CHAPITRE II
Départ de Sigefiroi pour la guerre.
Le château du comte , nommé Sifroibourg , était situé sur un rocher très -élevé , entre le Rhin et la Moselle , dans une contrée fort agréable. Quand le comte avec sa jeune épouse s'approcha du château, tous ses serviteurs et vassaux , hommes et femmes , jeunes gens, jeunes filles et enfants, parés de leur plus beau costume, étaient déjà rassemblés pour recevoir le jeune couple. Le portail avait été orné de vertes guirlandes, et le chemin était jonché de fleurs.
Tous les yeux se dirigèrent sur Geneviève , tous brûlaient de voir leur jeune souveraine. Hais dès qu'ils purent la contempler de plus près , un étonnement général saisit tout le monde; car la figure de Geneviève, miroir d'une ftme bienveillante et angélique , avait réellement quelque chose de céleste. Geneviève, après être descendue de cheval, salua tout le monde avec tant de douceur et d'amabilité, avec des expressions si touchantes et si simples ; elle parlait aux vieillards d'un ton si respectueux , aux mères portant leurs enfants ou les tenant à la main, d'une manière si affable; elle s'informait du nom et de l'âge des enfants , en leur distribuant si abondamment des cadeaux , que tout le monde fut enchanté. Mais lorsque, d'après la promesse qu'en route elle avait obtenue de son époux , elle annonça aux guerriers et aux serviteurs double paie pour cette année, aux sujets et aux vassaux franchise de toutes impositions pour cette même année, et aux pauvres d'abondantes distributions de blé et de bois , tous poussèrent ensemble mille cris d'allégresse; des larmes de joie coulèrent de tous les yeux, on félicita le comte, et des milliers de vœux fervents montèrent au ciel pour le bonheur des jeunes époux. Les vieux guerriers du comte, qui , par respect pour leur chef, se tenaient immobiles sous les armes, ne pouvaient eux-mêmes commander h leur émotion , et l'on vit des larmes couler le long de leurs épaisses moustaches.
Sigefroi et Geneviève vécurent dans la plus heureuse union ; mais cette félicité ne dura que peu de semaines. Un soir, fort tard, après souper, les bougies étant déjà allumées, les deux époux étaient
assis daos leur chambre. Geneviève filait et chantait , et Sigefroi raccompagnait sur le luth. Tout à coup ils entendirent devant le château le son des trompettes guerrières.
« Qu'est-ce donc ? cria le comte k son écuyer qui accourait.
— Nous avons la guerre, répondit celui-ci. Les Maures sont venus faire une irruption soudaine d'Espagne en France , et menacent de porter en tous lieux le fer et la flamme; deux chevaliers sont en bas apportant les ordres du roi. Il faut , s'il est possible, partir cette nuit même pour rejoindre immédiatement l'armée du roi. »
Le comte descendit sur-le-champ; salua les deux chevaliers , et les conduisit dans le grand salon de cérémonie. La comtesse, effrayée, courut tout de suite à la cuisine ordonner les apprêts nécessaires pour traiter les chevaliers , car dans ces bons vieux temps les comtesses elles-mêmes ne rougissaient point de présider à leur cuisine. Le comte passa toute la nuit à faire ses préparatifs, à expédier des messagers pour rassembler ses soldats de tous les points de la contrée , et à régler toutes choses pour le temps de son absence. Les chevaliers du voisinage s'empressèrent de se réunir dans son château , où retentissaient le bruit des armes, les pas des guerriers chargés de leurs cuirasses, et le cliquetis des éperons. La comtesse fut toute la nuit.occupée à traiter tout ce monde, et à emballer le linge et les autres objets dont le comte avait besoin pour la campagne. A la pointe du jour, tous les chevaliers étaient réunis dans la grande salle , tous armés de pied en cap ; le comte , armé de même , portant sur
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son casque un superbe pauache , se trouvait au milieu d'eux. Devant le portail du château, cavaliers et piétons étaient déjà rangés en ordre de bataille, et attendaient son arrivée.
Geneviève entra en ce moment dans la salle, et, suivant l'usage de cette époque chevaleresque, elle présenta à son époux l'épée et la lance. « Sers -toi de ces armes pour la gloire de Dieu et de la patrie , pour défendre l'innocence opprimée et pour épouvanter le crime audacieux , » lui dit - elle ; et soudain elle tomba dans ses bras , aussi pâle que le mouchoir blanc qu'elle tenait à la main. De sinistres pressentiments , qu'elle ne pouvait encore s'expli* quer, remplissaient son cœur.
« Ah! Sigefroi, si tu ne revenais plus! soupirat-elle en cachant son visage dans son mouchoir.
— Sois tranquille, Geneviève, répondit le comte, nul ennemi ne me renversera à moins que Dieu ne le permette. Partout nous sommes sous la main de Dieu. Dans notre château nous sommes aussi près de la mort que sur le champ de bataille : il n'y a que Dieu qui puisse nous en préserver à tout instant; il est le Dieu des armées et le rempart le plus invincible. Ainsi, ne te chagrine pas, ma chère épouse , et sois sans inquiétude à mon égard. J'ai chargé mon fidèle intendant d'avoir soin de toi, du château et du comté. A partir de ce moment , il est non- seulement intendant de mon château, mais administrateur de tous mes domaines. Allons , je te recommande à la protection du Tout-Puissant. Adieu, conserve -moi tes souvenirs et prie pour moi. »
- Geneviève l'accompagna encore jusqu'au bas de
Tescalier : tous les chevaliers les suivirent/Dès qu'ils eurent atteint le portail , les trompettes sonnèrent , les sabres agités brillèrent en Tair aux rayons du soleil levant, pour saluer la présence du comte. Lui , afin de cacher les larmes qui allaient lui échapper, s'élança vivement sur son coursieret partit en avant. Chevaliers, écuyers et soldats, tous franchirent comme lui, au galop, le pont-levis tremblant, qui rendait un bruit semblable au roulement du tonnerre. Geneviève, du haut de la tour, suivit des yeux le cortège jusqu'à ce qu'elle le perdît de vue ; ensuite elle se renferma dans sa chambre , et resta toute la journée sans prendre aucune nourriture.