‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 79 sur 107 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Dolor est instruit dans la religion.

Cependant l'horrible froid de l'hiver s'adoucissait, il soufflait un air doux et tiède. Le soleil du midi recommençait à pénétrer dans la caverne , et ses rayons répandaient déjà une chaleur sensible. Les glaçons qui étaient fixés le long des murailles fondirent et coulèrent en grosses gouttes. Mais la maladie de Geneviève empirait de jour en jour, et eUe sentit approcher sa fin. Elle détacha le crucifix suspendu à la muraille, le plaça à côté d'elle , et se prépara à la mort.

« Hélas I disait-elle, il est donc vrai que Dieu me refuse la consolation d'avoir à mon lit de mort un prêtre dont les pieuses exhortations relèveraient mon courage , et dont la main bienfaisante me présenterait le pain de vie , pour me fortifier dans le grand voyage vers l'éternité! Mais, ô Seigneur, vous, étemel grand prêtre, vous êtes près de moi. Vous êtes toujours auprès de tous ceux qui ont l'âme contrite et abattue. Tout cœur humain qui souffre et qui soupire après vous est sûr que vous le visitez pour l'assister et le fortifier. Vous avez dit : Voyez , je suis devant la porte et je frappe -, si quelqu'un

entend ma voix et m'ouvre , j'entrerai et je ferai ma demeure chez lui. » Ensuite elle pria longtemps en silence, les mains jointes avec ferveur et les yeux abaissés vers la terre.

Toute la journée, et durant les longues nuits d'hiver, Dolor était continuellement assis à côté de sa mère, dans l'obscurité , et l'excellent enfant ne voulait plus boire ni manger, tant il était triste. 11 lui rendait tous les services qu'il pouvait imaginer, et la soignait avec le plus tendre amour. Il remplissait de mousse ses deux mains, et aussi haut que ses petits bras pouvaient atteindre il essuyait les murs humides, afin que l'eau, en filtrant, ne tombftt point sur sa mère malade. Souvent il allait cueillir de la mousse sur les rochers et les troncs d'arbres d'alentour pour lui préparer une couche plus sèche. Tantôt il allait à la source lui chercher une gourde pleine d'eau fraîche, et lui disait : « Ne veux-tu pas boire, maman? tu es brûlante, et tes lèvres sont toutes desséchées. » Tantôt il lui apportait une citrouille creusée remplie de lait pur , en disant : « Bois donc, chère maman, ce lait est excdlent, je viens de le traire à l'instant même. » Puis il l'embrassait en pleurant, et disait : « Maman, chère maman , oh ! que ne puis-je être malade è ta place et mourir pour toi ! »

Un matin, après avoir dormi pendant plusieurs heures de suite d'un sommeil doux et paisible, Geneviève se réveilla bien reposée. La petite croix qu'elle avait constamment tenue dans ses mains lui avait échappé pendant son sommeil. Elle la chercha , et Dolor, qui aperçut tout de suite ce qu'elle voulait, la lui rendit. « Hais, chère maman,

demanda~t-il, qu'est-ce que tu fais donc de ce morceau de bois que tu tiens toujours à la main?

— Cher enfant , dit- elle , je croyais vivre plus longtemps, sans cela je te l'aurais expliqué plus tôt. Mais je vois bien aujourd'hui qu'il ne faut janaais différer rien d'utile. Je t'avais déjà enseigné que notre père céleste a aussi un fils, qui lui est semblable en tout. Mais je n'avais pas encore pu te raconter tout ce que ce fils a fait pour nous ; car beaucoup de choses t'auraient paru incompréhensibles, parce que, éloigné du monde et des hommes, ta as vécu jusqu'ici dans une profonde solitude. Maintenant que tu n'ignores plus qu'il existe d'autres hommes sur la t^rre, que je t'ai fait connaître leurs mœurs et leur caractère , et que tu as appris , tant par mes paroles que par mon exemple , ce que c'est que la mort , je veux essayer de te rendre intelligible ce qu'il y a de plus important dans l'histoire du Fils de Dieu. Alors aussi tu concevras ce que sipifie cette croix de bois dans ma main. Écoute donc attentivement , et n'oublie jamais les paroles de ta mère. Vois-tu, le cœur miséricordieux de Dieu, notre père céleste, se trouvant profondément alSligé de voir les hommes si corrompus , si méchants , et par conséquent si misérables , qu'il était impossible de pouvoir, après leur mort, les admettre dans le royaume des cieux , leur envoya du haut du ciel son Fils unique et bien-aimé. Celui-ci devait s'intéresser à eux et faire en sorte qu'ils se corrigeassent et devinssent meilleurs. Son saint nom est Jésus-Christ.

