‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 80 sur 107 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Remords du comte Sigefroi. — Golo rend hommage à l'innocence de Geneviève.

A Fépoque où , sur raccusatioD de Golo , et dans les premiers transports de colère , le comte Sigefroi signa et expédia la condamnation de Geneviève, une récente blessure le retenait dans sa tente. Volf , son vieux compagnon de guerre et son écuyer, était alors à plusieurs lieues du camp. A son retour, il entra dans la tente du comte Sigefroi pour sMnformer de la santé de son maître. Le comte lui raconta aussitôt tout ce qui venait de se passer. Le vieux et fidèle serviteur pâlit et s'écria : a 0 mon cher maître, qu'avez -vous (ait? Votre épouse est bien certainement innocente , j'en réponds sur mes cheveux blancs. Une âme aussi pieuse , une demoiselle aussi bien élevée ne se pervertit pas si vite. Croyezmoi , je le sais par expérience , votre Golo est un insigne scélérat. Pardonnez cette franchise à un ancien serviteur. Je n'ignore pas qu'à force de flatteries il a su gagner toute votre confiance; mais veuillez croire ce que plus d'une fois j'ai osé vous répéter : celui qui vous flatte et vous donne toujours raison est votre ennemi; il vous méprise dans le fond, et ne cherche que son propre avantage. Hais celui qui vous dit la vérité, alors même que vous n'aimez guère à l'entendre, est votre ami. Prêtez donc l'oreille à mes paroles , mon cher maître ,

et hàtez-vous de révoquer sur-le-champ votre jugement précipité. Dieu du ciel ! jusqu'où mon bon maître a-t-il été entraîné ! Vous croiriez commettre le plus grand crime en condamnant le moindre de vos sujets san&rentendre, et vous avez condamné votre vertueuse épouse sans l'avoir interrogée! 0 Ciel! quand pourrez -vous enfin maîtriser votre colère ! Plus d'une fois déjà vos emportements vous ont causé des repentirs ; mais cette fois je crains qu'ils n'aient produit un aflreux malheur. »

Le comte convint qu'il avait agi avec trop de précipitation; cependant il doutait encore lequel était le coupable , de son épouse Geneviève ou de son favori Golo ; car la lettre de celui-ci était un tissu de mensonges si habilenient imaginés , et le messager que Golo avait choisi pour la porter était un fourbe si adroit, dont les discours donnaient à sa lettre une telle apparence de loyauté, que dans sa jalousie ce seigneur fut complètement aveuglé. Cependant, ébranlé par les remontrances de l'honnête Volf , il expédia à l'heure même un second exprès à Golo , avec l'ordre de se borner à tenir la comtesse Geneviève dans ses appartements, sans la laisser manquer de rien , et surtout sans la molester en aucune manière. Il donna au messager le meilleur de ses chevaux , et lui recommanda bien de faire le trajet le plus promptement possible. Il lui promit en outre une somme considérable s'il arrivait à temps au château de Sifroibourg, et s'il en rapportait une réponse satisfaisante.

Pendant que ce messager était en route ^ le comte devint pensif et rêveur. Tantôt il lui paraissait démontré que Geneviève était innocente, et une heure

après 0 lui semblait impossible que Golo , qu'il avait comblé de tant de bienfaits, eût osé le tromper d'une manière aussi odieuse. Cette cruelle incertitude le tourmentait sans cesse. Dix fois par jour il envoyait le fidèle Volf sur la route pour voir si le messager ne revenait point, et durant des nuits entières il ne put goûter un instant de sommeil. Enfin le messager arriva, et annonça que Geneviève et son enfant avaient été secrètement suppliciés pendant la nuit au milieu de la forêt, ainsi que le comte Tavait ordonné. A cette horrible nouvelle, le comte fut atterré comme si on lui avait prononcé son arrêt de mort. Il tomba dans un profond abattement. Le brave Volf sortit i le désespoir dans Tâme; et les cavaliers du comte, qui s'étaient tous rassemblés devant sa tente, maudirent Tinfâme Golo, et jurèrent de le massacrer à leur retour.

Le comte resta une année entière malade des suites de sa blessure -, l'inquiétude et le remords retardaient sa guérison. Dès qu'il se vit rétabli, il demanda congé. Les Sarrasins ayant été complète-ment battus, et n'inspirant plus dès lors que peu de crainte , le roi lui permit de se retirer. Le comte , accompagné de son fidèle Volf et de ses braves guerriers, se mit sur-le-champ en route et prit le chemin de son pays.

