‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 93 sur 107 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Noaveaax malheurs.

Ce fut dans ces tristes conjonctures qu'arriva la veille de Noël. Ce jour-là la liuit vint plus tdt qu'à l'ordinaire, car tout le ciel était couvert de nuages épais. Le vent du nord mugissait à travers les arbres de la forêt , la neige et la pluie tombaient abondamment , et les gouttières du toit ressemblf^îent à un torrent qui *:e précipite du haut d'un rocher. « Ah! mon Dieu ! disait Elisabeth , qui depuis longtemps guettait à la fenêtre l'arrivée des Voyageurs , je lie les vois pas éticoi'e. S'ils lie revlerïtient pââ aujourd'hui pour là Veille de Nôêl, ûôUô pourtonà être

certains qu'il leur sera arrivé quelque malheur. Le temps est horrible; les chemins doivent être impraticables. »

Elisabeth était dans des transes mortelles; elle ouvrit de nouveau la fenêtre , regarda dehors , et tout à coup elle s'écria : « Ah ! Dieu soit loué ! les voilà : quel bonheur! » Aussitôt chacun se précipita à leur rencontre : les félicitations et les questions sortaient en même temps de toutes les bouches. Enfin le père répondit : « Laissez-moi d'abord respirer, mes enfants, je vous raconterai tout cela en détail; j'espère encore que nos affaires prendront une meilleure tournure. Vous devez avoir été fort inquiets de nous , car notre absence s'est prolongée bien plus que nous n'avions pensé. Je me suis trouvé un peu indisposé en route; ensuite les rivières débordées en plusieurs endroits nous ont forcés à de fréquents détours , et ont beaucoup retardé notre voyage. Mais, grâce à Dieu, nous voilà de retour. »

Il entra dans la maison, changea de vêtement, et s'assit dans son grand fauteuil au coin du feu. Sa femme apporta une bouteille de vin et deux verres. « Prenez ceci , dit-elle , pour vous restaurer un peu en attendant le souper, qui ne tardera pas k être prêt.

— Bien, dit le forestier en promenant autour de lui un regard satisfait. Ah ! qu'on est heureux de se retrouver chez soi, au milieu des siens, de recevoir leurs petits soins , et de ne voir autour de soi que des visages riants et affectueux ! »

Cependant Chrétien était sorti un instant avec sa femme; il lui avait confié en particulier que les

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affaires allaient au plus mal, et que, selon toute apparence, ils perdraient leur place. La jeune femme, toute hors d'elle-même, eut bientôt mis la famille entière dans cette triste conQdence, et le vieillard ne se vit bientôt entouré que de figures chagrines et inquiètes.

«t Je m'aperçois, dit-il, que Chrétien a jasé ; ainsi donc il n'y a rien à vous cacher. Vous allez tout apprendre; mais c'est à une condition : nous sommes réunis en ce moment pour célébrer la veille de Noël, et le bonheur que cette sainte nuit a procuré au monde doit nous faire oublier nos peines d'ici-bas; au moins la religion doit-elle nous empêcher de les prendre trop à cœur. Écoutez donc mon récit.

« Dès le jour de notre arrivée à la ville, quoiqu'il fût un peu tard, j'allai voir H. Miller, conseiUer au département des eaux et forêts. C'est un homme juste, ine disais -je; il me connaît bien, ayant été longtemps mon supérieur immédiat , et il m'a toujours honoré de son amitié. Les autres conseillers q\^ j'ai connus autrefois sont ou morts ou mis à la retraite. Ce digne homme me reçut avec la plus franche cordialité ; je lui exposai l'objet de mes soucis, le but de mes démarches, et lui demandai ses conseils. Après m' avoir écouté avec attention , il me prit la main et me dit : « Je vous ai toujours estimé, mon brave Grunewald , et je sais que vous avez constamment rempli les devoirs de votre charge avec intelligence et probité ; mais je ne dois pas vous le cacher, vous avez dans le garde général un ennemi dangereux et acharné à votre perte. Cet homme , soutenu par des relations puissantes, jouit

d*im grand crédit à la cour, et veut disposer de votre place en faveur d'un jeune homme qui a été son domestique. Depuis quelque temps il envoie à l'administration les rapports les plus défavorables sur votre compte et sur celui de votre fils. Je crains bien qu'à force d'intrigues il ne parvienne h enlever à Chrétien la charge de son père. — Mais , Monsieur, lui dis-je , si je prenais le parti d'aller trouver le prince pour lui exposer toute cette affaire , qu'en pensez-vous? — Vous feriez très-bien, et même je vous accompagnerai. Cependant le moment n'est pas propice ; Son Altesse a beaucoup d'occupations cette semaine , et vous auriez de la peine à obtenir un moment d'audience. Il faudra que vous vous présentiez aussi chez le directeur général , ainsi que chez les conseillers. Pourvu encore que vous y soyez bien reçu , mais je crains... M. de Schilt les a tous prévenus contre vous. »

