CHAPITRE VII
Les deux bourreanx.
A peine la jeune fille s'était-elle retirée , que la porte de fer de la prison s'ouvrit avec firacas, et deux hommes armés de pied en cap entrèrent. L'un portait une torche allumée , l'autre un glaive énorme. Geneviève, son enfant sur le bras, était à genoux et priait. A la lueur de la torche, les deux hommes la virent absorbée dans ses prières. «Levez-vous, lui cria d'une voix rude celui qui portait le glaive, et suivez-nous avec votre enfant ! » Geneviève s'écria : «OmonDieu, soutenez-moi, je suis dans vos mains.» Elle se leva , et marcha d'un pas chancelant. En traversant une longue allée souterraine, l'homme qui portait le flambeau la précédait, celui qui por-
tait le glaive la suivait, et un gros chien les accompagnait. Enfin ils arrivèrent à une grande porte de fer. Alors le premier des deux hommes éteignit la torche, et ouvrit cette porte ; on se trouva en plein air, près d'une grande forêt. C'était dans une belle nuit d'automne. Les étoiles brillaient au firmament. La lune penchait vers son déclin, un vent frais agitait le feuillage. Aucun des deux hommes ne proférait une seule parole. Ils conduisirent Geneviève loin , bien loin dans la forêt. Enfin ils arrivèrent à une clairière tout entourée de grands sapins noirs, de sombres ormes et de peupliers tremblants. Là un des deux hommes fit faire halte : c Mettez -vous à genoux. Madame, » dit -il. Geneviève se mit à ge* noux. c< Donnez-moi votre enfant; et toi, Hintz, tu lui banderas les yeux, » continua-t-il en saisissant Tenfant par ses petits bras et levant le glaive. Mais Geneviève serra avec force Tenfant contre son sein, leva les yeux au ciel et s'écria* avec force : « 0 Dieu , faites-moi mourir, mais épargnez mon enfant !
— Allons , répliqua le barbare, soumettez-vous, et donnez l'enfant. »
Mais Geneviève continua en pleurant et gémissant : a Ah ! mes braves gens , auriez- vous le cou* rage d'immoler ce pauvre petit innocent? Quel crime a-t-il donc commis? qui a-t-il pu offenser? Immolez-moi, je mourrai volontiers. Tenez, voilà mon cou, frappez! mais, de grâce, laissez vivre mon enfant. Portez-le chez mes parents, ou bien, si cela vous est défendu , oh ! je vous en supplie , laissez-moi la vie, non pas pour moi, mais à cause de ce pauvre enfant. Je vous promets, si vous lé voulez , de ne plus quitter, cette forêt de toute ma
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vie et de ne plus retourner parmi les h(»nmes. Vous le voyez, moi, votre souveraine, je suis à vos pieds prosternée , embrassant vos genoux en suppliante. Si jamais je vous ai fait quelque mal, tuez-moi. Si j*ai commis quelque crime, immolez -moi. Mais vous savez bien que je suis innocente. Ah! vous vous repentirez un jour de n'avoir pas eu pitié des larmes que je verse aujourd'hui. Soyez miséricordieux envers moi , et Dieu le sera envers vous. Ne vous laissez pas entraîner par une récompense terrestre à commettre un crime, car la punition en serait étemelle. Craignez Dieu plus que les hommes. Voudriez-vous qu'il fût dit que vous avez plus de respect pour Golo que pour Dieu? Ne versez pas le sang innocent; car le sang de Finnocence montera au ciel en criant vengeance, et un assassin n'a plus de repos.
— Je ne fais qu'exécuter les ordres qui m'cmt été donnés, répliqua l'homme au glaive: que ces ordres soient justes ou non, cela ne me regarde pas, c'est à Golo et au comte à en répondre. »
Cependant Geneviève continua de prier et de supplier. « Osez donc regarder le ciel , dit-elle ; voyez , la lune se cache derrière les sapins, comme si eUe ne pouvait pas supporter la vue du forfait que vous avez l'intention de commettre. Voyez, elle est rouge, et paraît ensanglantée; toutes les fois que vous la verrez se coucher ainsi, il vous semblera qu'elle vous accuse d'avoir répandu le sang innocent. Oui , lors même que la lune brillerait au plus haut des cieux et paraîtrait claire à tout le monde, elle vous paraîtra à vous toute rouge de sang. Écoutez, écoutez, le vent s'élève! n'entendez- vous pas gémir les arbres et firissonner les feuilles qui tremblent? La
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nature entière s^effraie de Tborrible assassinat de Finnocence; désormais le bruit de chaque feuille agitée tous épouvantera. Voyez-vous ces innombrables étoiles ? ce sont autant d*yeux avec lesquels le Ciel TOUS regarde. Oserez*Tous bien , en face de la voûte céleste , commettre un aussi exécrable forfait? Pensez qu*au-dessus de ces étoiles il existe un Dieu vei^eur qui un jour tous fera comparaître au pied de son trône. 0 Dieu, père et protecteur des veuTes et des orphelins, daignez amollir le cœur de ces hommes , qui sans doute ont aussi une femme et des enfants ; daignez arrêter leurs bras ; commandez-leur d'épargner une malheureuse mère et ce pauTre enfant qui gémit; empêchez -les de charger leur conscience d'un double meurtre. »
L'un de ces hommes, qui jusqu'alors aTait toujours obserTé le plus profond silence , dit à son camarade en essayant une larme : « Écoutez, je n'y puis plus tenir, mon cœur se brise : laissons - la vivre. Si tu as envie de répandre du sang , va plutôt enfoncer ton glaive dans la gorge de Golo. C'est lui qui est le coupable. Cette dame n'a jamais fait que du bien. Pense donc à ta dernière maladie et aux bienfaits dont alors elle t'a comblé.
