L'EVOLUTION INTELLECTUELLE DE MARIUS
Ce ■ monsieur Marius ». qu'on rencontre pour la première fois dans la troisième partie des Misérables, et qui va devenir, cependant, un des principaux personnages du roman, est le fils de l'officier qui s'est cru sauvé par Thénardier après la bataille de Waterloo, Pontmercy. Mis à la demisolde par la Restauration, puis envoyé par elle en résidence, « c'est-à-dire en surveillance », à Vernon, Pontmercy a vécu là, « silencieusement et pauvrement •, jusqu'à sa mort, en 1827. Il n'a même pas eu la joie de pouvoir élever son fils, que le père de sa femme (morte en 1815), le vieux M. Gillenormand, <■ grand bourgeois » ultra-royaliste, avait <• impérieusement réclamé, déclarant que, si on ne le lui donnait pas, il le déshériterait ». Naturellement, le vieux royaliste a élevé son petit-fils dans ses idées. Et même celui-ci a pu croire que son père ne l'aimait pas. Il n'apprend la vérité qu'après la mort de l'ancien officier. Bien entendu, cette vérité le bouleverse. Il a, à ce moment-là, dix-sept ans. Il est étudiant en droit.
. . . Marius alla à la bibliothèque de l'école de droit, et demanda la collection du Moniteur.
Il lut le Moniteur, il lut toutes les histoires de la république et de l'empire, le Mémorial de Sainte-Hélène, tous les mémoires, les journaux, les bulletins, les proclamations ; il dévora tout. La première fois qu'il rencontra le nom de son père dans les bulletins de la grande armée, il en eut la fièvre toute une semaine. Il alla voir les généraux sous lesquels Georges Pontmercy avait servi, entre autres le comte H... Le marguillier Mabeuf. qu'il était allé revoir, lui avait conté la vie de Vernon, la retraite du colonel, ses fleurs, sa solitude. Marius arriva à connaître pleinement cet homme rare, sublime et doux, cette espèce de lionagneau qui avait été son père.
Cependant, occupé de cette étude qui lui prenait tous ses instants comme toutes ses pensées, il ne voyait presque plus les Gillenormand. Aux heures des repas, il paraissait ; puis on le cherchait, il n'était plus là...
1. Le chapitre où nous avons pris les paseç qu'on va lire n'est pas intitulé ainsi, mais Ce que ces! que d'avoir rencontré un marguillier {\W partie, livre III, chap. vij.
Cette histoire où il venait de mettre les yeux l'effarait.
Le premier effet fut l'éblouissement.
La république, l'empire, n'avaient été pour lui jusqu'alors que des mots monstrueux. La république, une guillotine dans un crépuscule ; l'empire, un sabre dans la nuit. Il venait d'y regarder, et là où il s'attendait à ne trouver qu'un chaos de ténèbres, il avait vu, avec une sorte de surprise inouïe mêlée de crainte et de joie, étinceler des astres Mirabeau, Vergniaud, Saint-Just, Robespierre, Camille Desmoulins, Danton, et se lever un soleil, Napoléon. Il ne savait où il en était. Il reculait aveuglé de clartés. Peu à peu: l'étonnement passé, il s'accoutuma à ces rayonnements, il considéra les actions sans vertige, il examina les personnages sans terreur ; la révolution et l'empire se mirent lumineusement en perspective devant sa prunelle visionnaire ; il vit chacun de ces deux groupes d'événements et d'hommes se résumer dans deux faits énormes : la république dans la souveraineté du droit civique restituée aux masses, l'empire dans la souveraineté de l'idée française imposée à l'Europe; il vit sortir de la révolution la grande figure du peuple, et de l'empire la grande figure de la France. Il se déclara dans sa conscience que tout cela avait été bon...
Il s'aperçut alors que jusqu'à ce moment il n'avait pas plus compris son pays qu'il n'avait compris son père. Il n'avait connu ni l'un ni l'autre, et il avait eu une sorte de nuit volontaire sur les yeux. Il voyait maintenant ; et d'un côté il admirait, de l'autre il adorait.
Il était plein de regrets, et de remords., et il songeait avec désespoir que tout ce qu'il avait dans l'âme, il ne pouvait plus le dire maintenant qu'à un tombeau. Oh ! si son père avait existé, s'il l'avait eu encore,... comme il aurait couru, comme il se serait précipité, comme il aurait crié à son père : Père ! me voici ! c'est moi ! j'ai le même cœur que toi ! je suis ton fils ! Comme il aurait embrassé sa tête blanche, inondé ses cheveux de larmes, contemplé sa cicatrice, pressé ses mains, adoré ses vêtements, baisé ses pieds ! Oh ! pourquoi ce père était-il mort sitôt, avant l'âge, avant la justice, avant l'amour de son fils ! Marius avait un continuel sanglot dans le cœur qui disait à tout moment : hélas ! En même temps il devenait plus vraiment sérieux ; plus vraiment grave, plus sûr de sa foi et de sa pensée. A chaque instant des lueurs du vrai venaient compléter sa raison. Il se faisait en lui comme une croissance intérieure. Il sentait une sorte d'agrandissement naturel que lui apportaient ces deux choses nouvelles pour lui, son père et sa patrie.
Comme lorsqu'on a une clef, tout s'ouvrait : il s'expliquait
ce qu'il avait haï, il pénétrait ce qu'il avait abhorré; il voyait désormais clairement le sens providentiel, divin et humain, des grandes choses qu'on lui avait appris à détester et des grands hommes qu'on lui avait enseigné à maudire. Quand il songeait à ses précédentes opinions, qui n'étaient que d'hier et qui pourtant lui semblaient déjà si anciennes, il s'indignait et il souriait.