« Ce divin Fils, égal au Père en sainteté, en puissance et en amour, se fit donc homme, et descendit sur la terre. Étant enfant, encore plus petit que

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foi , il était avec sa mère aussi dans une caverne à peu près semblable à celle-ci, et qui servait aussi à abriter divers animaux. Lorsqu'il fut plus grand, il resta encore quelque temps dans un désert bien plus horrible que celui-ci, priant continuellement pour obtenir que ce qu'il voulait dire aui hommes et faire pour leur salut ne fût pas entrepris en vain.

« Ensuite il alla parmi les hommes, et leur déclara que le Père céleste l'avait envoyé vers eux, que le Père céleste était bon et les aimait tendrement, et que tous les hommes sont ses enfants; que pour cette raison ils devaient s'efforcer d'être bien sages , de s'aimer les uns les autres, et d'aimer surtout leur bon père commun. Celui qui, docile à mes paroles, se corrigera et rentrera dans la voie du Seigneur, sera admis dans le ciel, où il jouira de beaucoup de joies. Mais celui qui n'écoutera pas ma voix, ajouta-t-il, ne me suivra point; il ira un jour, non dans le ciel, mais dans un lieu horrible où il aura raille tourments à souffrir.

a Mais les hommes ne voulurent point écouter Jésus-Christ , ni croire qu'il était le Fils du Père céleste, ni que le Père céleste l'eût envoyé vers eux. Alors il eut recours aux miracles poui* leur montrer que sa puissance venait de son Père.

« Une mère comme moi, seulement un peu plus âgée, était, par exemple, aussi malade que moi: personne ne pouvait la guérir. Jésus la prit par la main, tout comme je te prends; à l'instant même elle recouvra la santé , et devint aussi fraîche et vermeille qu'auparavant.

« Une autre fois , un jeune homme un peu plus

grand que toi vint à mourir. G*était le fils unique de sa mère, comme tu es aussi mon unique enfant. Tu conçois comme la pauvre mère se lamentait I Le Fils de Dieu, touché de sa peine, lui dit avec douceur : Ne pleurez point; et au corps inanimé il dit : Lève-toi ! et le cadavre redevint aussitôt vivant et se leva , et le Fils de Dieu le conduisit près de sa mère , qui en eut une joie indicible.

« Cependant les hommes refusaient toujours de croire qu'il fût le Fils de Dieu, et que son Père Teût envoyé dans le monde. Ils ne voulaient pas souffrir qu'il leur répétât sans cesse qu'ils étaient méchants, qu'ils devaient s'efforcer de devenir meilleurs. Alors ils prirent deux pièces de bois, l'une très -grande, l'autre beaucoup plus petite, et les assemblèrent de la même manière que ces deux bâtons que je tiens à la main : on appelle cela une croix; puis, en traversant les mains et les pieds du Fils de Dieu avec des clous qui ressemblent à peu près aux épines, mais qui sont beaucoup plus forts et plus durs, ils l'attachèrent les bras étendus sur la croix. Alors son sang coula, et il fallut mourir. Mais eux en rirent encore et se moquèrent de lui... Et pourtant il n'avait jamais fait de mal à personne; au contraire , il était si bien intentionné envers tout le monde, qu'il assistait tous ceux qui avaient imploré son secours.

— Oh! les méchants! les méchants hommes! ils me font vraiment horreur, s'écria Dolor. Mais le Père céleste pouvait-il voir tout cela tranquillement? Ne fit-il pas descendre sur eux son tonnerre et ses éclairs? Moi, à sa place, je les aurais exterminés tous.