Un soir , fort tard , il arriva au premier petit village de son comté. Les bons habitants, hommes, femmes et enfants, sortirent aussitôt de leurs cabanes, se lamentant hautement. « 0 notre bon et respectable seigneur, ah! quel affreux malheur! Ah ! la bonne comtesse ! ah ! l'infâme Golo ! » Le comte descendit de cheval, salua tout le monde avec

affabilité , tendit la main à ces braves gens, et s'informa de tout ce qui s'était passé dans le comté durant son absence. On ne put lui dire de GeneyièTe que du bien , et de Golo que du mal.

L'esprit chagrin et le cœur oppressé, il continua sa route pour arriver à Sifroibourg la nuit suivante. Il vit de loin toutes les fenêtres du château brillamment illuminées. En approchant, en gravissant la montagne, il entendit une musique bruyante: en cet instant même, Golo donnait à ses amis an splendide festin ; car il tenait pour certain que le comte mourrait de sa blessure. Déjà il se regardait comme possesseur du comté tout entier , et cherchait par des distractions continuelles et des plaisirs bruyants à étourdir sa conscience. Cependant, tandis qu'il était assis à la place d'honneur, un des domestiques qui servaient les mets somptueux dit tout bas à un autre : « Je gage que, si notre bon comte venait à mourir, cet intrigant de Golo réussirait dans ces temps de troubles à devenir notre maître. Malgré cela, je ne voudrais pas être à sa place. Regarde comme il a l'air troublé et les yeux hagards.

— Tu as bien raison , répondit l'autre , il n'a jamais ni véritable joie ni appétit. Regarde, il a l'air d'un condamné faisant son dernier repas en attendant le suppUce. Je ne voudrais pas être dans sa peau , ni partager avec lui le salaire qui l'attend dans l'autre monde. »

Le comte avec ses guerriers , étant arrivé près du portail, fit sonner ses trompettes. La garde sur la plate -forme de la tour répondit avec son cor. Golo et tous ses convives s'élancèrent de leurs sièges , et

le cri : « Le comte est là ! Le comte est là ! » retentit dans tout le château. Golo, qui ne s'attendait à rien moins qu'à la subite arrivée du comte, descendit en toute bàte^ et vint humblement tenir Tétrier au comte, qui n'était pas encore descendu de cheval. Le comte fixa sur lui un regard long et perçant sans lui adresser une parole , et Golo paraissait pâle et tremblant comme un criminel devant son juge. Le trouble de sa conscience se peignait visiblement dans ses yeux effarés , et était écrit en signes trèsapparents sur toute sa face ; d'un pas incertain et chancelant il précéda son maître en montant le grand escalier, et ses mains tremblantes avaient à peine la forjce de tenir les flambeaux. Le comte n'aperçut dans tout le château que dissipation, désordre et confusion. Partout il rencontra des visages étrangers , effrayés , et le peu d'anciens serviteurs qui y étaient restés le saluaient les larmes aux yeux. Lorsqu'il fut entré dans la grande salle d'armes , il posa son casque et son glaive sur une table , demanda à Golo toutes les clefs, les remit entre les mains de son fidèle Volf , en lui ordonnant de bien garder les portes du château , pour que personne ne pût s'échapper ; puis il recommanda à ses valets d'avoir grand soin de ses guerriers fatigués , et leur fit à tous signe de la main de s'éloigner et de le laisser seul.

Son premier soin fut ensuite de monter à l'appartement de son épouse. Golo s'était empressé de le fermer immédiatement après l'arrestation de la comtesse, et depuis il n'y avait plus remis le pied; sa mauvaise conscience lui en interdisait l'entrée. Tout se trouvait donc dans le même état que le ma-

9t GENEVIÈVE.

tin OÙ Geneviève Tavait quitté. Ici était encore le métier sur lequel on voyait une broderie à demie achevée représentant une couronne de laurier entremêlée de perles , entourant Tinscription : Au retour du brave Sigefroi. Par sa fidèle épouif Geneviève. Là était encore son luth , posé sur un cahier de musique rempli de cantiques et de romances simples et pieuses, dont plusieurs avaient été composées par elle-même sur Fabsence de son époni. Dans les tiroirs du bureau il trouva plusieurs brouillons de lettres à son adresse pleines de sentiments les plus nobles et les plus vertueux, et des plus touchants témoignages d'amour et de fidélité ; mais il n'avait reçu aucune de ces lettres. Geneviève y disait comme elle priait journellement pour lui, afin que Dieu le ramenât sain et sauf; comme elle se réjouissait d'avance d'aller à sa rencontre, portant un fils ou une fille sur ses bras; comme elle était inquiète de sa santé , et combien de nuits elle passait dans les pleurs sans pouvoir dormir, à cause de son long et inconcevable silence; car Golo avait également intercepté les lettres de la comtesse à son époux et celles du comte à Geneviève. Celui-ci, consterné, était encore à minuit assis dans cet appartement , les bras croisés sur la poitrine et l'âme remplie d'une muette douleur. Tout à coup survint Bertha , la fille du concierge , qui lui remit la lettre écrite par Geneviève dans le cachot, lui montra le collier de perles, qu'il reconnut sur- le champ, et lui raconta, en répandant un torrent de larmes , tout le bien que la comtesse lui avait fait durant sa maladie, puis tout ce qu'elle avait encore dit la nuit où elle fut conduite au sup-

