Titre du chapitre
L'eau lui venait aux aisselles ; il se sentait sombrer ; c'est à peine s'il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe où il était. La densité, qui était le soutien, était aussi l'obstacle. Il soulevait toujours Marius, et, avec une dépense de force inouïe, il avançait ; mais il enfonçait. Il n'avait plus que la tête hors de l'eau, et ses deux bras élevant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du déluge, une mère qui fait ainsi de son enfant.
Il enfonça encore, il renversa sa face en arrière pour échapper à l'eau et pouvoir respirer ; qui l'eût vu dans cette obscurité eût cru voir un masque flottant sur de l'ombre ; il apercevait vaguement au-dessus de lui la tête pendante et le visage livide de Marius ; il fit un effort désespéré, et lança son pied en avant ; son pied heurta on ne sait quoi de solide, un point d'appui. Il était temps.
Il se dressa et se tordit et s'enracina avec une sorte de furie sur ce point d'appui. Cela lui fit l'effet de la première marche d'un escalier remontant à la vie.
Ce point d'appui, rencontré dans la vase au moment suprême, était le commencement de l'autre versant du radier, qui avait plié sans se briser et s'était courbé sous l'eau comme une planche et d'un seul morceau... Ce fragment du radier, submergé en partie, mais solide, était une véritable rampe, et, une fois sur cette rampe, on était sauvé. Jean Valjean remonta ce plan incliné, et arriva de l'autre côté de la fondrière.
En sortant de l'eau, il se heurta à une pierre et tomba sur les genoux. Il trouva que c'était juste, et y resta quelque temps, l'âme abîmée dans on ne sait quelle parole à Dieu.
Il se redressa, frissonnant, glacé, infect, courbé sous ce mourant qu'il traînait, tout ruisselant de fange, l'âme pleine d'une étrange clarté.
Quelquefois on échoue où l'on croit débarquer '.
Il se remit en route encore une fois.
Du reste, s'il n'avait pas laissé sa vie dans le « fontis », il semblait y avoir laissé sa force... Sa lassitude était maintenant telle, que tous les trois ou quatre pas il était obligé de reprendre haleine, et s'appuyait au mur. Une fois, il dut s'asseoir sur la banquette pour changer la position de Marius , et il crut qu'il demeurerait là. Mais, si sa vigueur était morte, son énergie ne l'était point. Il se releva.
i . Titre du chapitn-.
Il marcha désespérément, presque vite, fit ainsi une centaine de pas, sans dresser la tête, presque sans respirer, et tout à coup se cogna au mur. Il était parvenu à un coude de l'égout, et, en arrivant tête basse au tournant, il avait rencontré la muraille. 11 leva les yeux, et à l'extrémité du souterrain, là-bas devant lui, loin, très loin, il aperçut une lumière... C'était le jour.
Jean Valjean voyait l'issue...
... Il retrouva ses jarrets d'acier. Il courut plus qu'il ne marcha. A mesure qu'il approchait, l'issue se dessinait de plus en plus distinctement. C'était une arche cintrée, moins haute que la voûte qui se restreignait par degrés et moins large que la galerie qui se resserrait en même temps que la voûte s'abaissait. Le tunnel finissait en intérieur d'entonnoir...
Jean Valjean arriva à l'issue.
Là, il s'arrêta.
C'était bien la sortie, mais on ne pouvait sortir.
L'arche était fermée d'une forte grille, et la grille, qui, selon toute apparence, tournait rarement sur ses gonds oxydés, était assujettie à son chambranle de pierre par une serrure épaisse qui, rouge de rouille, semblait une énorme brique. On voyait le trou de la clef, et le pêne robuste profondément plongé dans la gâche de fer. La serrure était visiblement fermée à double tour. C'était une de ces serrures de bastilles que le vieux Paris prodiguait volontiers.
Au delà de la grille, le grand air, la rivière, le jour, la berge très étroite, mais suffisante pour s'en aller, les quais lointains, Paris, ce gouffre où l'on se dérobe si aisément, le large horizon, la liberté. On distinguait à droite, eD aval, le pont d'Iéna, et à gauche, en amont, le pont des Invalides ; l'endroit eût été propice pour attendre la nuit et s'évader. C'était un des points les plus solitaires de Paris ; la berge qui fait face au Gros- Caillou...
Il pouvait être huit heures et demie du soir. Le jour baissait.
