CHAPITRE VI
lettre de Geneyiève à Sigefroû
Vers minuit , Geneviève entendit frapper doucement à la petite fenêtre de sa prison. « Madame, veillez-vous encore , dit une voix émue et douce. Ah ! que vais- je vous dire? L'abominable Golo ! que Dieu le punisse de sa scélératesse I
— Qui êtes-vous? demanda Geneviève en se levant et s'approchant de la grillCé
— Je suis la fille du garde de la tour, répondit le voix; vous rappelez-vous encore Bertha, qui a été si longtemps malade , et à laquelle vous avez fait tant de bien durant sa maladie? Je vous aime, Madame , et je voudrais vous prouver ma reconnaissance ; mais, hélas ! je viens vous apporter une nouvelle affreuse. Votre mort est résolue pour cette nuit même. Le comte Fordonne ainsi , car il vous croit réellement criminelle sur la foi de Golo. Ce monstre a reçu aujourd'hui une lettre du comte : on doit vous trancher la tête. J'en suis sûre. J'ai entendu Golo donner les ordres aux bourreaux. Votre enfant doit mourir avec vous. Le comte ne veut pas le reconnaître pour son fils. Ah ! Madame, quand j'ai entendu ces horreurs , je me suis enfuie. Je n'ai pu fermer la paupière , et dès que j'ai su tout le monde plongé dans le sommeil, je me suis levée malgré ma maladie , et j'ai essayé de me traî-
le GENEVIÈVE*
ner jusqu'ici. Car, hélas ! je ne pourrais plus vivre , si je n'étais venue vous faire mes adieux, vous remercier de tous vos bienfaits, et vous demander vos derniers ordres. Si vous avez quelques secrets à me confier, n'hésitez pas ; qu'ils ne soient pas enterrés avec vous , et qu'un jour peut-être je puisse rendre témoignage de votre innocence !
Geneviève fut vivement effrayée : pendant longtemps son effroi ne lui permit point de prononcer une parole. Enfin elle dit : « Chère et excellente enfant, puisque ton cœur te porte à m'étre utile, apporte-moi de la lumière, de l'encre, du papier et des plumes. » La jeune fille le fit, et Geneviève commença à écrire. Mais, comme dans ce cachot il n'y avait ni chaise ni table , elle écrivit étendue sur le carreau la lettre suivante :
« Cher époux, c'est ici étendue sur les fi*oides « pierres de mon cachot que je t'écris encore cette « dernière lettre. Quand tu la liras , mon corps sera (c depuis longtemps tombé en poussière. Encore « peu d'instants , et je paraîtrai devant la justice « éternelle. On me condamne à la mort comme une « criminelle ; mais , j'en prends Dieu à témoin , je « meurs innocente. Je le proteste à la sainte face « de Dieu et sur le bord de l'éternité. Crois -moi, « je ne qiiitte pas ce monde en proférant un men- « songe.
« Hélas! cher époux, c'est toi que je plains le « plus. Tu dois avoir été trompé d'une manière in- « fernale, car autrement tu serais incapable d'or- « donner la mort de ta femme et de ton enfant. « Mais si un jour tu reconnais ton erreur, oh! ne
« t'afOige pas trop vivement. Tu m'as toujours « aimée , je le sais ; aussi n'est-ce pas à toi que « j'attribue ma mort. C'est un coup de la Provi- « dence.
« Mais que cela ne t'empêche point de demander « pardon à Dieu de ta précipitation, et prends la « résolution de ne plus condamner qui que ce soit « avant de l'avoir entendu. Que ce jugement préci- « pité soit le dernier que tu aies à te reprocher. « Répare cette seule mauvaise action , quoique in- « volontaire , par mille actions nobles et vertueuses. « C'est le meilleur remède à un mal irréparable. « S'afQiger et se désoler ne remédie à rien. Et puis « songe au ciel; c'est là que tu reverras ta Genet viève : c'est là que tu reconnaîtras son innocence « et sa fidélité. Là aussi, et pour la première fois, « tu verras ton fils , que tes yeuï ont refusé de voir « sur la terre. Là les méchants ne sauraient plus « nous séparer.
« Cependant mes instants sont comptés : je n'ai « plus que peu de moments à vivre. Je viens de « remplir mon dernier devoir et te faisant con- « naître mon innocence.
« Je te remercie encore pour toute la tendresse « que tu m'as témoignée dans nos jours prospères. « J'emporte au tombeau mon amour pour toi.
