LA MORT DE JEAN VALJEAN
En février 1833, Marius et Cosette se sont mariés. « M. Fauchelevent « a donné près de 600.000 francs de dot àsa « fille ». Mais, le lendemain de la noce, Jean Valjean, obéissant à sa conscience, est venu dire à Marius: « Je suis un ancien forçat». Il lui a dit aussi qu'heureusement il n'est pas le père de Cosette. Mais il n'a pas ajouté qu'il était le sauveur vainement recherché par Marius depuis des mois. Cependant, avec l'assentiment du jeune homme, il vient voir Cosette tous les soirs ; du moins, jusqu'au jour où il sent que se? visites déplaisent de plus en plus à Marius, — qu'il ne voit jamais d'ailleurs. — Il les cesse: mais, dès lors, commence pour lui une agonie morale, qui rapidement le consume. Vers la fin de l'été il est si faible, qu'un soir, dans sa chambre, il s'évanouit. Le même soir. Thénardier se présente chez Marius. pour lui vendre un secret ; et ce qu'il lui révèle, en croyant prouver que Jean Valjean est un assassin, c'est que celui-ci fut le héros auquel Marius doit d'être vivant. I] lui révèle, en outre, ou plutôt il a commencé par lui apprendre que l'ancien forçat fut « M. Madeleine» et le sauveur de Javert à la barricade. Marius en est « éperdu ». — « Vous veniez accuser cet homme, s'écrie-t-il, vous l'avez justifié ; vous vouliez le perdre, vous n'avez réussi qu'à le glorifier. » Et quelques minutes plus tard : — « Je passerai le reste de ma vie à le vénérer », — dit -il à Cosette, dans le fiacre qui le mène rue de l'Homme-Armé. Les y voici :
Au coup qu'il entendit frapper à sa porte, Jean Valjean se retourna.
— Entrez, dit-il faiblement.
1. Le chapitre n'est pas intitulé aiflsi, mais Nuit derrière laqiulle il y a le jour. C'est l'avant-demier du roman Le dernier, d'une trentaine de lignes, a pour titre : l'Herbe cache et la pluie efface.
La porte s'ouvrit. Cosette et Marius parurent. Cosette se précipita dans la chambre.
Marius resta sur le seuil, debout, appuyé contre le montant de la porte.
— Cosette ! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans les yeux.
Cosette, suffoquée d'émotion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.
— Père ! dit-elle
Jean Valjean, bouleversé, bégayait :
— Cosette ! elle ! vous, madame ! c'est toi ! Ah mon Dieu ! Et, serré dans les bras de Cosette, il s'écria :
— C'est toi ! tu es là ! Tu me pardonnes donc !
Marius, baissant les paupières pour empêcher ses larmes de couler, fit un pas et murmura entre ses lèvres contractées convulsivement pour arrêter les sanglots :
— Mon père !
— Et vous aussi, vous me pardonnez ! dit Jean Valjean. Marius ne put trouver une parole, et Jean Valjean ajouta :
— Merci.
Cosette arracha son châle et jeta son chapeau sur le lit.
— Cela me gêne, dit-elle.
Et, s'asseyant sur les genoux du vieillard, elle écarta ses cheveux blancs d'un mouvement adorable, et lui baisa le front.
Jean Valjean se laissait faire, égaré.
Cosette, qui ne comprenait que très confusément, redoublait ses caresses, comme si elle voulait payer la dette de Marius.
Jean Valjean balbutiait :
— Comme on est bête ! Je croyais que je ne la verrais plus. Figurez-vous, monsieur Pontmercy, qu'au moment où vous êtes entré, je me disais: «C'est fini... » Étais-je idiot! Voilà comme on est idiot ! Mais on compte sans le bon Dieu ! Le bon Dieu dit : Tu t'imagines qu'on va t'abandonner, bêta! Non. Non, ça ne se passera pas comme ça. Allons, il y a là un pauvre bonhomme qui a besoin d'un ange. Et l'ange vient ; et l'on revoit sa Cosette ! et l'on revoit sa petite Cosette !-Ah ! j'étais bien malheureux !