Jean Valjean déposa Marius le long du mur sur la partie sèche du radier, puis marcha à la grille et crispa ses deux poings sur les barreaux ; la secousse fut frénétique, l'ébranlement nul. La grille ne bougea pas. Jean Valjean saisit les barreaux l'un après l'autre, espérant pouvoir arracher le moins solide et s'en faire un levier pour soulever la porte ou pour briser la serrure. Aucun barreau ne remua. Les dents d'un tigre ne sont pas plus solides dans leurs alvéoles. Pas de levier ; pas de pesée possible. L'obstacle était invincible. Aucun moyen d'ouvrir la porte...
C'était fini. Tout ce qu'avait fait Jean Valjean était inutile...
Il tourna le dos à la grille, et tomba sur le pavé plutôt ter-
rassé qu'assis, près de Marius toujours sans mouvement, et sa tête s'affaissa entre ses genoux. Pas d'issue. C'était la dernière goutte de l'angoisse.
A qui songeait-il dans ce profond accablement? Ni à lui-même, ni à Marius. Il pensait à Cosette.
Le pan de l'habit déchiré '.
Au milieu de cet anéantissement, une main se posa sur son épaule, et une voix qui parlait bas lui dit :
— Part à deux.
Quelqu'un dans cette ombre? Rien ne ressemble au rêve comme le désespoir. Jean Valjean crut rêver. II n'avait point entendu de pas. Était-ce possible ? Il leva les yeux.
Un homme était devant lui.
Cet homme était vêtu d'une blouse ; il avait les pieds nus ; il tenait ses souliers dans sa main gauche ; il les avait évidemment ôtés pour pouvoir arriver jusqu'à Jean Valjean, sans qu'on l'entendît marcher.
Jean Valjean n'eut pas un moment d'hésitation. Si imprévue que fût la rencontre, cet homme lui était connu. Cet homme était Thénardier -'.
Quoique réveillé, pour ainsi dire, en sursaut, Jean Valjean, habitué aux alertes et aguerri aux coups inattendus qu'il faut parer vite, reprit possession sur-le-champ de toute sa présence d'esprit...
Thénardier, élevant sa main droite à la hauteur de son front, s'en fit un abat-jour, puis il rapprocha les sourcils en clignant les yeux, ce qui, avec un léger pincement de la bouche, caractérise l'attention sagace d'un homme qui cherche à en reconnaître un autre. Il n'y réussit point Jean Valjean, on vient de le dire, tournait le dos au jour, et était d'ailleurs si défiguré, si fangeux et si sanglant qu'en plein midi il eût été méconnaissable. Au contraire, éclairé de face par la lumière de la grille, clarté de cave, il est vrai, livide, mais précise dans sa lividité, Thénardier, comme dit l'énergique métaphore banale, sauta tout de suite aux yeux de Jean Valjean. Cette inégalité de conditions suffisait pour assurer quelque avantage à Jean Valjean dans ce mystérieux duel qui allait s'engager entre les deux situations et les deux hommes. La rencontre avait lieu entre Jean Valjean voilé et Thénardier démasqué...
Thénardier rompit le premier le silence.
i. Titre du chapitre.
2 Thénardier s'est évadé de la prison où on l'avait renfermé.
— Comment vas-tu faire pour sortir ?
Jean Valjean ne répondit pas.
Thénardier continua :
— Impossible de crocheter la porte. Il faut pourtant que tu t'en ailles d'ici.
— C'est vrai, dit Jean Valjean.
— Eh bien, part à deux.
— Que veux-tu dire?
- Tu as tué l'homme ; c'est bien. Moi, j'ai la clef. Thénardier montrait du doigt Marius. Il poursuivit : ' — Je ne te connais pas, mais je veux t'aider. Tu dois être un ami.
Jean Valjean commença à comprendre. Thénardier le prenait pour un assassin.
Thénardier reprit :
— Écoute, camarade. Tu n'as pas tué cet homme sans regarder ce qu'il avait dans ses poches. Donne-moi ma moitié. Je t'ouvre la porte.
Et, tirant à demi une grosse clef de dessous sa blouse toute trouée, il ajouta :
— Veux-tu voir comment est faite la clef des champs ? Voilà...
Thénardier fourra son poing dans une large poche cachée sous sa blouse, en tira une corde et la tendit à Jean Valjean.
— Tiens, dit-il, je te donne la corde par-dessus le marché.