« M. Miller ne s'était pas trompé; le directeur général me reçut très-froidement et daigna à peine m'entendre. Les conseillers ne me traitèrent guère mieux, je ne vis partout que des visages mécontents , et plus d'une fois il me fallut entendre des choses fort désagréables. Je n'ai pas pu parvenir jusqu'au prince. Ainsi il ne m'a été en aucune manière possible de détruire les calomnies que M. de Schilt a répandues contre moi et contre Chrétien. Je n'aime pas à m' étendre là -dessus avec vous; d'ailleurs ce sont des affaires de service auxquelles vous ne comprenez rien. Tout ce que nous pouvons espérer de plus favorable, c'est une enquête, et encore est-il à craindre qu'on n'en charge des personnes prévenues contre nous. Nous pouvons donc

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nous attendre à tous les malheurs... Mais Iftiisons là cet entretien trop affligeant. Ce soii* toute la Chrétienté se réjouit, c'est la veille de Noèl; Notre-Seigneur, en naissant, a eu aussi bien des souffrances à subir; cette pensée doit nous faire supporter tîos chagrins. »

En acheyant ces paroles, le foi'estiér s'était tôunté vers le tableau d'Antoine, placé entre les deux Croisées, et que l'on avait eu soin de couvrir d'uno gaze pour le préserver de la poussière et des mouches.

Les deux enfants de Chrétien , François et Clara , trop jeunes pour avoir rien compris au triste récit de leur grand-père, s'approchèrent de leurs parents, et dirent : « Nous t'en conjurons , grand'maman , enlève le voile qui cache ce beau tableau , et allume plusieurs chandelles, comme Tannée dernière, pour que l'on voie bien l'enfant Jésus; et toi, grândpapa, prends ta harpe et sois assez bon pour nous accompagner : nous te chanterons le beau cantique de Noël, que maman nous a appris pendant ton voyage.

— Oui , mes chers enfants , répondit le vieillard en les serrant dans ses bras , chantons uû cantique de Noël. Mais d'abord, dites-moi, ne s'eôt-il fien passé pendant mon absence ?

-*- Non ; mais Voici une lettre de l'adminiàtratiôn qui est arrivée huit jours après votre départ. »

Le forestier décacheta la lettre ; mais à peine eutil jeté les yeux sur son contenu , qu'une pâleur mortelle se répandit sur son visage. Puis, levant les yeux au ciel , il s'écria : « Seigneur, que votre Volonté soit faite ; nous nous y soumettons. « Et de grosses larmes coulaient le long de ses joues.

« 0 mon Dieu! qu'est-ce donc? s'écrièrent les enfants, tout effrayés.

— Il nous est ordonné de sortir de cette maison dans les yingi-quatre heures qui. suivront la récep tionde cet écrit; ainsi nous devrions même déjà l'avoir quittée. Le garde général de Schilt me mande que mon successeur doit s'installer ici pour les fêtes de Noël, et il nous menace, en cas de résistance , d'employer la force armée pour nous contraindre à l'obéissance. Je m'étonne qu'ils ne se soient pas encore présentés. Nous devons nous attendre à ce que l'on vienne d'un moment à l'autre nous jeter à la porte. »

Cette nouvelle plongea toute la famille dans le désespoir ; la jeune femme poussait des cris perçants. « Comment! disait - eue , on nous chasserait pendant cette affreuse nuit? Entendez- vous comme le vent mugit , et comme la pluie tombe par torrents? Où trouverons-nous un abri contre le froid et la tempête? » Elle se laissa tomber sur une chaise, pressant ses deux enfants contre son sein. c< Dieu de miséricorde , ajouta-t-elle en sanglotant, ayez donc pitié de ces deux pauvres innocentes créatures! »

Son mari, pâle comme la mort et immobile devant elle , regardait dans un morne silence tantôt ses jeunes enfants , tantôt sa femme éplorée.

« 0 mon Dieu! mon Dieu, s'écriait la grand'mère en élevant les mains et en remplissant la chambre de ses gémissements , quelle perspective! Être chassés à notre âge, avec nos enfants et petits-enfants, de la maison où je suis née , dans laquelle mon père et mon grand -père ont passé leur vie! Oh! c'est

terrible , c*est affreux ! 0 mon Dieu ! mon Dieu ! laissez-raoi mourir en paix sous le toit qui m'a vue naître. »

Catherine pleurait en silence ; Louise était tremblante comme une victime qui attend le coup de la mort; toutes deux se pressaient autour de leur vieux père comme pour lui demander protection. Le vieillard, avec son air vénérable, son front chauve et ses cheveux blancs , après avoir longtemps tenu les yeux levés sans prononcer une parole , imposa de la main silence à sa femme ainsi qu'à sa belle -fille, et leur dit d'un ton calme et résigné en essuyant ses larmes :

