‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 92 sur 107 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La disgrâce.

Plusieurs années s'étaient écoulées depuis le départ d'Antoine pour l'Italie ; l'excellent forestier et sa famille avaient vécu heureux et tranquilles. Ses enfants avaient grandi, son fils était devenu un jeune homme fort et vigoureux, ses filles étaient maintenant de jeunes personnes pleines de grâce et de fraîcheur; la satisfaction que donnait à l'honnête père de famille la conduite irréprochable et pure de tous ses enfants était pour lui la juste récompense des soins qu'il avait donnés à leur éducation. Mais peu à peu le bon père sentit ses forces diminuer, et la vieillesse l'avertit qu'il fallait songer à se démettre de ses pénibles fonctions en faveur de son fils. Le prince régnant venait régulièrement chaque année passer quelques jours à son château de Felseçk, où il se livrait au divertissement de la chasse. C'était un homme doux et affable; il écoutait avec bonté le moindre de ses sujets, et s'entretenait familièrement avec lui.

Un jour il vint chasser dans la partie de la forêl qui était sous l'inspection de Grunewald; et, l'ayant trouvée en fort bon état , il s'approcha du vieux forestier et lui dit en lui frappant amicalement sur l'é*

panle : « Eh bien ! comment Ta la santé, mon brave Gninewald ?

— Votre Altesse me fait beaucoup d'honneur; je commence à devenir vieux, et je voudrais bien remettre ma charge à de plus jeunes épaules.

— Bien; et sans doute vous désirez pour successeur votre fils Chrétien, que je vois là-bas? Je sais qu'il est bon chasseur, et, ce qui vaut mieux, excellent forestier; pendant la chasse, j'ai remarqué avec le plus grand plaisir que les bois qui vous sont confiés se trouvent en très -bon état et ne laissent rien à désirer ; je suis très-satisfait de vous et de votre fils ; soyez tranquille , nul autre que lui n'obtiendra votre emploi; mais je désire que, pendant quelque temps encore, vous conserviez vos fonctfons en vous adjoignant votre fils, afin de le former tout à fait. Je crains qu'à l'âge où il est l'uniforme brodé d'or ne le rende présomptueux ou négligent , si on le lui laisse porter trop tôt. Il est utile pour mes intérêts comme pour les vôtres que vous restiez encore en activité. »

Après avoir exprimé sa reconnaissance au prince , le forestier ajouta : « J'ai encore une grâce à demander à Votre Altesse.

— Parlez.

— Mon fils désire se marier avec la. fille de mon collègue et ami d'enfance , le forestier Bach , mort depuis quelques années. Cette jeune personne vient de perdre sa mère, et se trouve sans famille. Elle n'est pas riche, mais elle est sage, bonne chrétienne, laborieuse et modeste : je suis persuadé qu'elle fera une excellente mère de famille ; c'est ce qui convient à mon fils. '

— Je consens à ce mariage, et je suis bien aise que le choix de votre fils soit tombé sur une jeune personne qui lui apporte pour dot de bonnes qualités et des vertus, plutôt que sur une demoiselle riche et rempUe de défauts. Je lui promets la survivance de votre place : sous peu de jours je vous en ferai expédier Tordonnance. »

Chrétien, qui se tenait à quelque distance, attendant avec anxiété le résultat des sollicitations de son père, s'approcha sur un signe de celui-ci, et présenta au prince ses respectueux remerciments.

Le mariage eut lieu , et la présence de la jeune femme sembla une nouvelle source de bénédictions pour la maison ; la paix et Tunion habitaient sous le toit du bon forestier. L'épouse de Chrétien se faisait chérir de tout le monde par son aménité, sa douceur et toutes ses belles qualités. Le vieillard eut bientôt la satisfaction d'embrasser ses petits-enfants, et son excellente femme se sentait rajeunir quand elle les berçait et leur prodiguait ses soins afTectueux. Les filles de la maison aimaient la femme de leur frère comme leur propre sœur. Tous enfin vivaient très-heureux depuis plusieurs années, lorsque tout à coup le malheur vint fondre sur cette honnête famille, par suite d'une ancienne affaire déjà presque entièrement oubliée par le forestier.