« Je te recommande mes bons parents. Sois pour « eux un bon fils. Console-les dans leur désolation. « Hélas! je ne peux leur écrire, car i^ion heure fa- « taie s'approche. Hais tu leur diras que leur Ge- « neviève ne fut pas criminelle , et que je mourus « innocente; que je pensai à eux à mon heure der^ « nière , et que je les remercie encore du fond de
« mon cœur de tout ce qu'ils ont fait pour moi.
« Quant à Golo, cet insensé, ne le tue pas dans fc ta colère. Pardonne -lui comme je lui pardonne. « Entends-tu? je t'en supplie! je ne veux emporter « avec moi nulle rancune dans Tétemité, et qu'au- « cune goutte de sang ne soit répandue à cause de « moi.
« Ne prends pas non plus en haine ceux qui abat- « tront ma tétê: au contraire, fais-leur du bien, à « eux et à leurs familles. Car ils sont forcés d'obéir, « et je suis bien persuadée qu'ils me frapperont à « contre-cœur.
« L'honnête Draco , si innocemment assassiné , « fut un de tes plus fidèles serviteurs. Aie soin de « sa veuve, et sois le père de ses pauvres orphe- « lins. Tu acquitteras par là une dette d'autant plus ce sacrée, que c'est son attachement pour toi qui a « été la cause de sa mort. Il a péri victime de son « dévouement pour toi. N'oublie pas non plus de « proclamer solennellement son innocence.
« Récompense aussi l'excellente fille qui te fera « parvenir la présente lettre. Elle seule m'est restée « fidèle quand tout le monde m'abandonnait et « tremblait devant Golo.
« Montre-toi équitable et bon pour tes sigets;ne i< leur impose pas des.charges trop fortes. Mets tous « tes soins à leur donner des magistrats intègres, . « de dignes ecclésiastiques et des médecins habiles. « Écoute toi-même les représentations de tous ceux « qui auraient à se plaindre d'un grief ou à t'expo- « ser un besoin. Surtout sois bienfaisant envers les « pauvres. Hélas I je m'étais proposé d'être la mère « de tes sujets, fais -leur toi-même tout le bien
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« que je voulais leur faire. Tu as actuellement un « double devoir à remplir envers eux.
« Il me reste & te dire mon dernier adieu. Ne « t'afflige pas, cher époux ; je meurs sans trop de « peine, car cette vie est brè?e et remplie d*amer- « tûmes et de chagrins, et, toute pécheresse que « je suis , je meurs innocente comme notre Sau- « veur, innocente de tout ce dont m'aura accusée « Golo. Le Seigneur fera grâce et miséricorde à « mon âme. Encore une fois, adieu, prie pour le « repos de mon âme. Je te quitte a?ec un cœur ré- « concilié et rempli de tendresse, et je suis encore « jusqu'au tombeau
« Ta tendre et fidèle épouse , « Geiteviève. »•
Ce ne fut pas sans répandre un torrent de larmes que Geneviève parvint à tracer cette lettre. L'encre et les pleurs s'y confondaient teUement, qu'elle était presque illisible. Enfin elle la remit à Berth\ et lui dit : « Conserve précieusement cette lettre , ne la fais voir à personne , et dès que mon mari sera revenu de la guerre , tu la lui remettras en propres mains. » Ensuite Geneviève , ôtant son collier de perles fines, le donna à la jeune fille, et ajouta : (c Accepte4e , ma chère enfant , en reconnaissance du service que tu me rends. Ce collier était ma parure de noces, et depuis que je l'ai reçu de mon époux, il ne m'a presque jamais quittée. Garde-le pour ta dot , il vaut plusieurs milliers de florins d'or. Cependant, quoique tu sois riche maintenant, je te conseille de ne jamais mettre ta con-
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fiance en des biens terrestres. Rappelle-tor toujours que ce collier orna le cou de ta souveraine, dont la tête va bientdt tomber sous le tranchant du glaive. « Que mon exemple Rapprenne qu*on ne peut se .fier sur rattachement ni sur le dévouement de personne. Hélas ! je ne me serais jamais imaginé qae celui même qui me fit présent de ces perles me ferait un jour décapiter; ne mets donc ta confiance qu'en Dieu seul. A présent retire-toi vite , et reste bonne et sage. Il faut que je tourne maintenant mon cœur vers Dieu, et que je me prépare à entrer dans rétemité... Adieu! »