‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 49 sur 107 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Enlèvement de Henri.

Marguerite , jeune paysanne pauvre et orpheline, avait rame aimante et pieuse, l'humeur douce et gaie, et la fraîcheur de son teint annonçait la santé et l'innocence. La réunion de ces avantages avait déterminé la comtesse à se l'attacher en qualité de bonne d'enfants. La jeune fille était bien résolue à suivre ponctuellement les instructions de sa maitresse, car dans la comtesse elle chérissait une bienfaitrice. La reconnaissance exaltait son zèle, et elle se complaisait à prodiguer les plus tendres soins à cet aimable enfant, en qui elle honorait déjà son futur maître.

Un jour, Marguerite tricotait auprès du joli berceau où dormait Henri , et sur lequel elle avait réuni des roses et d'autres belles fleurs , afin qu'l son réveil les premiers regards de ce cher enfant rencontrassent des objets agréables. Une gaze blanche et légère le défendait de la piqûre des mouches, et à travers ce tissu transparent ses joues rondes et vermeilles paraissaient plus fraîches encore que les roses dont une tendre sollicitude l'avait entouré.

Tout à coup une troupe de musiciens ambulants se fit entendre devant la porte du château. Les domestiques accoururent, et, profitant de l'absence de leurs maîtres , conduisirent ces étrangers dans une salle basse , où l'idée leur était venue soudainement de se procurer, ce soir même , le double plaisir de la musique et de la danse. Marguerite

aimait passionnément la musique ; mais , fidèle aux ordres de la comtesse , elle restait tranquillement assise à côté de Tenfant , qui dormait encore , lorsque Georges , le garçon jardinier, entra brusquement et lui dit : « Viens, Marguerite, descends un peu; si tu savais comme nous nous amusons làbas; jamais de ma me je n'ai entendu une si belle musique. L'un a un tambour de basque orné de petites clochettes , sur lequel il donne des coups de poing comme s'il voulait le mettre en pièces ; un petit marmot fait résonner un triangle d'acier, qui, ma foi, ne va pas mal, tandis qu'un gros et robuste gaillard souffle dans un cor de chasse, et en tire des sons si forts , que les deux oreilles m'en tintent à la fois... Descends donc bien vite. » Mais Marguerite disait qu'elle ne pouvait quitter le petit Henri une seule minute. « Bah ! quel enfantillage ! lui répliqua cet étourdi. Est-ce que tu voudrais faire la sainte nitouche , tandis que toute la maison s'amuse?... Tu vois bien que cet enfant dort, et tu ne peux pas lui être utile dans son sommeil... Allons, viens, viens; dans un petit quart d'heure tu retourneras à ton poste. Ne me refuse pas au moins une contredanse, je t'en prie. » Marguerite se laissa entraîner. Le cœur lui battait avec force en descendant à la salle , où tout le monde était déjà réuni , et elle s'y amusa fort peu. Elle se sentait tourmentée d'une vague inquiétude. Plusieurs fois elle voulut quitter la danse, mais les autres domestiques la retinrent. Enfin , n'y pouvant plus tenir, elle s'échappa , et retourna en toute hâte auprès de Tenfant chéri qu'une mère absente avait confié à sa garde.

GoDunent peindre son effroi ! le berceau était \ide : Tenfant avait disparu. Dans le premier instant, elle cherchait à se rassurer. Sans doute quelque domestique, pour lui faire une niche, avait, en son absence, caché Tenfant dans un autre lit. Mais la seule idée que la comtesse pourrait un jour être instruite de cette mauvaise plaisanterie, et par conséquent de sa négligence , la faisait tremUer. Elle parcourut à la hâte lous les appartements; ce fut en vain. Alors une frayeur mortelle s'empara de son âme ; elle se précipite dans la salle eu criant aux danseurs : « Le jeune comte n'est plus dans son berceau : qui de^vous m'a joué le mauvais tour de le cacher?... » Tout le monde resta muet de surprise et de^traînte; personne n'étant sorti de la salle , ils ignoraient ce qui s'était passé. Sur-le-champ on cessa la danse; les musiciens mêmes partirent sans demander leur salaire. Les domestiques visitèrent tous les appartements, et bientôt ils eurent l'afTreuse certitude que le jeune comte avait été enlevé, et que plusieurs objets précieux avaient également disparu. Ce fut alors qu'éclatèrent les gémissements et les sanglots, et que la désolation devint extrême et générale. « Ah i mon Dieu I mon Dieu ! s'écria Marthe , la femme de chambre , suffoquée par les larmes , que va devenir Madame quand elle apprendra cela?... Ce sera «on coup de grâce..., elle en mourra. »

Marguerite se livrait surtout au plus vident désespoir. Dans l'excès de sa douleur, elle voulut s'enfuir et se détruire même ; et si on ne l'eût retenue , elle se serait jetée dans la rivière.

« 0 mon Dieu ! mon Dieu ! s'écriait-elle sans cesse,

le cœur navré de douleur et de repentir, qui aurait jamais pensé qu'un seul instant d'oubli , qu'une si légère désobéissance pût avoir des suites aussi déplorables I »

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