CHAPITRE YIIl
Rose au château de Fichtenberg.
Rose, guidée par Agnès, arriva heureusement au bout de la forêt, qui, au château comme à la
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cabane, Tavait jusqu'à ce jour séparée du reste du monde. Au preniier aspect du château, encore éloigné, de Fichtenberg, dont la tour énorme s'élevait à une grande hauteur, il lui sembla qu'un trait aigu lui perçait le cœur. « C'est là que mon père gémit dans un horrible cachot ! Hélas! s'il vit encore, ô mon Dieu, dirigez mes pas et mes paroles, et faitesmoi trouver grâce devant nos ennemis. »
Rose dit adieu à la bonne Agnès, et continua son chemin toute seule. La première personne qui s'offrit à sa vue en entrant au château fut le chevalier Cuneric montant à cheval et partant pour la chasse. A l'aspect imprévu du persécuteur de son père, la pauvre Rose sentit fléchir ses genoux; son cœur se brisa, ses yeux se remplirent de larmes, et elle serait tombée à terre si elle n'eût trouvé tout près d'elle, à l'entrée de la cour, un banc de pierre, sur lequel elle se reposa. Au même instant le cor sonna, le cortège se mit en marche et défila devant elle.
L'orgueilleux Cuneric ne daigna pas jeter un regard sur la jeune fille , qui se leva par respect quand il passa , et qu'heureusement il ne connaissait pas.
Rose s'était rassise à la même place, rêvant au moyen de s'introduire auprès de la concierge, et ne sachant comment s'y prendre. Elle jugea pourtant que le plus sage était d'attendre qu'on vint lui parler. Bientôt elle vit arriver deux enfants, ils s'avançaient vers elle ; mais ils s'arrêtèrent à quelques pas et la regardèrent sans lui parler. Rose leur dit bonjour de l'air le plus doux. Ils s'approchèrent encore un peu; elle leur demanda com-
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ment ils s'appelaient. « Je m'appelle Ottmar, répondit un joli petit garçon ; et moi je me nomme Berthe , » reprit une petite fille plus jeune encore. On ne tarda pas à faire connaissance, et au bout de quelques minutes on se traita de part et d'autre comme de vieux amis. Ottmar ouvrit sans façoji le panier de Rose , et regarda ce qu'il contenait : Berthe , non moins familière , leva ses petites mains pour attraper les coquelicots et les bluets qui ornaient le chapeau de paille de sa nouvelle amie. Rose donna de bon cœur les fleurs à la petite fille, et partagea entre les deux enfants quelques poires excellentes que Burkhard avait glissées dans son panier : ce fut alors qu'elle fut charmante aux yeux de ces marmots.
Ces enfants étaient ceux du concierge ; et , dans cet instant même, le père, placé à un petit vasistas, observait tout ce qui se passait entre eux et l'étrangère ; il ne put être insensible aux caresses et aux petits présents qu'elle venait de leur faire. Sa jeunesse, sa douce voix, la décence de son maintien, lui inspiraient pour elle un intérêt dont il ne se rendait pas compte, et il admirait l'extrême propreté de sa mise villageoise. Non, se disait-il, non, certainement, je n'ai jamais vu une jeune paysanne si propre, si douce et si avenante.
11 sortit de sa loge , et invita Rose à l'y suivre. « Vous avez dans ce panier quelque chose à vendre? » lui dit -il d'un air afTable. Rose ouvrit son panier, et montra ses champignons. « Combien en voulez-vous ? reprit le concierge. — Ce qu'il vous plaira, répondit Rose; vous savez ce que cela vaut, et vous ne voudriez pas payer moins à une pauvre
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fille comme moi. — Bien répondu , s'écria le concierge très- satisfait; très -bien, mon enfant! Attends un peu; je vais moi-même porter ces champignons au chef de cuisine ; il y a longtemps qu*on n'en a mangé ; je ferai valoir les tiens , et j'espère qu'on les paiera bien. » Cela dit , il prit le panier et disparut.
Bientôt après, la concierge entra, portant la soupe pour le dîner. « Eh bien, dit-elle, que fait ici cette effrontée?... A-t-on jamais vu!... Qui Va permis d'entrer ici, dans ma chambre ?... Qui es- tu? d'où viens- tu? que veux-tu?... Allons, vite et tôt, décampe-moi d'ici ! Sauve-toi bien vite , ou je te jette ce plat à la tête , et je lâche le chien après tes cotillons. »
Heureusement les enfants intercédèrent pour Rose ; ils montrèrent à leur mère les fruits et les fleurs qu'elle venait de leur donner , et le concierge rentra, apportant le panier vide et l'argent des champignons.
