‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 88 sur 107 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Histoire d'Antoine.

Le maître de la maison dans laquelle Antoine avait été si charitablement accueilli était un garde forestier. Pendant que les enfants s'entretenaient avec tant de plaisir de toutes les belles choses que contenait la crèche, il était assis dans son fauteuil au coin du feu, et semblait plongé dans de profondes réflexions. Sa femme, tenant son plus jeune enfant sur les bras , s'assit à côté de lui , et lui dit un instant après : « Pourquoi es-tu donc silencieux aujourd'hui ? Tu ne dis pas un mot : à quoi réfléchis-tu?

— Je penses aux derniers vers du cantique que nous venons de chanter. En offrant des aliments à ce pauvre petit et en le réchauffant avec soin, tu as bien fait ce qu'ils prescrivent ; mais je pense que nous pourrions faire encore davantage. Vois -tu, c'est aujourd'hui la veille de Noël; nous célébrons cette nuit sainte pendant laquelle l'enfant divin naquit pour notre salut et celui de tous les hommes ,

et dans le même moment Dieu nous envoie un enfant pauTre et malheureux que nous pouTons sauver à notre tour. Le Fils de Dieu, en venant au monde comme un étrai^er sans savoir où reposer sa tête , semble avoir voulu éprouver Thumanité des hommes. Les habitants de Bethléhem , en refusant rhospitalité à la sainte Mère et en la reléguant avec son nouveau-né dans une étable avec les animaux, succombèrent dans cette épreuve. Repousserons-nous ce pauvre petit avec la même cruauté? Dis -moi franchement, Elisabeth, qu'en pensestu?

— Mon avis est que nous ferions bien de le recueillir ; car Jésus , qui est né cette nuit, disait plus tard dans son divin Évangile : « Ce que vous faites au moindre d'entre vous, vous le faites à moimême... » Et puis ce petit garçon me semble d'un caractère doux et honnête ; tout jeune qu'il est , il connaît déjà sa religion , son langage est pur, et, en implorant notre charité, il était loin de montrer cette efEronterie si commune chez les mendiants de profession. Je suis sûre qu'il appartient à une famille honnête. Si notre table nourrit maintenant cinq personnes, une sixième y trouvera bien place encore. Gardons ce pauvre enfant.

— Tu es toujours une brave et excellente fenune, et je suis charmé que ton cœur réponde au mien , dit le forestier en serrant affectueusement la main de son épouse. Dieu nous bénira , et ne laissera pas sans récompense le bien que tu feras à ce pauvre étranger. Mais, avant de nous décider tout à fait, interrogeons -le encore, pour nous assurer s'il est digne de notre intérêt.

—Antoine, approche -toi, » ajouta le forestier à haute Yoix. Antoine vint, et se posa devant lui, droit comme un soldat devant son supérieur.

« Écoute , petit : ton père était donc militaire , qu'il e^t mort à la guerre? Raconte -nous un peu tout ce que tu sais de tes parents. Où étiez -vous avant la guerre? Où et comment mourut ton père? Qu'est devenue ta mère? Gomment es-tu venu dans ce pays? »

Antoine commença son récit en ces termes: « Mon père... les hussards , quand ils lui parlaient , rappelaient maréchal des logis. Notre régiment était en garnison à Glatz , en Silésie.

« Ha mère était très-habile couturière ; elle gagnait beaucoup d'argent et me faisait aller assidûment à recelé , au catéchisme et chez des maîtres particuliers. Je prenais beaucoup de plaisir à apprendre... Ah! nous étions bien heureux dans ce temps^làl...

« Voilà qu'un jour mon père entre précipitamment à la maison et nous dit : « La guerre est déclarée , notre régiment se met en route demain. » Mon père était un homme vaillant, il était enchanté de partir ; mais ma mère était effrayée et pleurait amèrement. Elle ne voulait pas le laisser aller seul ; la séparation lui semblait trop douloureuse. Après bien des sollicitations , nous obtînmes la permission de l'accompagner. Le régiment se mit en marche., et nous allâmes bien loin, bien loin... Cependant l'ennemi, de son côté, s'approchait. Un jour le régiment de mon père reçut l'ordre de se porter en avant; ma mère et moi nous restâmes avec les bagages. Le canon grondait horriblement; et à chaque coup qui retentissait , ma mère pleurait en me di-

Isa LA VEILLE DE NOËL.