-— Cher enfant, répondit la mère , le Fils imjdora son Père pour eux. Etant déjà sur la croix , au milieu des plus affreuses douleurs, et près d'expirer, il priait encore. « Mon Père, disait-il, pardonnezleur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Bien plus encore , il mourut par amour pour tous les hommes sans exception, par amour même pour ces barbares. Tout ceci était nécessaire, cher enfant; car sans ce grand sacrifice aucun homme ne serait entré dans le ciel, ni toi ni moi non plus. C'est donc aussi par amour pour nous deux qu'il a sacrifié sa vie. to

Le sensible enfant était assis, immobile, écoutant avec la plus grande attention , et des larmes coulaient le long de ses joues vermeilles; car, comme il entendait tout ceci pour la première fois, il en était vivement touché. « Oh! le bon Jésus! disait-il en essuyant ses larmes avec la peau du faon qui lui servait de vêtement. Hais actuellement est-il luimême aussi dans le ciel?

— Oui, cher enfant, répondit la mère. Son corps resta inanimé, on le déposa dans un caveau qui ressemblait à peu près à notre grotte , et l'on en ferma l'ouverture en roulant une grosse pierre. Mais voici ce qui arriva : avant la fin du troisième jour il sortit vivant de son tombeau. IJn petit nombre d'hommes moins méchants que les autres avaient écouté ses paroles et s'étaient corrigés. Ceux-ci l'avaient beaucoup aimé et avaient pleuré sa mort : il alla les trouver. Ce fut pour eux une grande joie de le revoir. Cependant il leur dit qu'il allait retourner auprès de son Père dans le ciel. Tous ses amis en furent excessivement aflOigés ; mais il ajouta : « Ne pleurez pas , et ne laissez point attrister votre cœur.

Voyez , là-haut où demeure mon Père , il y a assez d'espace pour vous. Actuellement je n*y vais que pour vous y préparer une place. Mettez seulement en pratique ce que je vous ai enseigné , et un jour vous y viendrez tous près de moi. Je vous reverrai ^ et alors votre joie sera parfaite, et personne ne pourra plus vous la ravir. Hais , sur la terre , je serai toujours au milieu de vous , quoique invisible , et avec vous jusqu'à la fin du monde. » Ensuite il leur donna encore sa bénédiction , et en leur présence s'éleva dans le ciel , jusqu'à ce qu'un nuage d'or vint le dérober à leur vue.

— Oh ! que cela devait être beau I dit l'enfant. Mais actuellement se souvient -il encore de nous? Sait-il que nous vivons ici dans ce désert? et le reverrons-nous aussi quelque jour dans le ciel?

— Bien certainement , répondit la mère : il nous voit partout , et , partout où nous pouvons être , il est avec nous; il nous aime, remplit notre cœur de bons s^timents , et nous aide à devenir meilleurs de jour en jour. Cher enfant , tu es un excellent petit garçon, bien sage, bien docile; tu m'as déjà procuré beaucoup de joie; mais il s'en faut bien que tu sois parfaitement bon. Tu peux toi-même le remarquer à chaque instant, si tu veux y faire attention. Par exemple , tu n'aurais pas intercédé pour les hommes^ comme le Fils de Dieu, s'ils t'avaient assassiné; car tu viens de dire que tu les aurais exterminés tous si tu en avais eu le pouvoir. Tu vois par là qu'il s'en faut de beaucoup que tu sois aussi bon et que tu aies autant d'amour que le Fils de Dieub. Et il faut pourtant que nous devenions bons et aimants comme lui si nous voulons être

agréables à lui et à son Père céleste, et arriver un jour dans le royaume des deux. C*est pour nous rendre bons et charitables comme lui que le Fils de Dieu veut nous aider; c'est pour cela qu'A est venu dans le monde et qu'il mourut pour nous sur la croix.

« Actuellement , mon cher fils , il te sera facile de concevoir pourquoi je tiens toujours cette petite croix dans ma main. Ce signe est un souvenir de Celui qui, par amour pour nous, souffrit et mourut sur la croix ; il nous rappelle que nous aussi nous sommes destinés à passer par les souffrances et la mort pour entrer dans le royaume des cietix. Voilà pourquoi nous mettons tant de valeur à ce signe si simple en apparence.

