CHAPITRE m
La famille du forestier.
Le père de famille qui avait adopté si généreusement le petit Antoine était un brave et honnête homme, généralement estimé dans le pays pour sa conduite irréprochable et chrétienne. Depuis longues années qu^il avait remplacé son père dans les fonctions de forestier, il remplissait les devoirs de cette charge avec la plus scrupuleuse intégrité. Bienveillant avec tout le monde , il montrait dans toutes les circonstances le plus entier dévouement aux intérêts de son prince. C'était un homme de la vieille roche, qui tenait à conserver strictement les mœurs et les habitudes de ses ancêtres. Jamais il ne sortait de sa maison sans avoir commencé la journée par une prière faite en commun avec sa femme et ses enfants ; le soir il ne se livrait au repos qu'après avoir de même sanctifié la fin de ses travaux. « Comment, disait-il souvent, pourrions-nous raisonnablement ne pas commencer et terminer chaque jour par une élévation de notre âme vers ce Dieu plein de bonté qui chaque jour nous donne la nourriture, nous conserve la vie et nous comble de mille bienfaits ! » C'est un spectacle touchant et qui doit être agréable même aux yeux des anges , que celui d'un père et d'une mère entourés de leurs enfants prosternés devant Dieu, et qui, tous ensemble, élèvent leurs mains et leurs cœurs vers le trône du
i6« LA VEILLE DE NOËL.
Toutr-Puissant. Le Père éternel, quand ses regards tombent sur une famille si pieuse, ne peut manquer de répandre ses grftces sur elle.
C'est aussi avec ces pieuses pensées et au milieu du plus profond recueillement que toute la famille prononçait ses prières ayant et après le repas. Un jour le forestier rentra avec H. de Schilt au moment où Ton allait se mettre à table. Il intita le chasseur à partager le frugal repas qu'Elisabeth avait préparé. H. de Scbilt accepta, et prit place sans avoir prié. Mais le forestier, qui ne savait pas cacher sa pensée , lui dit d'un ton sérieux : « Hé quoi ! Monsieur, vous allez commencer votre repas sans avoir témoigné votre reconnaissance au Dieu qui a pourvu à votre existence! C'est ainsi qu'agissent les sangliers de la forêt: ils avalent les glands sans songer à celui qui les leur envoie. » Le jeune homme voulut faire quelques objections, et prétendit que l'habitude de faire une prière avant et après le repas est fort ridicule et tout à fait inutile.
« Vous êtes dans l'erreur, reprit le forestier avec chaleur; ce qui tend à nous rendre meilleurs n'est jamais sans importance. La piété est utile à tout : outre les grâces de cette vie présente , elle nous assure encore celle de la vie étemelle; mais jamais on n'a vu l'oubli de Dieu produire de bons fruits : il n'en peut résulter que du mal. Si vous voulez manger avec nous, priez avec nous, comme il convient à un chrétien et à un homme raisonnable; nous n'aimons pas à nous trouver avec des gens qui pensent et agissent comme des païens. Du reste, qoutart-il avec plus de cahne, vous aurez
sans doute parlé sans réflexion; 'vous avez vu les jeunes gens du monde se mettre à table sans avoir fait leur prière; vous avez pensé que cela était de bon ton , et vous avez voulu les imiter pour vous donner un air plus distingué. Belle distinction, vraiment, qui répudie le sentiment de la reconnaissance t et bannit Tamour de Dieu du cœur de «es enfants ! »
Le jeune homme, confus, se leva et se mit à prier, mais il le fit sans recueillement.
