès et effrontée menteuse; la septième, curieuse et mauvaise langue... Quoique la concierge parlât très-vite et qu'elle eût promis de dépeindre en deux mots ses vingt servantes , au train dont elle y allait elle en aurait eu

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ÎH ROSE DE TÂNNBB0UR6.

pour longtemps encore , si la sonnette de sa mattresse ne Teût interrompue. « J'achèverai demain, c'est dimanche , dit-elle à Rose. Évite toujours les défauts de ces créatures-là et ceux des treize autres dont il me reste à te parler. »

Rose le promit , et devint, en effet, le vrai modèle d'une bonne domestique. Tout ce qu'elle foisait, elle le faisait de bonne grâce et de bon cœur. Elle était infatigable, et c'était vraiment un plaisir de voir avec quelle ardeur elle se mettait à l'ouvrage. Jamais on n'avait besoin de lui commander deux fois la même chose ; elle s'acquittait des travaux ordinaires à l'heure convenable , et sans qu'il fallût les lui rappeler. Elle savait aussi juger ce qu'il y avait à faire de temps en temps , outre la besogne journalière ; et le plus souvent elle l'avait fait avant qu'on eût songé à le lui dire. Elle soignait beaucoup plus les intérêts de ses maîtres que les siens propres; elle aurait cru commettre un péché mortel si elle leur eût dérobé le moindre bout de fil. Elle était essentiellement discrète , et jamais elle ne se permettait de rien rapporter de tout ce qui pouvait se dire ou se faire dans la maison. Sobre et modérée dans ses désirs, elle était contente de tout, et par conséquent rien ne pouvait altérer l'égalité et la sérénité de son humeur. Jamais jeune fille ne fut plus modeste. Avait-elle manqué en quelque chose , elle avouait sa faute et en demandait pardon. La grondait-on injustement, elle écoutait et se taisait , et son silence respectueux et la douceur de sa figure angélique touchaient et calmaient bien mieux sa maîtresse que tout ce qu'elle aurait pu dire pour sa défense. La concierge elle-même do-

vÎQfpeuà peu plus douce, et, au grand étonnement de son mari, il se passa souvent des journées entières , puis des semaines , sans qu'on Tentendlt s'emporter une seule fois.

Néanmoins Rose avait un service fort pénible, fille était trës-babile dans tous les petits ouvrages habituels de son sexe, de son âge et de la condition où elle était née ; mais les travaux grossiers dont on la chargeait devaient nécessairement être étrangers et même désagréables à une jeune personne de son rang. Chaque matin il fallait se lever avant le jour, apporter de l'eau et du bois, préparer le feu, laver la vaisselle , balayer la chambre , frotter les meubles et laver le pavé et les carreaux de la cuisine. Dans les commencements, et avec la meilleure volonté du monde , elle ne put toujours remplir parfaite* ment toutes ces fonctions si neuves pour elle ; il lui fallut alors essuyer de durs reproches, les grossières injures de sa maîtresse , qui la traitait de maladroite et d'imbécile. La nourriture était assez bonne dans son genre, mais si différente de sa nourriture ordinaire, qu'il lui fallut de grands efforts de courage d'abord pour en manger, ensuite pour s'y habituer. Son lit était propre , mais bien maigre et bien dur pour une jeune personne aussi délicameat élevée.

Après avoir travaillé depuis le grand matin jusqu'au soir fort tard , non sans avoir été fréquemment grondée, elle montait enfin, triste et fatiguée, dans sa petite chambre , et son unique consolation était de prier. Elle ouvrait son cœur à Dieu ; elle lui demandait du courage et des forces , et elle le suppliait d'avoir pitié de son père.

184 ROSE DE TANNEBODRO.

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