— Il faut qu'elle meure , tu le sais bien , répondit Tautre; j'obéis à regret. Hais si nous l'épargnons, on ne nous épargnera pas nous-mêmes , et elle ne sera pas sauvée, car Golo saura bien la retrouver. Tu sais aussi qu'il a commandé d'apporter ses deux yeux pour prouver que nous l'avons immolée.
— Que cela ne nous empêche point de la laisser vivre , répliqua l'autre. Voici comment nous pourrions nous y prendre : afin que nous ne soyons pas
trahis, nous la ferons jurer de ne jamais quitter cette forêt, et nous apporterons à Golo les deux yeux de ton chien. Je parie que la mauvaise conscience ne lui laissera pas la force de les examiner d'assez près pour se douter de la supwcherie. Il Ven coûtera, n*est-ce pas? de tuer ton chien. Mais songe donc, mon ami, à notre respectable comtesse, à notre jeune comte : cette mère malheureuse et cet innocent enfant ne doivent-ils pas f être infiniment plus chers que k vie de cet animal ? Gorentz , mon aiQÎ , ne sois pas un barbare \
— Je ne le suis point, répondit Gorentz , Dieu le sait, jamais encore mon métier n'a été si pénible. Gependant Golo deviendra furieux quand...
— GoloI Golo toujours! reprit Hintz. Saù?erdes innocents est évidwpient une bonne action ; et en faisant une bonne action un homme ne doit pas avoir peur, il doit même savoir s'exposer. Quand même nous nous attirerions quelque désagiémcni pour le moment, qu'est-ce que cela fait? tôt ou tard il en résultera de bons fruitâ.
— Eh bien, soit! dit l'autre enfin, courons^n le péril! » Il dicta alors à Geneviève un serment terrible, par lequel elle s'engageait à ne jamais quitter ce désert ; et elle fut forcée de le lui répéter mot à mot. Il obligea également son camarade Hintz de lui jurer sur son épée de ne dire à personne un mot d'elle, ni d'aller jamais la voir. Ensuite, et pour en être encore plus sûrs, Gorentz et son camarade conduisirent Geneviève à plusieurs lieues plus loin, par monts et par vaux, jusque dans l'endroit le plus sauvage de la forêt, où jamais personne n'avait pénétré. Là elle tomba enfin, épuisée et presque
GENEVIÈVE. lis
évanouie au pied d'un énorme sapin. Les deux hommes la laissèrent là et s*en allèrent. Seulement Fun d'eux se retourna^ la regarda avec des yeux remplis de larmes , et dit : « Que le bon Dieu ait pitié d'elle et de sdn pauvre enfant ! car si Dieu n'était pas plus miséricordieux que les hommes , cette infortunée serait perdue. »
Lorsqu'ils revinrent au château, ils trouvèrent Golo assis dans sa chambre , tenant sa tête cachée dans ses deux mains et dans toute l'attitude du désespoir. « Nous venons vous apporter les yeux de la comtesse Geneviève , dit Gorentz en s'arrètant sur le seuil de la porte , et lui montrant dans sa main ouverte les yeux du chien.
— Je ne veux pas les voir, s'écria Golo d'une voix effrayante , en se levant brusquement et mettant la main sur la poignée de son épée : si quelqu'un a l'audace de proférer une seule fois devant moi le nom de cette malheureuse , je lui plongerai mon épée dans le corps. Retirez -vous, sortez vite et ne reparaissez jamais devant mes yeux!... » C'est singulier, se dit -il ensuite à lui-même : hier encore l'idée de me venger de cette Geneviève me semblait si douce! et actuellement elle m'est si horrible, si infernale, que je donnerais volontiers deux doigts de ma main pour que le passé n'eût point eu lieu. Hélas ! celui qui écoute ses passions finit toujours par être malheureux.