CHAPITRE XY
La châtelaine reconnaissante.
La pauvre mère était encore gisante sur le plancher. Elle commençait à peine à reprendre ses sens , lorsque Thécla entra dans l'appartement avec le
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petit Evrard. La voix de cet enfant chéri , qui se mit à crier et à pleurer en la voyant ainsi étendue à terre, dissipa son évanouissement. Mais un si terrible coup avait épuisé toutes ses forces; il lui fut impossible de gagner son lit ; Thécla eut beaucoup de peine à la placer sur un fauteuil. Auparavant il avait fallu lui amener son fils, le poser contre son sein , l'approcher de ses lèvres pour qu'elle le couvrit de baisers, et lui raconter en détail comment on était parvenu à le sauver. « Ah I méchant^ lui dit -elle enfin en le baignant de ses larmes, vois la frayeur que tu m'as causée, et le péril que tu as couru pour avoir désobéi à ta mère : je t'avais bien souvent défendu de jouer trop près du puits. Ah ! mon ami , si tu aimes ton père et ta mère , ne sois plus désobéissant à l'avenûr, et remercie Dieu d'avoir envoyé un ange à ton secours.
« Cet ange, c'est la pauvre Rose... Quoi! elle n'est pas ici, cette généreuse enfant?... Va, Thécla , va la chercher*, cours, dépêche -toi; qu'elle vienne Je veux la voir; mon cœur a besoin de la remercier; le service qu'elle nous a rendu est immense ; il sera récompensé. »
Thécla courut donc à la chambre du conciei^e , Rose y était déjà revenue; elle tricotait tranquillement auprès du lit de la petite fille de son maître. «Viens, s'écria Thécla, viens vite: Madame veut te voir tout de suite ; tu auras une bonne récompense ! » Ce mot de récompense blessa la délicatesse de Rose , elle ne voulait ni en recevoir ni monter chez la châtelaine; cependant elle obéit. Lorsqu'elle entra, la châtelaine courut à elle les bras ouverts; et, oubliant son rang, elle embrassa tendrement
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cette pauvre flUe, vêtue de bure et de grossière cotonnade. » 0 ma flUe! s'écria-t-elle , que je te dois de reconnaissance ! Que tu es bonne et courageuse ! Sans toi ce cher enfant n*existerait plus. Tu as sauvé mon enfant, je veux être ta mère ! dès ce moment tu ne me quitteras plus.
« Pour toi, Thécla, tu as manqué à ton premier devoir, tu t'en iras dès demain. » Thécla, sanglotant, demanda grftce à genoux. « Madame, je suis une pauvre orpheline : que vais-je devenir? Pardonnez-moi, je me corrigerai. — Non, répliqua la châtelaine, je ne puis plus te confier mes enfants. Tu m^as déjà fait cent fois la promesse que tu renouvelles à présent, et que tu ne tiendras pas mieux. »
Alors Rose prit la parole : « Daignez me permettre , Madame , d'intercéder pour Thécla. Certainement elle a manqué à son devoir, mais le malheur qui vient de lui arriver lui donnera l'expérience qu'elle n'avait point encore. Pour être juste, il faut , en songeant à sa faute , songer aussi à ses efforts pour la réparer et à son repentir. Si elle a exposé votre enfant, elle s'est aussi exposée pour l'arracher au danger, et elle a bien contribué à le sauver. Dieu vient de se montrer miséricordieux envers vous. Madame : refuserez-vous à présent même de vous montrer miséricordieuse envers une pauvre orpheline qui vous implore et n'a d'espoir qu'en vous? Vous pleurez encore de joie d'avoir recouvré votre enfant, et vous allez faire verser des larmes de douleur à la pauvre Thécla , en lui ôtant sa mère adoptive!... Oh!... non, non, vous n'aurez pas ce cruel courage.
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« Pour moi, Madame, je ne dois ni ne puis accepter la place que vous me faites Fhonneur de m'offrir. Je craindrais de commettre un péché énorme en évinçant une pauvre servante , et en faisant mon bonheur par le malheur d'autrui. »
La dame regardait d*un air tout étonné cette prétendue fille de charbonnier. « En vérité, dit-elle, je ne sais pas ce que je dois admirer le plus de ton courage ou de tes nobles sentiments !... Eh ! non, je ne renverrai point Thécla, mais tu ne me quitteras plus : tu seras ma compagne , mon amie , ma fille ; et , lorsque mon mari reviendra , je lui dirai tout ce que nous te devons , et je lui ferai connaître les nobles sentiments qui t'animent... Il saura te récompenser d'une manière digne de toi, car, ou je me trompe bien, tu n'étais pas née pour être servante. »
Rose, revenue sur le compte de la châtelaine, qu'elle voyait si reconnaissante envers elle et si bonne pour Thécla, aurait volontiers accepté les offres qu'on lui faisait de si bonne grâce ; mais elle n'aurait pu continuer de voir et de secourir son père. « Madame, reprit-elle, ce n'est pas l'état qui honore , c'est la manière dont on en remplit les devoirs. Je suis heureuse de mon obscure condition. J'y trouve l'occasion de rendre aux pauvres prisonniers de petits services dont ils seraient privés si je quittais la concierge. De grâce. Madame, laissez-moi où je suis ! — Singulière enfant , dit la dame , je ne te conçois pas! Mais ne puis-je donc rien faire pour toi?... Demande-moi quelque chose, demande tout ce que tu voudras , et je promets de te l'accorder : je te le promets sur l'honneur, pourvu qu'il n'y ait
pas impossibilité absolue. — Eh bien , Madame , répondit Rose , je reçois votre promesse. Accordezmoi seulement le temps d*y penser. Un temps viendra , j*espère, où vous pourrez me procurer un grand bonheur. Hais excusez -moi, Madame, je ne puis laisser plus longtemps seule Fenfant malade de la concierge. » A ces mots elle sortit précipitamment.