CHAPITRE III
Douleur d'une mère.
Tandis que tous les domestiques du château, rassemblés dans la chambre à coucher du petit Henri, faisaient retentir Tair de leurs lamentations et de leurs cris douloureux , pendant que Marguerite, échevelée, attachait ses regards égarés sur le berceau, vide maintenant, auprès duquel elle s'était jetée à genoux, au milieu des roses dont elle l'avait orné le matin même..., et qui dans cet instant étaient dispersées par terre , flétries et foulées aux pieds, la porte s'ouvrit, et l'on vit entrer... la comtesse.
La blessure du comte n'avait pas été aussi dangereuse qu'on le croyait d'abord; la présence et les soins de son épouse hâtèrent sa guérison. Et dès qu'il avait été hors de tout péril, la comtesse, à sa sollicitation, et pressée encore plus par la tendresse maternelle , s'était remise en route pour se trouver le plus tôt possible auprès de son cher enfant. En arrivant au château, elle courut droit à cette chambre où elle espérait presser contre son cœur l'objet de ses plus tendres affections.
On ne saurait décrire la stupeur où la subite apparition de la comtesse plongea toute sa maison. Marguerite jeta un grand cri. Son air désespéré, ses
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yeux rouges et gonflés , la pâleur de toutes ces figures consternées, et surtout... le berceau vide, frappèrent les premiers regards de la comtesse. Son âme fut saisie de terreur. Personne n'osait répondre à ses questions. Mille pressentiments sinistres, mille idées effrayantes se croisèrent dans son esprit avec la rapidité de Téclair ; elle tremblait d'apprendre la mort de son fils. Enfin , lorsque des demi-réyélations, interrompues par la crainte et les sanglots, lui eurent laissé deviner la vérité , elle tomba évanouie. "
Quand elle eut un peu repris ses sens : « 0 mon Dieu ! mon Dieu!... s'écria-t-elle, quel affreux malheur ! Mon enfant ! mon cher enfant ! Quelle nouvelle pour mon mari! Mon pauvre Henri, où estu?... En quelles mains seras-tu tombé? Ah! si, enlevé par des voleurs, tu allais grandir sans instruction, sans mœurs, sans principes ! Quelle horreur!... à peine osé-je y penser... Mieux vaudrait avoir à pleurer sur ta tom]}e.
« 0 mon Dieu, reprit- elle ensuite en tombant à genoux , Dieu de bonté et de miséricorde , donnezmoi , ainsi qu'à mon malheureux époux , la force de supporter chrétiennement ce coup afiBreux. Quoique ce soit l'imprudence et la malice des hommes qui nous aient privés de notre petit ange, cependant vous l'avez permis. Puisque vous en avez disposé ainsi , je remets mon enfant entre vos mains, je vous Toffre en sacrifice, quelque douloureux qu'il soit pour mon cœur...
« Hélas 1 on m'a arraché mon cher enfant , mais on ne peut le soustraire à votre puissance... Votre œil le voit partout où il peut être. Il m'est désormais impossible de lui donner les soins et les con-
LE JEUNE HENRI. tSS
seils d'une mère ; votre providence peut seule veiller sur lui. Oui , je suis assurée que votre divine bonté, qui nous éprouve aujourd'hui , permettra que cette douloureuse épreuve tourne un jour à notre satisfaction. »
G^est ainsi que cette mère vraiment chrétienne cherchait à adoucir sa peine.
Hais la pauvre Marguerite était inconsolable. Elle sp^. jeta aux pieds de la comtesse, et implora son pardon. « Ah! Madame, punissez-moi..., faites-moi périr, je Tai mérité... » La comtesse lui pardonna. « Ton profond chagrin, ton repentir sincère, méritent la rémission de ta faute; va, lui dit- elle, je te pardonne ; mais tu vois maintenant combien mes ordres étaient sages, et combien j'avais raison en te recommandant de ne jamais quitter cet enfant ; tu vois h quels malheurs peuvent exposer le goût du plaisir, î'étourderie et la désobéissance. Le seul moment d'oubli que tu as eu a suffi pour détruire h jamais mon bonheur, pour flétrir mon existence comme ces roses qui sont là sous nos pieds... »
Lorsque la comtesse , un peu remise de son premier trouble , eut appris que peu d'heures encore s'étaient écoulées depuis l'enlèvement de son fils , elle envoya plusieurs de ses gens sur toutes les routes, et fit faire des recherches de tous côtés. Mais ils revinrent les uns après les autres sans avoir rien découvert. Marguerite courait à la rencontre de chacun d'eux , et dès qu'elle apercevait de loin la tristesse peinte sur leur visage, sa douleur, un instant suspendue, se ranimait , et elle versslit des torrents de larmes. Enfin le dernier de ces envoyés revint aussi sans avoir pu découvrir la moindre trace de
Fenfant. Alors Marguerite perdit tout espoir, et, s'abandonnant à son afOiction , faillit perdre les yeux à force de pleurer. Néanmoins elle sembla se calmer peu à peu ; mais elle devenait d'une pâleur excessive, ce n'était plus que Tombre d'elle-même, et tous ceux qui la voyaient se sentaient émus de pitié. Un jour elle disparut tout à -coup, sans que personne pût savoir ce qu'elle était devenue.