‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 60 sur 107 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le comte de la Rochène.

Enfin le comte arriva. C'était un grand et bel homme, d'une figure noble et distinguée, ayant des manières douces et prévenantes. 11 salua Termite avec beaucoup d'affabilité, et l'invita à monter avec lui dans l'appartement qu'on lui avait préparé ; il le fit asseoir à table à cdté de lui , ordonna à ses gens d'apporter de son propre via , remplit d'abord le verre du bon vieillard et but à sa santé , en choquant leurs verres, suivant l'usage de nos ancêtres.

a Je vous salue de tout mon cœur, vénérable père, lui dit-il : savez-vous qu'après une course à cheval aussi fatigante, et par un temps aussi aflreux, il est bien agréable de trouver un gtte pour se reposer, et un bon feu pour se réchauffer? Cependant votre compagnie et l'aspect de vos traits vénérables me font plus de plaisir encore. Je vous trouve toutes les marques de la loyauté et de la franchise, et vous m'inspirez une telle confiance, que je vous prie sans façon de permettre que je vous ouvre mon cœur;

« Vous voyez comUen mes gens sont joyeux de revoir leurs foyers , après une campagne longue et meurtrière. Mais ( et pareille chose n'est pas rare dans ce monde ) moi leur chef, je suis le seul triste au milieu d'eux ; loin de partager leur allégresse , j'éprouve , sans savohr pourquoi , un chagrin inté-

rieur, qui me consume ; j'ai un pressentiment involontaire qu'en arrivant chez moi la situation de ma famille me fera éprouver de bien grandes peines... Je sais pourtant que ma femme se porte bien, mais je ne puis m' empêcher d'être fort inquiet au sujet de mon fils unique. Depuis longtemps ma femme i ne in'en a donné aucune nouvelle positive, et i 'même dans sa dernière lettre j'ai remarqué avec \ chagrin qu'elle ne m'en parlait que d'une manière vague, et comme pour me préparer plus tard à apprendre la perte de cet enfant. Depuis ce moment je suis extrêmement inquiet , et il me tarde de connaître toute la vérité... Père Ambroise , vous devez connaître beaucoup de seigneurs et de chevaliers, car autrefois vous étiez aussi un vaillant guerrier : dites-moi, je vous prie, si dans les pays que vous avez parcourus, vous n'auriez rien appris de ce qui se passe au château de la Rochêne. »

Une joie douce et pure brillait sur le visage du père Ambroise. « Rassurez- vous, seigneur, répondit-il , je puis vous donner les nouvelles les plus heureuses ; votre fils se porte bien , c'est le plus aimable enfant que j'aie vue de ma vie.

— Vous le connaissez donc? s'écria le comte avec l'accent de la joie et de la curiosité.

— Oh! très -bien, lui dit l'ermite. Cependant il faut que vous sachiez que pendant votre longue absence il s'est passé des choses extraordinaires à l'égard de cet enfan^t. »

Alors Ambroise rapporta au comte tout ce qu'il savait de l'histoire de Henri , et , pour lui prouver la vérité de son récit , il lui montra le médaillon renfermant le portrait de la comtesse.

« Oui , c'est elle , s'écria le comte ; il me semble la voir. Ah ! il fut un temps où ce portrait était d'une ressemblance frappante; mais aujourd'hui... aura-t-elle conservé cette fraîcheur éclatante? Ah! pauvre femme, combien elle a dû souffrir!... Mais, dites -moi, où est donc actuellement mon enfant ?

— Dans cette maison, répondit Ambroise.

— Comment! ici dans cette maison, si près de moi! s'écria le comte en se levant si brusquement qu'il renversa son siège. Et pourquoi ne me disaistu pas cela tout de suite , vieux père ? Je t'en prie , conduis-moi bien vite auprès de lui. »

Le père Ambroise prit la lumière , et le comte le suivit dans sa chambre, auprès du lit de son fils. L'enfant dormait d'un sommeil paisible, l'innocence était peinte sur son visage. Il était beau comme un ange. Le comte ne pouvait se lasser de le contempler en versant des larmes d'attendrissement. Oh! comme il est charmant, comme il est grand et embelli! 0 ma bonne et tendre épouse! ce n'est qu'à présent que je conçois le sens de tes lettres ; et combien je dois te savoir gré pour le soin que tu as pris de m'épargner un désespoir qui aurait été sans bornes !... Henri, mon cher Henri, s'écriat-il à haute voix en prenant la main de l'enfant et en l'embrassant avec tendresse, réveille -toi, regarde ton père, le voilà, c'est moi. » Le petit Henri se frottait les yeux; il regardait le comte d'un air étonné , et avait bien de la peine à tenir ouverts ses yeux encore endormis. « C'est.toi! dit-il enfin avec un aimable sourire. Ah ! bonjour, mon cher papa ; et maman est-elle aussi avec toi ?» Le comte

prit renfant dans ses bras, et lui prodigua les plus vives Caresses en versant des larmes délicieuses.

« C'est la Providence qui t'a sauvé , ô mon cher nis ! lui dit -il; je ne puis assez remercier Dieu de t'avoir rendu à ma tendresse. 0 respectable vieillard, que d'obligations je vous ai! toute ma fortune ne pourrait suffire à tous récompenser dignement de tout ce que vous avez fait pour mon fils. >>

Pendant que tout ceci se passait, Marguerite était aussi entrée dans la chambre ; mais , quoique fort aise de ce qui venait d'arriver, elle se tint timidement à l'écart. Le comte, en l'apercevant, la fit approcher, lui tendit amicalement la main, et l'encouragea par des paroles de bienveillance. « Pour les brigands, s'écria- 1- il avec indignation, je yeux qu'ils reçoivent la juste punition de leurs crimes !» A ces mots , il ordonna aui hommes les plus intrépides de sa suite d'aller traquer les voleurs , de les arrêter, et de les conduire bien enchaînés au château de la Rochêne. Ensuite il continua de causer avec son fils; et il aurait passé toute la nuit dans cet agréable entretien, si le père Ambroise n'eût représenté que tout le monde avait besoin de dormir, afin d'être plus en état de continuer la route, et d'arriver le lendemain de bonne heure à la Rochêne.

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