sant : « C'est peut-être là le boulet qui doit frapper ton père. » Pendant toute la bataille nous ne cessâmes de pleurer et de prier. Cependant papa reyint heureusement et sans être blessé. Plusieurs fois cela se passa ainsi ; mais un jour, à la suite d'un combat meurtrier, un hussard arriva dans le village où nous étions logés , et nous apporta la nouvelle que mon père, dont il ramenait le cheval, était dangereusement blessé, n ajouta que, si nous voulions le voir encore, nous le trouverions dans un endroit qu'il nous indiqua, à une demi -lieue du village. Nous nous y rendîmes aussitôt, et nous trouvâmes mon pauvre père couché au pied d'im arbre. Un vieux soldat à genoux auprès de lui soutenait sa tête, et deux autres hussards lui donnaient aussi des soins; il avait reçu une balle dans la poitrine , et déjà il était pâle comme un mourant. Nojis voyions bien qu'il voulait nous dire quelque chose, mais il n'en eut pas la force. Ses regards éteints se portèrent sur naoi, sur ma mère, puis vers le ciel : il nous serra la main pour la dernière fois ; quelques moments après il expira. Ha mère et moi nous fondions en larmes.

« Le lendemain on enterra son corps dans le cimetière voisin; beaucoup d'officiers et de soldats accompagnaient le convoi. Le son des trompettes me sembla si étrange et si lugubre , que je crois les entendre encore. Les soldats rendirent les derniers honneurs à mon père en tirant des coups de fusil sur sa fosse. Ce dernier hommage produisit une telle impression sur ma malheureuse mère et sur moii qu'il semblait que l'on tirât sur nous. Nous remplissions l'air de nos gémissemsnts , et beaucoup

d'officiers et de soldats laissaient aussi couler des larmes en revenant de cette triste cérémonie , car mon père était généralement aimé dans le régiment.

« Quelques jours après, ma mère se mit en route pour retourner dans son pays , quoiqu'elle n'y eût plus de parents; elle espérait pouvoir se procurer de l'ouvrage auprès des personnes de sa connaissance. Hais à peine eûmes-nous fait quelques journées de marche , que ma bonne mère tomba malade au milieu du chemin; et ce ne fut qu'avec une peine extrême que nous parvînmes à un petit hameau. Après avoir demandé asile dans plusieurs maisons , sans que personne voulût nous recevoir, nous fûmes obligés de nous réfugier dans une grange.

ce II est bien pénible, dit ma mère en se couchant sur la paille, de n'avoir qu'une aussi misérable demeure quand on est malade ; mais la sainte Vierge , repoussée comme nous , fut aussi obligée , lors de la naissance de Jésus-Christ, de chercher un refuge dans une étable. »

a Cependant ma mère devenait d'heure en heure plus souffrante. Elle fit appeler le curé du plus prochain village, lui fit sa confession, pria avec lui, reçut les derniers sacrements et se prépara à mourir en chrétienne. A la nuit tombante, la paysanne à qui appartenait la grange où nous nous trouvions vint nous voir et dit : « Je vois que vous êtes au plus mal; il faut bien que je fasse quelque chose pour vous. » Elle sortit et apporta une vieille lanterne d'écurie dans laquelle brûlait une petite lampe ; après l'avoir suspendue à une poutre , elle nous

quitta en nous souhaitant une bonne nuit et sans s^inquiéter davantage de nous.

« Je restai seul auprès de ma mère, assis à côté d'elle sur une botte de paille, et pleurant amèrement. Autant que je pouvais le distinguer à la lueur faible et vacillante de la lanterne, ses traits s'altéraient de plus en plus. Plusieurs fois elle poussa de profonds soupirs , et je lui répondais par mes larmes, qui coulaient toujours plus abondamment. Elle me tendit la main et me dit : « Ne te désole pas tant, cher Antoine, reste toujours sage et pieux, aime la prière, aie constanmient Dieu devant les yeux, et ne commets jamais de mal; ainsi tu t'assureras la protection de Dieu, qui ne t'abandonnera pas et t'enverra un autre père et une autre mère. » C'est ainsi qu'elle parla; mais, ô mon Dieu! ajouta Antoine tandis que des larmes brûlantes coulaient le long de ses joues, jamais, non, jamais je ne retrouverai une pareille mère !

c< Enfin, continua-t-il, elle jeta un long et touchant regard vers le ciel, elle pria en silence, me donna de ses mains défaillantes sa bénédiction, et mourut!... Je ne pouvais faire autre chose que pleurer.

« Le paysan et sa femme avaient bien promis à ma mère de me garder chez eux et de me traiter comme leur propre enfant. Ils s'emparèrent donc du peu qu'elle possédait , de ses robes et de quelque argent qui nous restait encore; mais quinze jours après ils me chassèrent de chez eux, en disant que je leur avais déjà coûté trois fois plus que ne valait ce que ma pauvre mère leur avait laissé. Je partis donc, bien résolu à retourner à Glatz, où notre

régiment avait été en garnison, et où j'espérais retrouver mes camarades d*école. Mais les paysans ne pouvaient m'indiquer le chemin que je devais suivre pour retourner en Silésie. Il me fallut bien errer de pays en pays en mendiant mon pain : car comment faire...»