En reportant leurs souvenirs sur une circonstance déjà passée depuis dix ans , nos lecteurs se rappelleront sans doute ce jeune H. de Schilt qui venait quelquefois visiter le forestier pour aller à la chasse avec lui; quelque temps après il s'était, à difiérentes fois, permis de parcourir la forêt seul, sans l'autorisation du garde , et d'abattre tout le

gibier qui se présentait à lui. Le forestier le rencontra un jour, a Vous n'ignorez pas, Monsieur, lui dit-il , que le braconnage est défendu dans les forêts du prince. Si vous désirez jouir du plaisir de la cbasse, venez me trouver; je vous accompagnerai, et vous désignerai les endroits où vous pourrez aller et tirer sur tout ce qu'il vous plaira; mais je serais sévèrement réprimandé si je vous laissais chasser seul et en maître dans le bois qui est confié à ma surveillance. »

Cependant ce jeune homme ne fit aucun cas de cet avertissement, et n'en continua pas moins de contrevenir aux règlements. Le forestier le rencontra encore, et cette fois il l'admonesta encore plus sévèrement, lui confisqua son fusil, et lui dit : « Dieu sait que c'est avec un véritable regret que j'agis ' ainsi h votre égard; mais je le dois : je suis obligé d'exécuter les ordres qui me sont donnés , et qui sont très-rigoureux. Je vous préviens que, si je vous trouve ei^core en chasse dans cette forêt, je dresserai mon procès-verbal, et alors l'affaire pourrait avoir des suites plus sérieuses. J'en suis fâché, mais mon devoir passe avant toute autre considération. »

Dans l'intention bienveillante d'empêcher le jeune étourdi de s'attirer quelque malheur par sa persistance dans l'infraction des lois , l'honnête forestier alla trouver M. de Schilt père, et lui fit connaître la conduite de son fils. Le vieux baron laissait ordinairement au jeune homme la liberté de satisfaire toutes ses fantaisies; mais cette fois-ci il se montra fort irrité contre lui , car il craignait de tomber en disgrâce si cette affaire de braconnage

parvenait h la connaissance du prince. Il adressa donc à son fils une sévère réprimande , et le menaça même de le déshériter s'il s'avisait encore une seule fois d'aller chasser dans la forêt du domaine sans être accompagné du garde. Mais le jeune homme s'était trop bien habitué à désobéir à son père : peu de temps après, le forestier, faisant une tournée dans le bois de son ressort , entendit un coup de fusil ; il accourut , et trouva M. de Schilt près d'un cerf qu'il venait d'abattre.

Cette fois le garde fut inflexible ; il dressa procèsverbal, et fit son rapport. Le père du délinquant, alarmé de cette nouvelle, alla lui-même trouver le prince pour implorer la grâce de son fils. Le prince lui dit : (( Vous connaissez les lois , Monsieur, et vous savez que votre fils a mérité d'être emprisonné dans la maison de force. Je veux bien lui pardonner pour cette fois- ci, mais qu'il y prenne garde : s'il me parvient encore une seule plainte de cette nature , il n'y aura plus de grâce ; alors tout l'avenir de votre fils sera compromis ; car vous sentez bien que je n'irai jamais choisir mes conseillers ni aucun de mes fonctionnaires publics dans une maison de détention. »

L'affaire fut ainsi apaisée ; mais le jeune de Schilt conserva dans son coeur mortifié une haine implacable contre le forestier, et , bien que plusieurs années se fussent écoulées, il nourrissait encore sa rancune et brûlait du désir de se venger.

Environ six mois après le mariage de Chrétien , le prince régnant mourut • son fils était encore mineur, et se trouvait d'ailleurs en voyage. Un conseil de régence fût donc nommé , et bien des change-

ments eurent lieu dims les différeates brauches de radxDmiStration. Le jeune de Scbilt , qui appartenait à une famille riche et puissante^ fut nommé garde général des forêts du domaine , et alla fixer sa résidence dans un pavillon du château de Felseck ^ où il s'installa avec grande pompe. Il se trouva ainsi le supérieur immédiat du forestier Grunewald ^ qu'il commença aussitôt ii molester de toutes les manières ; le pauvre garde ne pouvait rien faire h son gré , et il trouvait toujours matière à lui adresser quelques reproches.

Cependant le prince héréditaire, de retour dans ses Etats, avait pris les rênes du gouvernaient; mais M. de Schilt, insinuant et adroit, avait su prévenir en sa faveur le directeur général des forêts, qui était très-estimé du prince^ et Tindi^oser contre le pauvre Grunewald ; il fit même entendre k son chef que le vieux forestier n'était plus propre au service , et depuis ce moment surtout il témoigna k son malheureux subordonné plus d'inâotonce et d'asimosité que jamais. Un jour qu'il l'avait rencontré , il lui dit qu'il devait s'attendre d'un jour à l'autre à être mis à la retraite , parce qu'il n'avait plus assez de vigueur pour remplir convenablement son emploi.

« Je me démettrai de bien bon coeur de ma charge ; je l'aurais même fait depuis longtemps , si je n'avais obéi au désir de Son Altesse le prince défunt. Voilà donc mon fils qui va me remplacer.

