‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 43 sur 107 · CHAPITRE XVI Le secret découyerU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI Le secret découyerU

ndegarde de Fichtenbei^, c'était le nom de l'épouse de Guneric, était une dame aussi distinguée par son noble cœur que par la culture de son esprit. BUe admirait les nobles sentiments de Rose, et se sentait pour elle la plus vive affection ; mais elle ne pouvait s'expliquer sa conduite. Où a-t-elle pris, se disait-elle , ces nobles pensées et cette manière de les exprimer, et cette aisance modeste avec laquelle elle s'est présentée devant moi? Non, certainement, ce n'est point la fille d'un charbonnier... Pourquoi préfère-t-elle sa condition présente à celle que je lui offre ? Elle nous cache quelque chose. II faut approfondir ce mystère; la sûreté de ma famille ne me permet pas de négliger ce soin.

Elle chargea d'abord le vieux gouverneur de surveiller toutes ses démarches , et bientôt il vint annoncer que Rose visitait la nuit Edelbert , et qu'elle passait près de lui des heures entières. « J'ai écouté à la porte, et je n'ai pu distinguer ce qu'ils disaient; mais vous connaissez l'intrépidité de cette jeune

fille ; te chevalier est le plus grand ennemi de votre maison, Dieu sait ce qu'ils méditent ensemble et ce quUls peuvent oser. » Ce rapport étonna beaucoup la châtelaine. Elle défendit au gouverneur d'en rien dire à personne , et , comme il était sourd , elle résolut d'aller s'éclairer elle-même de l'objet de ces conférences. En attendant, elle continua d'avoir pour Rose les mêmes manières et la même affabilité. Enfin, au bout de quelques jours, le gouverneur l'avertit que Rose était dans le cachot d'Edelbert. Elle courut à la porte. Son mari l'avait si bien prévenue contre le chevaHer, qu'elle ne doutait point de ses desseins hostiles. Ce que je vais faire là , se disait- elle, est un métier bien peu honorable. Écouter aux portes est une action vile et répréhensible. Cependant, si j'agis ainsi, c'est que je m'intéresse au bonheur de cette jeune fille, et en même temps parce qu'il est de mon devoir de veiller à la sûreté de ma maison. La porte n'était que poussée; une lumière éclairait le cachot : elle put tout voir et tout entendre. « Ces pêches sont excellentes, disait le chevalier, elles sont de la même espèce que celles qui croissent à l'espalier de la grosse tour, dans le jardin de notre château de Tannebourg. C'était mon fruit de prédilection. — Que ne puis-je, répondit Rose, les cueillir encore, et te les apporter dans tcm bel appartement! — 0 ma chère fille, remercie Dieu d'avoir pu m'apporter celles-ci. L'arbre n'en a produit qu'une dizaine cette année, et la noble dame t'en a donné trois : il faut qu'elle ait bien de la bonté pour toi. — Sans doute , reprit Rose, et c'est pour cela que je voulais lui découvrir que je suis ta fille. Elle garderait mon secret, j'en suis sAre, et

ROSE DE TANNBBOURG. M

elle pourrait mieux que personne obtenir ta délivrance. — Je ne pense pas qu'elle y réussisse jamais. Ah ! tu ne sais pas combien Cuneric me déteste! Le cœur de cette bonne dame peut être généreux et sensible, mais Tftme de Cuneric est dure et implacable. — Mais s'il apprenait que ta fille a sauvé son fils, te laisserait-il mourir dans ce cachot? Va, s'il me voyait suppliante à genoux devant lui , il exaucerait ma prière. — Ne le crois pas , dit Edelbert ; je le connais trop bien : en t'ad* mirant , il ne cesserait pas de me haïr et de me persécuter. — Pourtant ! mon père , dit Rose , si Ton pouvait le convaincre que toi , à qui il a tout ravi , tu lui ferais du bien , même du fond de ton cachot, si tu le pouvais ; que c'est toi qui m'as appris à rendre le bien pour le mal; que sans tes exhortations je n'aurais probablement pas exposé ma vie pour sauver celle du fils de notre cruel ennemi, et qu'ainsi c'est bien toi qui es la cause première et principale de la conservation de son enfant , croistu qu'il ne se laisserait pas fléchir? — Je le crains, ma fille... Dans tous les cas il nous faut attendre le retour de Cuneric ; car, si même la dame me rendait la Uberté sans le consentement de Cuneric, ou qu'elle me permît seulement de circuler librement dans le château, je ne l'accepterais pas. Elle pourrait payer cher sa générosité : le cœur haineux de Cuneric s'irriterait contre elle , et je ne veux pas être un motif de peine pour cette généreuse dame. Ainsi garde ton secret, puisqu'il est inutile de le dire... Hais cet entretien nous attendrit trop, parlons d'autre chose. »

La châtelaine en avait entendu assez; elle se hâta

de regagner son appartement. Ainsi , se disait-elle , Rose est une noble demoiselle : c'est pour se rapprocher de son père qu'elle a pris ce vil costume et ce pénible emploi ! Les fruits que je lui donnais, eUe les réservait pour son père! C'est pour lui, pour lui qu'elle préfère à tout sa misérable position! Quel noble cœur que celui de cette enfant? Et pendant que nous tenons son père enchaîné dans un cachot, elle sauve la vie à notre enfant; et c'est son père, si malheureux par notre cruauté, qui apprend à sa fille à penser et à agir d'une manière si sublime ! Quels généreux sentiments dans l'âme de ce chevalier i Elle se mit à fondre en larmes. Non , repritelle , il faut lui rendre la liberté , son château , ses biens; le père et la flUe méritent d'être heureux, ils le seront. Que ne puis-je le délivrer à l'instant même ! Mais le vieux gouverneur ne m'écouterait pas. Du moins je saurai toucher le cœur de mon époux. Attendons son retour, et puisse le Ciel le ramener bientôt !

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