Il fut un moment sans pouvoir parler, puis il poursuivit :
— J'avais vraiment besoin de voir Cosette une petite fois de temps en temps. Un cœur, cela veut un os à ronger. Cependant je sentais bien que j'étais de trop. Je me donnais des raisons : Us n'ont pas besoin de toi, reste dans ton coin, on n'a pas le droit de s'éterniser. Ah ! Dieu béni, je la revois ! Sais-tu, Cosette, que
ton mari est très beau? Ah ! tu as un joli col brodé, à la bonne heure. J'aime ce dessin-là. C'est ton mari qui l'a choisi, n'est-ce pas? Et puis, il te faudra des cachemires. Monsieur Pontmercy, laissez-moi la tutoyer. Ce n'est pas pour longtemps. Et Cosette reprenait :
— Quelle méchanceté de nous avoir laissés comme cela ! Où êtes-vous donc allé? pourquoi avez-vous été si longtemps? Autrefois vos voyages ne duraient pas plus de trois ou quatre jours. J'ai envoyé Xicolette, on répondait toujours : Il est absent. Depuis quand êtes-vous revenu? Pourquoi ne pas nous l'avoir fait savoir? Savez- vous que vous êtes très changé? Ah ! le vilain père ! il a été malade et nous ne l'avons pas su ! Tiens, Marius. tâte sa main comme elle est froide !
— Ainsi vous voilà ! Monsieur Pontmercy, vous me pardonnez ! répéta Jean Valjean.
A ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait dans le cœur de Marius trouva une issue, il éclata :
— Cosette, entends-tu? il en est là ! il me demande pardon. Et sais-tu ce qu'il m'a fait, Cosette? il m'a sauvé la vie. Il a fait plus. Il t'a donnée à moi. Et après m'avoir sauvé, et après t'avoir donnée à moi, Cosette, qu'a-t-il fait de lui-même? il s'est sacrifié. Voilà l'homme. Et, à moi l'ingrat, à moi l'oublieux, à moi l'impitoyable, à moi le coupable, il me dit : Merci ! Cosette, toute ma vie passée aux pieds de cet homme, ce sera trop peu. Cette barricade, cet égout, cette fournaise, ce cloaque, il a tout traversé pour moi, pour toi, Cosette ! Il m'a emporté à travers toutes les morts qu'il écartait de moi et qu'il acceptait pour lui. Tous les courages, toutes les vertus, tous les héroïsmes toutes les saintetés, il les a ! Cosette, cet homme-là. c'est l'ange !
— Chut ! chut ! dit tout bas Jean Valjean. Pourquoi dire tout cela?
— Mais vous ! s'écria Marius avec une colère où il y avait de la vénération, pourquoi ne l'avez-vous pas dit? C'est votre faute aussi. Vous sauvez la vie aux gens, et vous le leur cachez ! Vous faites plus, sous prétexte de vous démasquer, vous vous calomniez. C'est affreux.
— J'ai dit la vérité, répondit Jean Valjean.
— Xon, reprit Marius, la vérité, c'est toute la vérité ; et vous ne l'avez pas dite. Vous étiez monsieur Madeleine, pourquoi ne pas l'avoir dit? Vous aviez sauvé Javert, pourquoi ne pas l'avoir dit? Je vous devais la vie. pourquoi ne pas l'avoir dit ?
— Parce que je pensais comme vous. Je trouvais que vous aviez raison. Il fallait que je m'en allasse. Si vous aviez su cette affaire de l'égout, vous m'auriez fait rester près de vous.
Je devais donc me taire. Si j'avais parlé, cela aurait tout gêné.
— Gêné quoi? gêné qui? repartit Marius. Est-ce que vous croyez que vous allez rester ici? Nous vous emmenons... Vous ne passerez pas dans cette affreuse maison un jour de plus. Ne vous figurez pas que vous serez demain ici.
— Demain, dit Jean Valjean, je ne serai pas ici, mais je ne serai pas chez vous.
- Que voulez-vous dire? répliqua Marius. Ah çà, nous ne permettons plus de voyage. Vous ne nous quitterez plus. Vous nous appartenez. Nous ne vous lâchons pas.