« Allons, allons, dit -il à sa femme. Bh! mon Dieu ! ne te fâche donc pas comme ça tout de suite , cette pauvre fille est très-honnéte et très-douce. Bile a caressé tes enfants et leur a donné des fruits et des fleurs. C'est moi qui l'ai fait entrer ici, et je Ty ai laissée pour aller porter au chef des champignons qu'elle avait à vendre. Voilà-t-il pas de quoi se mettre en colère, et de belles raisons pour la faire dévorer ! Hoi , j'avais pensé une chose : nous avons besoin d'une domestique, si nous la prenions? Hein! qu'en dis -tu?... Mais bah! avec tes colères pour dès riens , personne ne voudra rester à notre service... Je te dis que c'est moi qui l'ai fait
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entrer! — Ah! bien, alors c*est une autre histoire; me voilà toute défâehée ; mais j'avais raison de me fâcher tout à Fheure : est-ce que je pouvais deviner ça?... J'arrive, et je vois là toute seule avec les enfants une grande innocente que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam ; tout de suite je me dis : Qu'est-ce que ça?... Écoutez donc, ma ftlle, il ne faut pas m'en vouloir ; c'est notre métier : on nous paie pour garder la porte, et nous la gardons. Ah! dame, c'est qu'il ne faudrait pas qu'un malintentionné s'y frottât, sortout quand je suis là..., non-da; et quand même ce serait un homme de six pieds, voyezvous ! — Vous avez raison, dit Rose, vous ne pouviez pas deviner qui m'avait introduite. D'ailleurs j'ai commis une faute en restant seule dans une chambre étrangère , et c'est à moi de vous demander pardon. »
Cette réponse plut à la concierge. Pourvu qu'on lui donnât raison, elle s'apaisait assez volontiers. « Puisque tu as partagé tes fruits avec mes enfants , dit-elle à Rose , viens partager le dîner avec nous. Allons, point de façons, prends une chaise et metstoi à table. »
Rose se mit donc à table ; mais les deux enfants lui donnèrent tant de besogne, qu'elle eut à peine le temps de manger quelques bouchées. Néanmoins elle leur parla toujours avec douceur et bonté, et elle répondit à toutes leurs questions d'une manière si aimable, que la mère en fut^enchantée.
Lorsque Rose prit son panier pour s'en aller, les deux enfants s'écrièrent à la fois : « Non, non, il faut rester ici, il faut rester avec nous! — Ma foi, oui, dit la concierge, ils ont raison, tu devrais
rester avec nous; j'en serais yraiment contente. Voyons , ne peux-tu pas rester? ne veux-tu pas entrer à notre service? qui t'en empêcherait? dis-moi ça , ma fille. — Hais je le veux bien , dit Rose , et rien ne m'en empêche ; j'accepte de grand cœur, et je vous promets de vous servir avec zèle et probité.— Eh bien, tant mieux, reprit la concierge; Toilà qui est convenu. Pourtant il faut retourner chez toi et prévenir ceux à qui tu appartiens. S'ils y consentent , tu pourras venir samedi prochain : nous t'attendrons; entends-tu , ma fille? »
Après avoir fixé les gages qu'elle voulait donner, la concierge remplit de pain blanc et de viandes salées le panier de Rose, en lui disant : « Tiens, emporte ça pour ta maison ; salue tes parents de ma part, et adieu; bon voyage! A samedi, entends-tu? »
Rose la remercia beaucoup , promit de revenir le samedi suivant sans faute, et, palpitante de joie, elle reprit le chemin de la forêt.
Agnès , qui tricotait en l'attendant , courut audevant d'elle. « Ah l Dieu soit loué! vous voilà revenue, mademoiselle Rose, vous devez être bien fatiguée et avoir grand'faim. Je vais vous donner du lait et une tartine. Racontez-moi , je vous prie , tout ce qui vous est arrivé. »
Rose la suivit. « Ah ! bonne Agnès , lui dit-elle, tu m'as attendue pour diner, et Ton m'a fait dîner au château; je n'ai pas faim, mais je me reposerais volontiers. Cependant il faut nous dépêcher pour arriver chez nous avant la nuit. Je te raconterai tout chemin faisant. — Et moi, dit Agnès , je mangerai tout aussi Men en marchant; si vous n'êtes
pas trop lasse, je serais d'avis que nous partissions tout de suite. » Et les deux amies se mirent aussitôt en route.
Vers le milieu de la forêt , et lorsque le soleil penchait vers son déclin , elles rencontrèrent Burkhard et sa femme, qui , s'inquiétant déjà de leur longae absence, venaient au-devant d'elles. Ces braves gens apprirent avec satisfaction le succès de Rose ; mais ils ne pouvaient se défendre d'un sentiment profond de regret et d'inquiétude en songeant qu'ils allaient la perdre, et qu'elle allait habiter désormais le château de Cuneric.