De la réhabilitation de son père il avait naturellement passé à la réhabilitation de Napoléon1.
Pourtant celle-ci, disons-le, ne s'était point faite sans labeur.
Dès l'enfance on l'avait imbu des jugements du parti de 1814 sur Bonaparte. Or, tous les préjugés de la restauration, tous ses intérêts, tous ses instincts tendaient à défigurer Napoléon. Elle l'exécrait plus encore que Robespierre. Elle avait exploité assez habilement la fatigue de la nation et la haine des mères. Bonaparte était devenu une sorte de monstre presque fabuleux, et, pour le peindre à l'imagination du peuple, qui, comme nous l'indiquions tout à l'heure, ressemble à l'imagination des enfants, le parti de 18 14 faisait apparaître successivement tous les masques effrayants, depuis ce qui est terrible en restant grandiose jusqu'à ce qui est terrible en devenant grotesque, depuis Tibère jusqu'à Croquemitaine. Ainsi, en parlant de Bonaparte, on était libre de sangloter ou de pouffer de rire, pourvu que la haine fît la basse. Marius n'avait jamais eu — sur cet homme, comme on l'appelait — d'autres idées dans l'esprit. Elles s'étaient combinées avec la ténacité qui était dans sa nature. Il y avait en lui tout un petit homme têtu qui haïssait Napoléon.
En lisant l'histoire, en l'étudiant surtout dans les documents et dans les matériaux, le voile qui couvrait Napoléon aux yeux de Marius se déchira peu à peu. Il entrevit quelque chose d'immense, et soupçonna qu'il s'était trompé jusqu'à ce moment sur Bonaparte comme sur tout le reste ; chaque jour il voyait mieux ; et il se mit à gravir lentement, pas à pas, au commencement presque à regret, ensuite avec enivrement et comme attiré par une fascination irrésistible, d'abord les degrés sombres, puis les degrés vaguement éclairés, enfin les degrés lumineux et splendides de l'enthousiasme.
Une nuit, il était seul dans sa petite chambre située sous le toit. Sa bougie était allumée ; il lisait accoudé sur sa table à côté de sa fenêtre ouverte. Toutes sortes de rêveries lui arrivaient de d'espace et se mêlaient à sa pensée. Quel spectacle
1. Comme nous l'avons dit dan= l'Introduction en tête de cette Anthologie, Marius. c'est bien souvent l'auteur lui-même ; et, ici, Victor Hugo raconte sa propre évolution intellectuelle, de 1810 à 1830 environ.
que la nuit ! on entend des bruits sourds sans savoir d'où ils viennent, on voit rutiler comme une braise Jupiter qui est douze cents fois plus gros que la terre, l'azur est noir, les étoiles brillent, c'est formidable.
11 lisait les bulletins de la grande armée, ces strophes héroïques écrites sur le champ de bataille ; il y voyait par intervalles le nom de son père, toujours le nom de l'empereur ; tout le grand empire lui apparaissait ; il sentait comme une marée qui se gonflait en lui et qui montait ; il lui semblait par moments que son père passait près de lui comme un souffle, et lui parlait à l'oreille ; il devenait peu à peu étrange ; il croyait entendre les tambours, le canon, les trompettes, le pas mesuré des bataillons, le galop sourd et lointain des cavaleries ; de temps en temps ses yeux se levaient vers le ciel et regardaient luire dans les profondeurs sans fond les constellations colossales, puis ils retombaient sur le livre et ils y voyaient d'autres choses colossales remuer confusément. Il avait le cœur serré. Il était transporté, tremblant, haletant ; tout à coup, sans savoir lui-même ce qui était en lui et à quoi il obéissait, il se dressa, étendit ses deux bras hors de la fenêtre, regarda fixement l'ombre, le silence, l'infini ténébreux, l'immensité éternelle, et cria : Vive l'empereur !...
...A la façon de tous les nouveaux venus dans une religion, sa conversion l'enivrait, il se précipitait dans l'adhésion et il allait trop loin. Sa nature était ainsi : une fois sur une pente, il lui était presque impossible d'enrayer. Le fanatisme pour l'épée le gagnait et compliquait dans son esprit l'enthousiasme pour l'idée. Il ne s'apercevait point qu'avec le génie, et pêle-mêle, il admirait la force, c'est-à-dire qu'il installait dans les deux compartiments de son idolâtrie, d'un côté ce qui est divin, de l'autre ce qui est brutal. A plusieurs égards, il s'était mis à se tromper autrement. Il admettait tout. Il y a une manière de rencontrer l'erreur en allant à la vérité. Il avait une sorte de bonne foi violente qui prenait tout en bloc. Dans la voie nouvelle où il était entré, en jugeant les torts de l'ancien régime comme en mesurant la gloire de Napoléon, il négligeait les circonstances atténuantes.
Quoi qu'il en fût, un pas prodigieux était fait. Où il avait vu autrefois la chute de la monarchie, il voyait maintenant l'avènement de la France. Son orientation était changée. Ce qui avait été le couchant était le levant. Il s'était retourné.
Toutes ces révolutions s'accomplissaient en lui sans que sa famille s'en doutât.
Quand, dans ce mystérieux travail, il eut tout à fait perdu son
ancienne peau de bourbonien et d'ultra, quand il eut dépouillé l'aristocrate, lejacobite et le royaliste, lorsqu'il fut pleinement révolutionnaire, profondément démocrate et presque républicain, il alla chez un graveur du quai des Orfèvres et y commanda cent cartes portant ce nom : le baron Marins Pontmercy .
Ce qui n'était qu'une conséquence très logique du changement qui s'était opéré en lui, changement dans lequel tout gravitait autour de son père '...