CHAPITRE I
Mariage de Genevièye.
Il y a plusieurs siècles, Tapparition de rÉvangile dans les Gaules et la Germanie vint dissiper les ténèbres du paganisme , et adoucir les mœurs sauvages de nos braves ancêtres. La terre même, inculte et stérile , prit un plus riant aspect sous la main laborieuse des premiers disciples de la religion chrétienne, et dans beaucoup de contrées les forêts immenses firent place aux riches champs de blé et à des jardins fleuris. C'est à cette époque reculée que vivait dans les Pays-Bas un très -noble seigaeur, le duc de Brabant. Il était généralement admiré, pour son intrépide courage dans les combats; comme aussi sa piété sincère, son active charité et son inébranlable droiture le faisaient honorer et chérir de tout le monde. Son épouse la duchesse avait des sentiments non moins élevés;
tous deux n'avaient qu'un cœur et qu'une âme.. N'ayant qu'une fille unique, nommée GenevièYe, ils l'aimaient au delà de toute expression, et lui donnèrent l'éducation la plus soignée.
Dès l'enfance, Geneviève montra beaucoup d'intelligence , un excellent cœur, et dans toute sa conduite une grande douceur et beaucoup de sensibilité. Lorsque , suivant les mœurs et les usages de ce temps , la duchesse était assise à côté de son rouet, sa fille , âgée de cinq ans, placée sur sa jolie petite chaise, maniait le fuseau avec une- rare ba-« bileté, et formait les fils les plus délicats et les plus égaux. En filant elle adressait à sa maman des questions spirituelles, ou lui faisait de justes réponses sur divers sujets, en prononçant chaque mot d'un ton doux , clair et posé. Tous ceux qui la voyaient et l'entendaient en étaient étonnés , et s'accordaient à dire que cette enfant était destinée à quelque chose d'extraordinaire. A l'âge de dix à douze ans, lorsqu'elle accompagnait ses illustres parents à l'église , à la douce piété respirant sur sa charmante figure, à l'air d'innocence et de candeur répandu sur toute sa personne, aux longues boucles dorées de sa blonde chevelure , à cette robe blanche flottant sur le siège en velours rouge où elle se plaçait entre son père et sa mère , surtout lorsqu'elle s'agenouillait au pied de l'autel , élevant vers le ciel ses beaux yeux bleus pleins de dévotion, qu'elle abaissait ensuite vers la terre avec componction, on croyait reconnaître un ange du Seigneur. C'était bien réellement comme un ange consolateur qu'elle apparaissait dans la cabane du pauvre et près du lit des malades. Elle portait aux enfants des vête-
ments qu'elle avait confectionnés elle-même, et distribuait aux malheureux les pièces d'or que le duc lui avait données pour sa toilette. Soir et matin, tenant au bras un petit panier, elle courait, sans être vue , chez les malades ; elle leur apportait des aliments sains et des fruits savoureux , dont elle s'était privée elle-même.
En grandissant, elle devint un parfait modèle d'innocence et de beauté , et toutes les mères sages proposaient à leurs enfants la Demotselle, car c'est ainsi qu'on appelait alors les princesses ducales , comme un vivant exemple de piété , de modestie , d'activité, de doucetir et de toutes les vertus de son sexe.
Vers ce temps, il arriva que Sigefiroi, seigneur palatin , sauva la vie au duc dans une bataille. Sigefroi était un chevalier d'une haute bravoure; son caractère et ses sentiments étaient nobles et élevés; sa figure était distinguée. En revenant de la guerre, le duc le prit avec lui dans son palais; bientôt il l'aima autant que s'il eût été son fils, et il lui donna sa fille pour épouse. Quand arriva le matin où Geneviève devait partir avec son époux, les pleurs coulèrent de tous les yeux aussi bien dans le palais ducal que dans toute la contrée. Geneviève ellemême , quoiqu'elle aimât beaucoup son époux , ne put retenir un torrent de larmes.
Son père la serra encore une fois dans ses bras , et lui dit : « Tu vas nous quitter, ma chère fille! Ta mère et moi nous vieillissons, nous resterons ici, et nous ne savons pas si tu nous reverras jamais ; mais Dieu t'accompagnera , et partout il sera près de toi. Aie toujours son image devant les yeux et
dans ton cœur, ainsi que tu Tas appris de nous , et ne Vécarte jamais de ses voies; alors nous pourrons être sans inquiétude sur ton compte et mourir en paix. »
Ensuite la mère éplorée Tentoura de ses bras tremblants, et à travers mille sanglots laissa échapper ces paroles : « Adieu , Geneviève ! adieu , ma fille ! Que Dieu te protège ! J'ignore quelle destinée t'attend , mais j'ai le cœur rempli de vagues et sinistres pressentiments. Tu as toujours été bonne fille , tu étais notre plus grand bonheur sur la terre , jamais tu ne nous as affligés : oh! conserve -toi bonne et vertueuse; ne fais jamais rien dont tu aies à rougir devant Dieu et tes parents. Encore une fois , reste bonne et vertueuse , alors tout ira bien. Et si nous ne devons plus nous revoir dans ce monde, nous nous reverrons certainement dans le ciel. »
Ensuite les deux parents se tournèrent vers le comte, et lui dirent : « Emmenez -là, nous vous la confions; c'est notre bien le plus précieux ; elle est digne de vous. Conservez - lui votre amour, et , à compter de ce moment, remplacez auprès d'elle son père et sa mère. » Le comte Sigefroi promit tout , et s'agenouilla avec Geneviève pour recevoir la bénédiction paternelle.
En cet instant l'on vit entrer Idolphe , l'évéque qui avait célébré le mariage de Geneviève avec Sigefroi. C'était un vénérable prélat aux cheveox blancs, aux joues vermeilles. Il posa également ses mains sur le couple , le bénit , et dit à Geneviève : « Ne pleurez pas, noble dame, Dieu vous a destiné un grand bonheur..., mais tout autrement que nous
GENEVIÈVE. il
tous ici nous ne pensons. Un jour \iendra où toutes les personnes ici présentes en remercieront le Ciel avec des larmes de joie. Souvenez -vous de ce que je TOUS dis actuellement, toutes les fois qu'il vous arrivera quelque chose d'extraordinaire... Adieu! que le Seigneur soit avec vous ! »
A ces paroles du. pieux et sage vieillard, tous les assistants furent saisis d'un vague pressentiment : on s'attendait à de grandes épreuves, et la douleur générale se changea en une silencieuse confiance en la providence divine. Le comte aida sa chère Geneviève , qui était pâle , chancelante , à monter sur un coursier magnifiquement harnaché, qu'on avait amené pour elle; puis il s'élança sur son cheval de bataille , et tous deux partirent suivis d'une brillante escorte de chevaliers.