a Hélas! mon cher enfant, continua-t-elle en le regardant avec des yeux mouillés de larmes, je ne possède rien que je puisse te donner en souvenir, rien que cette humble croix. Hais quand je serai morte, ôte-la de mes mains glacées, et conserve-la. Ne rougis pas, cher enfant, quand tu seras devenu grand et riche , de placer ce modeste souvenir de ta mère dans le lieu le plus apparent de ta somptueuse demeure. Pense, chaque fois que tu le verras, à Celui qui par amour pour toi mourut sur la croix; pense aussi à ta mère, qui , avec cette croix dans la main, va mourir en ce moment; et prends alors la résolution de mener une vie pure et irréprochable, d'aimer tes semblables, de leur faire du bien, et même de sacrifier ta vie pour eux , si cela peut leur être utile , quand même tu prévoirais qu'ils n'en seraient pas seulement reconnaissants. Si la vue de cette croix t'inspire ces nobles résolutions, et que

tu les mettes en pratique, alors ce modeste héritage de ta mère aura une plus haute valeur que toute la riche succession que ton père pourra te laisser un jour. »

Après avoir parlé si longtemps , Geneviève se vit forcée de se reposer un instant.

« Que Dieu te conduise heureusement près de ton père, reprit -elle quelques moments après; car tu auras à traverser cette forêt épaisse et déserte , à franchir des rochers escarpés et des précipices profonds ; pour toi, faible et pauvre enfant, c'est une route pénible, longue et dangereuse. Cependant j'ai l'espoir que Dieu t'aidera à arriver chez le père qu'il te donna ici-bas, comme il nous aide tous, dans le pèlerinage bien plus dangereux de ce monde, à parvenir heureusement auprès de lui-même, notre véritable et unique père dans le ciel , et à y contempler sa face. N'oublie pas non plus de te munir de quelques courges remplies de lait, pour te rafraîchir en chemin; prends aussi le bâton, pour pouvoir te défendre contre les animaux sauvages. Pauvre enfant, tu es bien faible sans doute, mais Dieu, qui m'a fait terrasser un loup énorme, te protégera aussi contre les attaques des animaux féroces. Celui qui met sa confiance en lui n'a aucun danger à craindre. »"

Quand arriva le crépuscule du soir, la faiblesse de Geneviève s'accrut considérablement. Sa respiration devint si pénible , qu'une sueur froide couvrit son visage. Alors elle rassembla encore une fois toutes ses forces, se souleva et s'assit sur son lit de mousse, fixa un regard grave et douloureux siir son fils assis à côté d'elle, et lui dit d'une voix émue et

solennelle, qui fit tressaillir renfant:«Dolor, mets^ toi à genoux , que je te bénisse comme ma mère m'a bénie au moment de dos adieux. Je crois que ma fin approche. » Le pauvre enfant se mit à genoux en sanglotant , abaissa vers la terre son vissée empreint de la plus vive douleur, joignit et éleva pieusement ses petites mains tremblantes. Geneviève posa la main sur la tête de son enfant, et dit d'une voix émue -. « Que Dieu te bénisse, mon cher fils! que Jésus-Christ soit avec toi , et que le Saint-Esprit te guide et t'inspire , afin que tu deviennes un homme vertueux, que jamais tu ne t'abandonnes au mal , et qu'un jour je puiâse te revoir dans le ciel ! » Ensuite elle l'entoura de son braiâ , lui donna un baiser maternel , et lui dit encore une fois : « 0 Dolor, quoique tu doives aller maintenant parmi les hommes, où tu verras beaucoup de mauvais exemples, ne les imite pas, ne deviens pas vicieux. Et lorsque tu vivras au milieu des honneurs et des richesses , que leur éclat ne te fasse point oublier le souvenir de ta pauvre mère. Âh t si jamais tu pouvais oublier ma tendresse , mes larmes maternelles et mes dernières paroles, les paroles de ta mère mourante; si tu devenais vicieux, hélas! nous serions éternellement séparés dans l'autre monde. Dolor, je t'en supplie, conserve ta piété et ta vertu. » Elle ne put en dire davantage : retombant sur son lit de douleur, elle ferma les yeux... Dolor ne savait si elle n'était qu'endormie , ou si elle était morte. Il se mit à genoux à ses côtés. Pleurant et sanglotant, il ne cessa de prier. « 0 Dieu, s'écriat-il , mon Dieu , ne la laissez ,point mourir ! 0 Jésus- Christ , je vous implore , réveillez-la I »

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