plice, enfin tout ce que la bonne fille savait de Thistoire de sa maîtresse. Alors la douleur du comte se manifesta par des pleurs abondants. Tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, mais principalement la lettre, lui fournit la preuve la plus évidente de rinnocence de Geneviève. Il pleura tant, que la lettre de Geneviève fut toute trempée de larmes. Il ne cessait de soupirer et de gémir. < Gene?iève, s'écriait-il, est- il possible que je t'aie assassinée, toi et mon fils! Oh! je suis le plus malheureux des hommes! » Et son fidèle Volf, étant accouru à ses lamentations , essaya de le consoler.

Après avoir encore longtemps pleuré, tout à coup le comte se leva brusquement , demanda son cimeterre , et voulut aller sur-le-champ punir le perfide Golo. Volf le retint , et lui représenta qu'il ne devait pas non plus condamner Golo sans l'entendre. Alors le comte ordonna d'arrêter le traître à l'instant même, de le charger de fers et de le jeter dans le cachot où Geneviève avait si longtemps gémi II fit aussi arrêter provisoirement tous les amis de Golo. Les soldats exécutèrent cet ordre avec plaisir. Le lendemain matin, le*comte ordonna qu'on lui amenât Golo , et en attendant il relut encore une fois la dernière lettre de Geneviève. Ces mots : « Pardonne -lui , cher époux, comme je lui pardonne, ne le tue pas dans ta colère, entends-tu, je t'en supplie; je ne veux pas qu'une seule goutte de sang soit répandue à cause de moi , » lui pénétrèrent profondément dans le cœur.

Lorsqu'on fit entrer Golo , le comte fixa douloureusement sur lui ses yeux rougis de pleurs , et

lui demanda d'ane voix doace : « Golo, que t'ai-je fait pour m'accabler d'un pareil chagrin? Qaefont fait mon épouse et mon fils pour les assassiner? Tu n'étais qu'un enfant quand tu vins dans ce château , où tu n'as reçu que des bienfaits : pourquoi les as -tu récompensés de cette manière? » Golo avait cru que le comte allait se livrer à ses emportements ordinaires; cette douceur inattendue lui brisa le cœur. Il commença à pousser des sanglots, et s'écria : « Hélas! ma malheureuse passion m'a aveuglé; votre épouse est aussi pure qu'un sffige du ciel, c'est moi qui fus le démon qui voulut la séduire. Comme elle refusait constamment de m'entendre, je devins furieux; je cherchai à me venger d'elle et en même temps à garantir ma propre vie. Je craignais, si elle vous disait la vérité , que vous ne me fissiez mourir. Voilà pourquoi , prenant l'avance, je me suis hâté de l'accuser faussement devant vous. » Le comte trouva au moins une grande consolation à voir Golo lui-même forcé de rendre témoignage à l'innocence de la comtesse ; il fit signe qu'on remenât le criminel dans son cachot; puis, se couvrant le visage de ses deux mains , il versa de nouvelles larmes en maudissant son penchant à la colère.

Depuis ce moment, le comte tomba dans une si profonde mélancolie, que l'on craignit pour ses jours. Sa douleur allait qudquefois jusqu'à la démence. Tous les chevaliers du voisinage, qui étaient ses bons amis, se réunirent pour le consoler; mais le comte se montra insensible à leur bienveillance. Il se tenait constamment dans la chambre de Geneviève , et ne la quittait que pour aller à la chapelle

du château. Un de ses plus grands soins avait été de faire la recherche du tombeau de Geneviève ^ pour Tarroser de ses larmes, et aussi pour faire enterrer ses cendres honorablement. Hais personne ne sut indiquer Tendroit où reposaient ses cendres précieuses; car les deux hommes chargés de Texé* cution de Geneviève avaient bientôt après disparu , et personne ne pouvait dire ce qu'ils étaient devenus. Alors le comte fit célébrer dans Téglise de Sifroibourg un pompeux service funèbre. Lui , tous ses domestiques, tous les chevaliers de la contrée avec leurs familles y assistèrent en grand deuil , et il s*y trouva aussi une foule considérable de peuple , tellement que Téglise pouvait à peine en contenir la dixième partie. Le comte distribua d'abondantes aumônes aux pauvres , et fit ériger à son épouse , dans réglise même, un magnifique cénotaphe.

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