‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 52 sur 107 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La fuite de la caveme.

A mesure que le petit Henri grandissait , il devenait plus curieux de savoir ce que faisaient les brigands , et où ils se rendaient lorsqu'ils s'absentaient de la caverne. Il les pria plusieurs fois de l'emmener avec eux ; mais il fut toujours refusé brusquement ou renvoyé à un autre jour. Quelquefois ils sortaient tous et le laissaient seul avec la vieîlie bohémienne, qui devenait impotente et ne pouvait presque plus marcher. Toujours clouée sur son siège, toujours grondeuse et maussade, elle raccommodait le vieux linge, ou dormait. Quelle triste compagnie pour un petit garçon vif et remuant ! . Un jour que , restée seule avec Henri , elle était

plongée dans un profond sommeil , le jeune enfant alluma une bougie , et se mit à fuir de toutes ses forces dans la longue et ténébreuse galerie par laquelle il avait toujours vu partir les voleurs. 11 marchait, il courait avec tout le courage que le désir et Fespoir donnent à la jeunesse ; et , quoique la galerie fût très -longue, bientôt il arriva au bout et se trouva devant la porte de fer. Hais, comme elle était fermée avec une énorme serrure , il ne put jamais l'ouvrir, et force lui fut de retourner tristement sur ses pas. Chemin faisant, il avait observé que la galerie principale avait plusieurs embranchements plus étroits, et qui paraissaient se prolonger bien avant sous terre. Il eut le courage de s'engager dans le premier de ces passages qu'il rencontra. Après avoir marché longtemps, et vainement cherché quelque issue, il vit sa bougie, déjà presque consumée, près de s'éteindre. 11 allait se trouver enveloppé dans les plus épaisses ténèbres. Tout à coup il crut apercevoir dans le lointain une brillante lumière. Transporté de joie et de curiosité, il redoubla la vitesse de sa marche. La lumière rougeâtre grandissait de plus en plus ; à la fin elle s'accrut tellement , qu'il lui sembla voir un grand corps lumineux qui se tenait debout au fond du passage. Néanmoins il s'avança toujours courageusement , et se trouva enfin dans une fente de rochers , qui laissait passer les rayons de l'aurore , et par où il était facile de sortir du souterrain. Transporté de joie, Tenfant ne fit qu'un saut , et le voilà en pleine liberté...

Aucune langue ne saurait décrire les diverses sensations qu'il éprouva lorsque , échappé de ces

noirs souterrains , il se trouva pour la première fois sous un beau ciel bleu, dans une contrée magnifique, environnée de bois et de montagnes.

Ce fut par une belle matinée d'été que cet enfant éprouva ce délicieux plaisir. Le soleil était sur le point de se lever. Le ciel brillait comme une mer de feu; et les reflets de Faurore donnaient une teinte dorée à la cime des arbres et des montagnes. La terre était émaillée de verdure et de fleurs ; les oiseaux faisaient entendre leurs chants mélodieux , et plus loin, vers le milieu de ce riche vallon, un grand lac semblable à un vaste miroir reproduisait sur sa surface limpide les feux de Taurore et les formes variées des montagnes et des collines dont il était entouré.

A ce spectacle si imposant, si nouveau pour lui, Henri resta immobile de surprise et de ravissement. Il semblait se réveiller d'un long et profond sommeil; il chancelait comme quelqu'un qui est encore à moitié endormi ; il ne pouvait que regarder, et fut longtemps sans trouver des paroles pour exprimer son étonnement. Enfin il s'écria : « Ou suis-je?... Ah! quelle étendue, quelle immense étendue autour de moi!... que tout ceci est beau! « Puis il regardait avec une nouvelle admiration, tantôt la cime d'un chêne élevé , tantôt un rocher couvert de verts sapins, puis ce lac uni comme une glace, ou bien encore un buisson d'églantiers en fleur.

En ce moment le soleil se leva dans toute sa majesté derrière une colline verdoyante ; des nuages d'or et d'azur flottaient autour de l'astre radieux. Ces nuages eux-mêmes étaient si brillants, que le

jeune Henri crut assister à Tembrasement des deux; il y fixa ses regards avides sans pouvoir les en détourner; cependant le soleil, se dégageant peu à peu des légères vapeurs matinales qui le voilaient sans le cacher, se montra au-dessus de la colline sous la forme d'un globe d'or resplendissant de feu. « Qu'est-ce donc que cela? s'écria Henri , l'œil immobile et les bras étendus. Quelle lumière miraculeuse!... Hais bientôt, ébloui par l'éclat toujours croissant des rayons solaires , il fût obligé de dé* tourner la vue.

' Ensuite il se promena un peu; mais il osait à peine faire un pas, craignant d'écraser les jolies petites fleurs dont la terre était parsemée. Tout à coup il aperçut lin petit agneau caché sous un buisson de roses sauvages.

«Ah! voilà un mouton, un mouton, » s'écriat-i] plein de joie. II courut et voulut le saisir ; mais l'agneau, en se réveillant , se leva et se mit à bêler. Henri recula tout effrayé : « Quoi donc?... cet agneau est en vie , il parle , il marche ! les miens qae j'ai laissés dans la caverne sont muets et immobiles : aucun d'eux ne peut bouger. Quel miracle ! Qai a donc pu apprendre à celui-ci à parler et à marcher?... » Alors il voulut lier conversation avec l'agneau; il lui adressa diverses questions; et, comme le petit animal ne lui répondait que par le même cri, il fut sur le point de se fâcher contre lui.

Au même instant le berger survint. C'était un beau jeune homme , ayant le visage frais , des joues vermeilles et une blonde chevelure. Il cherchait son agneau, et l'avait aperçu au moment où l'enfant le caressait. Quand il arriva, Henri fut d'abord ef-

frayé, mais il se rassura en voyant ce berger le saluer d*un air aimable et riant. « Ah! que tu es beau ! s'écria-t -il en regardant le jeune pâtre : dismoi donc, ajouta-t-il en montrant le ciel et la terre, cette grande et large caverne est-elle à toi? He permettras-tu d'y rester auprès de toi et de ton agneau?» Le berger avait peine à comprendre ce que cela voulait dire ; il crut d'abord que le petit inconnu avait perdu la raison. Mais , revenu bientôt de son erreur, il lui demanda qui il était , et comment il était venu dans cette contrée. Lorsque Henri lui eut raconté qu'il sortait de dessous la terre , et qu'il lui eut expliqué aussi ce que faisaient dans la caverne la vieille grand'mëre et les hommes à longues barbes, le berger comprit le mystère et fut saisi d'une terrible peur. Pourtant, ému de compassion, il prit Henri sur un bras , l'agneau sous l'autre , et s'enfuit d'un pas rapide , conmie si déjà les voleurs eussent été à sa poursuite.

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