—Vous croyez? dit le garde général avec un sourire moqueur; s'il en était ainsi, j'en saurais quelque chose , et je sais , au contraire , qu'il n'en a jamais été question. »

sot LA VEILLE DE NOËL.

Le forestier invoqua la décision du prince, qui avait permis à Chrétien de se marier, en lui promettant la survivance de la place de son père.

« Vous vous trompez, s'écria de Schilt avec une hauteur insultante ; cet acte est sans aucune importance; c'est une simple promesse en cas de bonne conduite , voilà tout; mais votre fils est un vaurien; il ne me convient pas du tout. »

Le pauvre forestier s'efforça vainement de retenir une larme. « Monsieur le garde général, dit-il, soyez juste ; ce que vous me dites là sent un peu la rancune. Vous croyez avoir eu à vous plaindre de moi en une certaine circonstance , et pourtant je n'avais fait que mon devoir : ce qui vous irrita alors devrait aujourd'hui me servir de recommandation auprès de vous.

— Comment! s'écria de Schilt les yeux étincelants de colère , vous osez vous-même me rappeler vos impertinences ! vous avez l'audace de me faire ressouvenir que vous m'avez privé du seul plaisir de ma jeunesse , et que vous avez voulu me nuire à la cour ! Vous êtes un insolent, un drôle, un impudent; vous vous êtes toujours fait gloire de n'avoir aucun égard pour les personnes d'une classe supérieure, vous n'aimez que les misérables. Vous avez laissé votre fils épouser une créature qui n'avait pas un sou, une véritable mendiante , et vous avez recueilli chez vous je ne sais quel enfant perdu, cet Antoine qui a mangé votre fortune. Quand on ne sait pas gérer ses propres affaires, comment seraiton appelé à administrer les biens du prince? Allez, allez , vous n'êtes bon à rien , et j'espère que sous peu nous n'aurons plus de rapports ensemble; je

VOUS défends de vous montrer devant mes yeux. » Grunewald se retira le cœur navré de cette insulte , mais il ne tarda pas à se rassurer. Bah ! se disait^il, le garde général aura beau dire et beau faire , il n'empêchera pas que mon arrondissement forestier ne soit dans la meilleur état , et sa haine ne suffira pas pour me faire destituer par Fautorité supérieure; ainsi donc j'attends de pied ferme. De retour chez lui , il ne dit pas un mot de Taltercation qu'il venait d'avoir, afin de ne pas chagriner sa famille sans nécessité.

Peu de jours après , il reçut de l'administration une dépêche portant que l'ancien forestier Grunewald eût à cesser ses fonctions , auxquelles son âge le rendait impropre, et qu'en attendant la nomination d'un autre garde pour le remplacer, la surveillance de la forêt était provisoirement confiée aux soins du forestier le plus voisin. Du reste, il n'était question dans cet écrit ni d'une pension de retraite pour le vieillard, ni d'aucun emploi pour son fils. Le pauvre garde forestier fut consterné en recevant cet ordre foudroyant qui le réduisait à la misère ; sa main tremblante avait à peine la force de tenir ce fatal papier; il se remit cependant, et en doasA lecture h haute voix à sa femme et à ses enfants , qui se trouvaient occupés à divers travaux dans la chambre. La mère et les deux filles pâlirent de frayeur, tandis que Chrétien bouillait d'indignation en songeant à la méchanceté de ce monstre de Schilt. La jeune femme , après être restée quelques instants sans proférer une parole, se mit à pleurer amèrement, et ses enfants, voyant les larmes de leur mère, pleurèrent à son exemple. La désolation

fut générale dans la famille , le digne vieillard conserva seul son calme.

« Notre père, qui est au ciel, n'a pas cessé de veiller sur nous, dit-il; il voit tout, et ne nous abandonnera pas. Toi , la grand'maman , sois assez sage pour sécher tes larmes la première , et donne à tes enfants le bon exemple de la confiance en Dieu : sans sa permission les méchants ne peuvent nous nuire. Cette épreuve nous vient de lui; elle tournera un jour à notre plus grand bien. Ainsi prenez courage, vous avez en Dieu un puissant protecteur; il ne nous abandonnera pas , quand même le monde entier se liguerait contre nous. Ce père de bonté ne nous laissera pas manquer de pain , nous qui sommes ses enfants, nous qui mettons tout notre espoir en sa miséricorde.