Le brave forestier ne se trouvait jamais plus heureux qu'au sein de sa famille. « Pourquoi , disait-il , chercher des distractions au dehors, tandis que je suis si bien chez moi ? » Aussi le soir, en rentrant , il s'asseyait au milieu de ses enfants, et prenait plaisir à leur raconter des histoires amusantes et instructives dont le but constant était d'inculquer dans leurs jeunes cœurs Famour de la religion et de la vertu. Souvent aussi il prenait sa harpe , et accompagnait sa femme , qui avait une très-belle voix : les enfants eux-mêmes savaient plusieurs beaux cantiques à la portée de leur âge , et ils passaient ainsi fort agréablement les longues soirées d'hiver au sein du bonheur domestique.
Les enfants fréquentaient l'école du village d'Échental, leur paroisse. Chrétien et Catherine recommencèrent à s'y rendre chaque jour, aussitôt que les fêtes furent passées et les chemins devenus plus praticables ; Antoine les y accompagnait. Bientôt ce dernier surpassa tous ses condisciples. Son aptitude et son amour du travail étaient vraiment prodigieux. Le soir, lorsque le forestier, au retour de ses courses , s'était assis dans son grand fauteuil ,
il appelait ses enknts autour de lui, examinait leurs cahiers , et se faisait rendre compte de ce qu'ils avaient appris à l'école ; c'était toujours Antoine qui déployait dans ses réponses le plus de mémoire ou d'intelligence , et qui montrait la plus belle écriture. Il en était de même de son calcul , auquel on ne pouvait jamais reprocher la moindre inexactitude. Son habileté dans l'art de la lecture devint si grande, il lisait avec tant de naturel, que, sans le livre ouvert devant lui, on aurait dit qu'il rapportait un récit appris par cœur.
Le dimanche était toujours pour les enfants le plus beau jour de la semaine ; jamais le forestier ne se serait permis le moindre travail pendant les jours consacrés par la religion au repos et à la prière, et les enfants passaient toute la journée auprès de leur bon père. « Je m'occupe sans relâche du service de mon prince pendant six jours de la semame, disait-il; mais le dimanche est consacré au service d'un maître plus auguste. Il faut bien aussi que nous ayons quelques moments de repos , mes bûcherons et moi. »
Ainsi chaque dimanche, dè§ le matin, le père, la mère et les enfants se rendaient h l'église d'Échental, pour assister à la messe. C'était là un des grands plaisirs des jeunes enfants, surtout pendant la belle saison. Le chemin traversait tantdt des collines boisées, tantôt d'étroits vallons entourés de rochers buissonneux et d'arbres de haute futaie. « Ah! qu'il fait beau dans la forêt ! s'écriait alors Antoine. Que la verdure des arbres est ravissante! comme elle adoucit agréablement l'éclat du soleil levant ! Oui , la forêt me semble plus belle le dimanche que
les autres jours ; il me semble que les feuilles sont d'un vert plus tendre , que le chant des oiseux sur les branches est plus mélodieux au milieu du silence solennel qui règne tout autour. Le calme n'est troublé ni par le retentissement de la hache du bûcheron y ni par le bruit criard des roues , ni par les coups de fusil ; on n'entend que le son religieux de la cloche du village , qui résonne dans le lointain ; tout est ici tranquille et solennel comme dans la maison de Dieu.
— Oui, répliquait le père, la forêt a un aspect imposant et rehgieux; on croirait être sous les voûtes d'une basilique élevée à la gloire du Seigneur, où tout nous annonce sa grandeur et son amour. C'est Dieu qui dispose ces arbres comme des colonnes, et qui compose de leurs branches réunies un dôme majestueux. Tout ici, depuis le chêne séculaire et couvert de mousse jusqu'à l'humble muguet qui croit sous nos pieds , rend témoignage de la puissance et de la bonté du Créateur. L'univers entier, jusqu'à la voûte des cieux, est un temple élevé à sa gloire. Mais il n'en faut pas conclure que notre admiration pour les beautés de la nature nous dispense de tout autre culte envers le Créateur. C'est dans nos églises qu'il nous fait particulièrement connaître les décrets de sa sainte volonté. C'est dans ce but que le Fils de Dieu devint homme , qu'il nous enseigna et ordonna la prédication , en instituant le sacerdoce. Dans les églises de toute la chrétienté , les ministres des autels prêchent aujourd'hui à des millions d'hommes la parole du salut , font éclater la vérité éternelle , et nous instruisent de nos devoirs. Ayez donc soin,
mes enfants , d'écouter avec toute Tattention dont vous êtes capables les enseignements du prédicateur; conservez-les précieusement dans vos cœurs, et profitez- en pour devenir meilleurs de jour en jour. »
Telles étaient les matières dont le bon forestier entretenait ses enfants en se rendant à Tégiise; au retour, il leur pariait du sermon qu'ils avaient entendu, et tous s'empressaient à Venvi de lui répéter ce qu'ils avaient retenu.