La femme du forestier, vivement émue de ce simple récit , disait à ses enfants : a Voyez , mes chers amis , tel pourrait être votre sort : si vous aviez le malheur de perdre votre père et votre mère , vous sériez aussi bien à plaindre. Priez donc Dieu chaque jour pour que sa bonté vous les conserve,

— Je vois, mon cher Antoine, dit le forestier, que tes parents étaient de fort braves gens. Mais n'as -tu absolument aucun papier, aucun certificat?

— Oh ! que si , répondit Antoine en tirant un petit portefeuille de sa valise. Ha mère , à ses derniers moments, me remit ces papiers en me recommandant d'en avoir bien soin , et de ne jamais m'en dessaisir. Cependant je puis bien vous les montrer , à vous. »

C'était l'acte de mariage de ses parents, son extrait de baptême et l'acte de décès dé son père. A ce dernier, écrit par l'aumônier du régiment , était joint un certificat du colonel, qui rendait un témoignage très-honorable du courage et de la bonne conduite du défunt , ainsi que des mœurs irréprochables de sa veuve.

tt Tout cela est fort bien, dit le forestier satisfait, après avoir parcouru ces papiers; mais, dis-moi, mon ami, te plairais-tu avec nous?

— Certainement , répondit Antoine avec joie ; je croirais avoir retrouvé mes parents.

— Tu consentirais à rester avec nous ?

— Oh ! mieux que partout ailleurs ; car la bonne mère qui m*a donné à souper paraît aussi douce que maman, et vous, vous êtes aussi bon que papa, et vous portez des moustaches comme lui. »

Le forestier partit d'un éclat de rire.

«Bien, mon garçon, tu resteras donc avec nous. Je veux être ton père, et ma femme agira à ton égard comme une véritable mère. J'espère que tu seras aussi un bon fils pour nous, que tu seras toujours sage et pieux, et que tu aimeras bien ton nouveau frère ainsi que tes deux sœurs. C'est donc convenu , mon petit Antoine , et dès ce moment je t'adopte pour mon fils. »

Antoine, tout ému, restait immobile, regardant le forestier avec de grands yeux tout étonnés , comme pour s'assurer si c'était bien sérieusement qu'il lui faisait une telle proposition. Depuis la mort de sa mère , il avait éprouvé plus de cruels refus qu'il n'avait reçu de tendres caresses, et il était si habitué à se voir impitoyablement repoussé, qu'il avait peine à croire que quelqu'un pût avoir réellement tant de bonté pour lui.

et Eh bien ! dit le forestier en lui tendant la main , es-tu décidé ? »

Antoine se mit alors à pleurer, saisit la main de son nouveau père, qu'il baisa avec respect, ainsi que celle d'Elisabeth, et embrassa les enfants comme l'eût fait le plus tendre des frères.

Tout le monde se montra heureux de cet arrangement , qui fit éclater la joie la plus vive dans la

petite famille. Catherine et Chrétien, surtout, étaient enchantés de garder Antoine avec eux, et d'avoir aussi un compagnon de leurs jeux.

Après ces doux épanchements , le forestier, rappelant Antoine auprès de lui, lui dit d*un air grave : « Puisque tu vas maintenant faire partie de notre famille, écoute bien ce que je vais te recommander, et ne Toublie jamais. Tu vois, mon ami , avec quel soin paternel Dieu a bien voulu veiller sur toi. La bénédiction de tes parents repose sur ta tête. Le Seigneur a exaucé la prière de ta mère expirante et celle que tu lui as adressée dans la forêt : c'est sa bonté infinie qui a guidé tes pas vers cette maison. Si tu n'eusses pas entendu nos chants, si tu n'eusses pas aperçu de loin l'illumination de notre crèche, tu te serais endormi sur la neige , et demain je t'aurais trouvé mort de froid dans la forêt. Dieu choisit pour te sauver précisément le moment le plus opportun ; c'est pendant la nuit sainte qui a assuré le salut du monde, et au moment où nos cœurs étaient particulièrement pénétrés d'amour et de reconnaissance, qu'il t'a conduit vers cette maison isolée , que tu n'aurais peut-être jamais pu trouver en plein jour. L'asile que tu as obtenu, tu le dois à Dieu et à son Fils, à ce Fils bien-aimé qui, pour toi aussi, prit naissance et se fit homme il y a près de deux mille ans, et qui ensuite est mort au milieu des plus cruelles douleurs pour assurer le salut des hommes. Sois donc reconnaissant de ces bienfaits , et garde toute ta vie le souvenir de la veille de Noël. Que Dieu et ton Rédempteur soient toujours présents à ta pensée; mène une vie chrétienne, et tu seras heureux.