« Cependant , comme nous ne devons , de notre côté , rien négliger de ce qui pourrait nous aider à sortir de ce mauvais pas, écoutez, mes enfants, voici ce que j'ai envie de faire : demain matin je me rendrai à la ville , et je tftcherai de pénétrer jusqu'au prince pour lui exposer toute cette affaire. La justice et le bon droit sont pour moi, et le prince ne peut manquer d'écouter mes réclamations, car il est bon et juste comme son père, il ne souffrira pas qu'on laisse mourir de faim, avec sa femme , ses enfants et ses petits-enfants, un vieux fonctionnaire qui pendant quarante ans l'a servi avec probité , zèle et dévouement. Chrétien m'accompagnera; grâce à la malice du garde général, nous n'avons plus besoin de permission pour nous absenter. Pour ne pas faire de dépense, nous emporterons dans nos gibecières des vivres avec nos uniformes , et

nous ferons la route à pied. Arrangeons -nous donc de manière que tout soit prêt pour notre départ de bonne heure. »

Le lendemain, le forestier et son fils se levèrent de grand matin, bien ayant le jour. « Partons, dit le père , je n'ai pas la patience d'attendre le lever du soleil; d'ailleurs il fait clair de lune, et puis nous connaissons le chemin. » La vieille mère enveloppa proprement dans une serviette le bel uniforme vert au collet brodé d'or, elle le plaça avec soin dans une des gibecières, et Catherine acheva de les remplir avec du linge blanc et quelques provisions pour la route. La jeune femme et Louise servirent le déjeuner firugal qu'elles avaient apprêté. Les enfants dormaient encore. Après avoir adressé au Ciel une fervente prière , Grunewald et son fils déjeunèrent et se préparèrent à partir.

« Et quand espères-tu être de retour? demanda Elisabeth avec anxiété.

— C'est ce que je ne saurais dire; mais je pense qu'il me faudra au moins huit jours.

— Rappelle -toi que c'est dans quinze jours la veille de Noël ; ce serait pour nous une fôte bien triste si vous n'étiez pas encore revenus.

— Je pense être ici dans la huitaine ; quoi qu'il arrive, j'espère bien que nous célébrerons cette bonne fête ensemble comme tous les ans.

— Que Dieu nous accorde la grâce de la célébrer dans la joie !

— Que sa volonté soit faite ! il est le maître des événements. En attendant, priez -le bien afin qu'il ait pitié de nous, et ayons confiance en lui : tout ce qu'il nous enverra tournera à notre salut. »

Après avoir embrassé toute leur famille , le père el le fils se mirent en route. C'était par une froide matinée de décembre; il faisait encore complètement nuit^ et Ton n'apercevait pas le moindre indice de Taurore ; cependant ils partirent avec Courage.

Depuis que ces chers voyageurs avaient quitté la maison , tous ceux qui y étaient restés comptaient les jours et les heures ; la première semaine leur parut un siècle. Cependant ils se consolaient et s'encourageaient réciproquement; mais les jours qui suivirent leur semblèrent de plus en plus pénibles. En outre , le temps devint désagréable et pluvieux , la terre se couvrit de neige, le vent mugissait avec violence, et ces accidents de la saison jetaient les plus vives alarmes au milieu de la famille attristée. « Ah ! disaient ces bonnes gens, à peine si Chrétien, tout jeune et vigoureux qu'il est, pourra supporter un temps pareil : mais notre vieux père , comment y résistera-t-il? » A chaque instant les deux petits enfants couraient vers la porte dans l'espoir de voir arriver leur père et leur aïeul.

C'est ainsi que huit autres jours s'écoulèrent encore au milieu de mortelles angoisses. Sur ces entrefaites, et comme pour mettre le comble à leurs alarmes, arriva un exprès apportant une lettre de l'administration. La femme du forestier n'osait la décacheter, tant elle craignait d'y trouver quelque mauvaise nouvelle, et cette crainte était d'autant plus vive , que le messager, qui était un domestique de M. de Schilt, en remettant cet écrit, avait ajouté d'un ton moqueur :

« Le vieux bonhomme a fait une folie d'aller à la

LA. VEILLÉ DE NOËL. id9

ville avêô Son brouillon de fils. M. le gàfde général est bien èûr que leur destitution est définitive ; ils n'obtiendront rien ni Fun ni l'autre, et reviendront couverte dé confusion.

— n arrivera ce que Dieu permettra; les rtiéchants ne triompheront pas toujours, tôt ou tard ils seront confondus. »

Cependant la famille, de plus en plus inquiète, ne cessait de pleurer, priant Dieu tous les jours de protéger les deux voyageurs, de couronner leurs démarches d'un heureux succès , et de les ramener âains et saufs. Quand ils exprinlaient ces vœux , les petits enfants venaient d'eux-mêmes unir leur voix iûQOcente aux prières ferventes de leurs parents.

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