Après le dîner , lorsque la saison le permettait , la mère conduisait ses enfants au catéchisme et aui vêpres. Pendant ce temps, le père préparait un petit souper, et quand le temps était beau , la forestière dressait la table sous mi grand tilleul entouré de bancs qui se trouvait tout près de la maison. A la fin du repas, son mari se faisait apporter la harpe , dont il jouait avec talent , et les oiseaux de tous les arbres voisins venaient unir leur ramage aux concerts et aux chants des heureux habitants de la forêt.
Celui de tous qui goûtait le plus vivement cet innocent bonheur, c'était Antoine ; il savait combien était précieuse la faveur du CSel , qui l'avait fait admettre dans celte bonne et honnête famille, au sein de laquelle régnaient l'union et la justice, l'ordre et l'amour du travail , la piété vraie et une douce sérénité. A mesure qu'il avançait en âge , il remerciait plus vivement la Providence, qui lui avait ouvert un asile si respectable. Aussi se montrait-il bien reconnaissant, plein de zèle et d'obligeance pour ses parents adoptifs. Le soir, quand le forestier rentrait de sa tournée, Antoine s'empres-
sait toujours d'aller à sa rencontre pour le débarrasser de son fusil ; c'était encore lui qui lui apportait ses pantoufles et sa capote grise. Quand la forestière était occupée à faire sa cuisine , il allait de lui-même chercher Teau et le bois dont elle pouvait avoir besoin ; il avait , en un mot , mille prévenances pour elle , et cherchait toujours à aller audevant de ses désirs.
Bientôt même il sut se rendre plus véritablement utile à son père adoptif. Le forestier était souvent obligé de dresser le plan des forêts confiées à ses soins. Antoine coloriait ses plans, et écrivait en beaux caractères le nom de chaque partie de la forêt qui y était représentée ; il y ajoutait un encadrement de verdure en rapport avec Tespèce d'arbres que contenait le plan. En peu de temps , Antoine se mit en état de dresser lui-même ces plans , et , grâce aux développements rapides que prenait son intelligence , il sut bientôt y ajouter des ornements de si bon goût et si bien exécutés , que le forestier ne pouvait se lasser de les admirer. Par exemple , il dessinait un chêne contre lequel était appuyé un écusson portant le nom de la forêt , et à côté on voyait un sanglier cherchant des glands. D'autres fois l'indication des lieux se trouvait gravée sur un rocher couronné de sapins, et au pied duquel était couché un cerf. Enhardi par ces petits succès , il montra bientôt une véritable passion pour le dessin. Tous ses moments de loisir, il les employait à crayonner et à peindre tantôt des paysages , tantôt des animaux; et partout où il trouvait une feuille de papier blanc ou une page de lettre non remplie , il y traçait soit un oiseau , soit une fleur, soit une
branche d'arbre. Il ne pouvait rester un seul instant oisif. Le forestier et sa femme aimaient le bon petit Antoine comme leur propre fils ; et les autres enfants , stimulés et encouragés par Texemple de leur frère adoptif , devinrent de jour en jour plus aimables et plus obéissants envers leurs parents.