« Oui, mes enfants, c'est sans doute un horrible malheur, à l'âge où nous sommes ma femme et moi, de quitter notre maison et de chercher un asile ailleurs ; mais il faut s'y résigner. Malheureusement je ne connais personne qui puisse nous recevoir tous, et il faudra sans doute nous séparer afin de pourvoir à notre subsistance. J'espérais jouir ici au milieu de vous d'une vieillesse paisible , et terminer ma carrière dans cette maison , en vous voyant tous réunis autour de mon lit de mort. Dieu en a disposé autrement; il faut nous soumettre en silence à sa volonté sainte. »

Puis, jetant un regard attendri sur. ses petits enfants, il continua : « Nos cœurs se brisent de douleur en voyant ces innocentes créatures qui vont se trouver sans asile; mais le cœur de Jésus est encore bien plus tendre. Toutes les fois qu'il nous envoie de grandes afilictions , ce n'est qu'avec les vues les plus sages. Ce malheur même qui nous désole aujourd'hui tournera quelque jour à notre

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plus grand bien. C'est quand nos maux sont arrivés au comble que le mieux est près d'arriver. Un ancien proverbe dont l'expérience m'a démoutré toute la justesse dit : « C'est au moment où nos peines sont plus grandes que le secours de Dieu est plus proche. » Il ne faut pas nous montrer exigeants ni injustes envers Dieu. Jusqu'à ce jour sa bonté nous a comblés de biens : n'accepterons -nous pas les afflictions qu'il nous envoie^ soit pour nous éprouver, soit pour nous cbâtier? Pendant une si longue suite d'années^ la veille de Noël a toujours été pour nous une occasion de manifester notre allégresse-, c'est la volonté de Dieu que nous la passions cette fois dans les larmes , c'est toujours le même Dieu qui nous visite.

— Oui , mon ami , dit Elisabeth , abandonnonsnous à la sainte Providence , et restons calmes au milieu dès malheurs qui nous frappent. Quand je pense à la sainte Vierge, je trouve encore que Dieu nou« traite avec une graûde bonté. Cette auguste mère de Jésus-Christ fut non-seulement obligée de loger dans une étable, mais encore, ainsi que nous, aile se vit obUgée de quitter ce misérable asile , au milieu de l'obscurité, pour s'enfuir sur une terre étrangère avec le divin enfant. Oh ! j'en suis bien sOre , quelque grande que fût la foi de Marie , ses douleurs durent être déchiranteâ^ et des larmes amènes durent couler de ses yeux ^ non pour ellemèrae, mais i^our l'amour de son enfant. Je suis méfe , et je sens oombien un ettur maternel soufËre à la' vue des privations ou de la nùsère qui frappent se&«nfants. Bhbiefi, saré^gnation était parfaite, sa confiance en Dieu demeura inébranlable, comme

un rocher au milieu de Torage. Nous sommés tous assujettis sur la terre aux vicissitudes du sort, car Dieu éprouve tous ses enfants. Nous voyons dans les histoires de FAncien et du Nouveau Testament que les personnages les plus saints ont eu des persécutions à souffrir, et Celui qui , dans Tétable et pendant la fuite en Egypte, envoya à Marie des amis pour la consoler et des anges pour la guider, ne nous laissera pas non plus sans assistance : quand il en sera temps , il viendra à notre secours, et... »

A ce moment , on frappa à la porte de la maison. « Dieu ! s*écria le vieillard , les voilà qui viennent pour nous expulser. »

Chrétien se leva brusquement , et jetant un regard enflammé sur son fusil suspendu au mur : ce Qu'ils viennent, les misérables, qu'ils essaient de jeter dehors mes vieux parents, ma femme, mes enfants ou mes sœurs ! le premier qui osera porter la main sur un de vous , je. . .

— Oh! non, non, mon flls! s'écria le père, n'achève pas les terribles paroles que tu vas prononcer. Point de rébellion, point de résistance illégale. Soumettons -nous avec calme , et , en vrais chrétiens , sachons supporter l'injustice, au lieu de la commettre. Si nos représentations, nos vives instances ne peuvent rien sur ces hommes, nous sortirons tranquillement , et nous nous abriterons pour cette nuit dans la caverne qui déjà bien souvent nous a servi de refuge au moment de l'orage. Hélas! ajouta -t -il en se levant de son fauteuil, puisse chacun de vous répéter avec moi, vieil habitant de cette terre d'épreuves :

G. s. SêR. n. 7

fit LA VnULE UE 90EL.

Car à mon Die« j'ai remit mes destios; Je i^uia braver la lowife et le Umoerre 8'il me défend de ses divines mains.

Sur le Seigneur quand mon âme s'appuie, Je ne crains rien des malheurs d'ici-bas. Que sont pour moi les peines de la vie? J'attends en paix le moment du trépas.

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