— Pourquoi faire, une corde?
— Il te faut aussi une pierre, mais tu en trouveras dehors. Il y a là un tas de gravats.
— Pourquoi faire, une pierre?
— Imbécile, puisque tu vas jeter le pantre à la rivière, il te faut une pierre et une corde, sans quoi ça flotterait sur l'eau.
Jean Valjean prit la corde. Il n'est personne qui n'ait de ces acceptations machinales.
Thénardier fit claquer ses doigts comme à l'arrivée d'une idée subite.
— Ah çà, camarade, comment as-tu fait pour te tirer là-bas de la fondrière? je n'ai pas osé m'y risquer. Peuh ! tu ne sens pas bon.
Après une pause, il ajouta :
— Je te fais des questions, mais tu as raison de ne pas y répondre. C'est un apprentissage pour le fichu quart d'heure du juge d'instruction. Et puis, en ne parlant pas du tout, on ne risque pas de parler trop haut...
Thénardier reprit :
— Finissons. Combien le pantre avait-il dans ses profondes ?
Jean Valjean se fouilla.
C'était, on s'en souvient, son habitude, d'avoir toujours de l'argent sur lui... Cette fois pourtant il était pris au dépourvu... Il n'avait que quelque monnaie dans le gousset de son gilet. Il retourna sa poche, toute trempée de fange, et étala sur la banquette du radier un louis d'or, deux pièces de cinq francs et cinq ou six gros sous.
Thénardier avança la lèvre inférieure avec une torsion de cou significative.
— Tu l'as tué pour pas cher, dit-il.
Il se mit à palper, en toute familiarité, les poches de Jean Valjean et les poches de Marius. Jean Valjean, préoccupé surtout de tourner le dos au jour, le laissait faire. Tout en maniant l'habit de Marius, Thénardier, avec une dextérité d'escamoteur, trouva moyen d'en arracher, sans que Jean Valjean s'en aperçût, un lambeau qu'il cacha sous sa blouse, pensant probablement que ce morceau .d'étoffe pourrait lui servir plus tard à reconnaître l'homme assassiné et l'assassin. Il ne trouva du reste rien de plus que les trente francs.
— C'est vrai, dit-il, l'un portant l'autre, vous n'avez pas plus que ça.
Et oubliant son mot : part à deux, il prit tout. Il hésita un peu devant les gros sous. Réflexion faite, il les prit aussi en grommelant :
— ■ N'importe ! c'est suriner les gens à trop bon marché. Cela fait, il tira de nouveau la clef de dessous sa blouse.
— Maintenant, l'ami, il faut que tu sortes. C'est ici comme à la foire, on paye en sortant. Tu as payé, sors.
Et il se mit à rire...
Thénardier aida Jean Valjean à replacer Marius sur ses épaules, puis il se dirigea vers la grille sur la pointe de ses pieds nus, faisant signe à Jean Valjean de le suivre, il regarda au dehors, posa le doigt sur sa bouche, et demeura quelques secondes comme en suspens ; l'inspection faite, il mit la clef dans la serrure. Le pêne glissa et la porte tourna. Il n'y eut ni craquement, ni grincement. Cela se fit très doucement. Il était visible que cette grille et ces gonds, huilés avec soin, s'ouvraient plus souvent qu'on ne l'eût pensé. Cette douceur était sinistre ; on y sentait les allées et venues furtives, les entrées et les sorties silencieuses des hommes nocturnes, et les pas de loup du crime. L'égout était évidemment en complicité avec quelque bande mystérieuse. Cette grille taciturne était une receleuse.
Thénardier entre-bâilla la porte, livra tout juste passage à Jean Valjean, referma la grille, tourna deux fois la clef dans
la serrure, et replongea dans l'obscurité, sans faire plus de bruit qu'un souffle. Il semblait marcher avec les pattes de velours du tigre. Un moment après, cette hideuse providence était rentrée dans l'invisible.
Jean Valjean se trouva dehors.
Au sortir de l'égout, Jean Valjean rencontre Javert, qui, sur sa prière, l'aide à transporter Marius chez M. Gillenormand, puis lui permet de ■ rentrer un moment » chez lui, rue de PHomme-Armé. Javert l'attendra dans la rue, où l'ancien forçat reviendra se constituer prisonnier. Mais, ayant mis la tête à la fenêtre, Jean Valjean voit que la rue est déserte. « Javert s'en était allé. »