Ce fut avec des lannes d'attendrissement qu'Antoine promit de suivre ces conseils. « 0 Dieu bon ! s*écria-t-il en levant ses yeux au ciel et en joignant les mains Y vous avez entendu la dernière prière de ma mère; vous m'avez donné une seconde famille. Moi aussi , je veux accomplir les derniers vœux de ma mère; je veux fidèlement observer vos saints commandements ; je veux surtout honorer mes nouveaux parents , les aimer et leur obéir.

— Bravo ! bravo ! mon fils, dit le bon forestier en Tembrassant ; sois fidèle à ta promesse , et la récompense ne te manquera pas. »

La femme du forestier donna à cet instant le signal de la retraite; elle conduisit Antoine dans une jolie petite chambre , où on lui avait préparé un bon lit ; et tous les membres de la famille , après avoir fait leur prière du soir, allèrent se coucher le cœur joyeux et satisfait.

Le lendemain de grand matin , les enfants se rassemblèrent de nouveau autour de la représentation de Tenfant Jésus dans la crèche, qui, pendant la fête et les jours suivants , fournit une ample matière à leurs réflexions et à leurs plaisirs. Hais cette joie innocente faillit être troublée par l'arrivée d'un certain M. de Schilt, jeune homme du voisinage, grand amateur de chasse, et qui, pour se procurer ce plaisir, venait de temps en temps rendre visite au forestier. Cet étourdi , également dénué de religion et de moralité, se permit d'indécentes railleries sur la représentation de la naissance du divin enfant, traitant cet usage de superstitieux , et ajoutant qu'il ne pouvait concevoir quelle utilité il y avait à mettre de pareils objets sous les yeux des enfants.

« Quelle utilité ! répondit le forestier avec sa franchise ordinaire ; regardez par la fenêtre , mon jeune Monsieur : voyez-vous ? toute la nature est encore ensevelie sous sa profonde couche de neige , comme dans un linceul ; point de fleurs, ni de fruits, ni de verdure. Les pauvres enfants sont renfermés ici comme des prisonniers et ne peuvent faire un seul pas hors de la maison. De bons parents ont-ils donc si grand tort quand ils imaginent, pour amuser leurs enfants, de leur créer au milieu d'une chambre bien chauffée un printemps factice? Ce paysage en miniature , avec ses forêts verdoyantes , ses prairies émaillées de fleurs , ses troupeaux et leurs bergers , forme presque le seul plaisir que nous puissions donner pendant l'hiver à nos enfants. Toutefois cette raison n'est pas la seule qui m'ait engagé à construire cette petite crèche , et voici quel a été mon but principal :

« Nous autres chrétiens, voyez-vous. Monsieur, nous aimons les fêtes de la religion , parce qu'elles nous rappellent la puissance et la bonté infinies de notre Dieu. Celle de Noël surtout est, à proprement parler, la fête des enfants, parce que la naissance de l'enfant Jésus, étant un événement plus rapproché de leur âge, dispose plus particulièrement leurs jeunes cœurs à l'amour de ce divin Sauveur. Nous autres vieux, qui sentons vivement la haute importance de ce jour où , pour le salut du monde. Dieu s'est manifesté à nous sous une forme humaine, nous voudrions faire partager notre allégresse à nos enfants , en mettant ce divin miracle à leur portée. Vous regardez ces images comme des superstitions ; mais considérez donc que notre his-

toire sainte, que vous traitez si légèrement, a cependant inspiré le génie de nos plus grands artistes, auxquels vous ne reprocherez certes pas d^avoir une intelligence étroite. Aujourd'hui même, après plusieurs siècles, leurs chefs-d'œuvre font encore Tadmiration de tous les esprits cultivés, et excitent dans nos âmes les plus douces émotions. Moi-même, je me rappellerai toujours le vif plaisir que j'éprouvai à Dresde en voyant dans la galerie du Musée l'admirable tableau représentant la naissance du Fils de Dieu , et connu sous le nom de la Sainte Nuit. Je suis loin de vouloir comparer ma crèche à ces magnifiques produits des arts, qui d'ailleurs sont faits seulement pour de grands seigneurs ; mais je suis bien sûr que mes enfants ne changeraient pas leur crèche contre les plus précieux tableaux de la galerie de Dresde.

«Laissez -nous donc, mon cher monsieur de Schilt, à nous autres gens simples, le plaisir de conserver les anciennes mœurs et les habitudes de nos pères. Je me souviens encore que , dans ma première jeunesse, la crèche était chaque année un de mes plus grands plaisirs, et que ce touchant tableau ne fut pas sans fruit pour moi. Puisse-t-elle être aussi pour mes enfants une source de joies et de bénédictions! »

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