— Cette fois-ci, c'est pour de bon, ajouta Cosette. Nous avons une voiture en bas. Je vous enlève. S'il le faut, j'emploierai la force.
Et, riant, elle fit le geste de soulever le vieillard dans ses bras.
— Il y a toujours votre chambre dans notre maison, poursuivit-elle. Si vous saviez comme le jardin est joli dans ce moment-ci ! Les azalées y viennent très bien. Les allées sont sablées avec du sable de rivière ; il y a de petits coquillages violets. Vous mangerez de mes fraises. C'est moi qui les arrose...
Jean Valjean l'écoutait sans l'entendre. Ilentendaitla musique de sa voix plutôt que le sens de ses paroles ; une de ces grosses larmes qui sont les sombres perles de l'âme, germait lentement dans son œil. Il murmura :
- La preuve que Dieu est bon, c'est que la voilà.
— Mon père ! dit Cosette.
Jean Valjean continua :
— C'est bien vrai que ce serait charmant de vivre ensemble. Ils ont des oiseaux plein leurs arbres. Je me promènerais avec Cosette. Etre des gens qui vivent, qui se disent bonjour, qui s'appellent dans le jardin, c'est doux. On se voit dès le matin. Nous cultiverions chacun un petit coin. Elle me ferait manger ses fraises, je lui ferais cueillir mes roses. Ce serait charmant. Seulement...
Il s'interrompit et dit doucement :
— C'est dommage.
La larme ne tomba pas, elle rentra, et Jean Valjean la remplaça par un sourire.
Cosette prit les deux mains du vieillard dans les siennes.
— Mon Dieu ! dit-elle, vos mains sont encore plus froides. Est-ce que vous êtes malade? Est-ce que vous souffrez?
— Moi? non, répondit Jean Valjean, je suis très bien. Seu lement...
Il s'arrêta.
— Seulement quoi ?
je vais mourir tout à l'heure.
Cosette et Maxius frissonnèrent.
— Mourir ! s'écria Marius...
Cosette poussa un cri déchirant.
— Père ! mon père ! vous vivrez. Vous allez vivre. Je veux que vous viviez, entendez-vous !
Jean Valjean leva la tête vers elle avec adoration. - Oh oui., défends-moi de mourir. Oui sait? j'obéirai peutêtre. J'étais en train de mourir quand vous êtes arrivés. Cela m'a arrêté, il m'a semblé que je renaissais.
— Vous êtes plein de force et de vie s'écria Marius. Est-ce que vous vous imaginez qu'on meurt comme cela? Vous avez eu du chagrin, vous n'en aurez plus. C'est moi qui vous demande pardon, et à genoux encore ! Vous allez vivre, et vivre avec nous, et vivre longtemps. Nous vous reprenons. Xous sommes deux ici qui n'aurons désormais qu'une pensée, votre bonheur !•
— Vous voyez bien, reprit Cosette tout en larmes, que Marius dit que vous ne mourrez pas.
Jean Valjean continuait de sourire.
— Quand vous me reprendriez, monsieur Pontmercy, cela ferait-il que je ne sois pas ce que je suis?... La mort est un bon arrangement. Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Que vous soyez heureux, que monsieur Pontmercy ait Cosette, que la jeunesse épouse le matin, qu'il y ait autour de vous, mes enfants, des lilas et des rossignols, que votre vie soit une belle pelouse avec du soleil que tous les enchantements du ciel vous remplissent l'âme, et maintenant, moi qui ne suis bon à rien, que je meure ; il est sûr que tout cela est bien...
Un bruit se fit à la porte. C'était le médecin qui entrait.
— Bonjour et adieu, docteur, dit Jean Valjean. Voici mes pauvres enfants.
Marius s'approcha du médecin. Il lui adressa ce seul mot : Monsieur?... mais dans la manière de le prononcer il y avait une question complète.
Le médecin répondit à la question par un coup d'œil expressif...
Il y eut un silence. Toutes les poitrines étaient oppressées.
Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit à la contempler comme s'il voulait en prendre pour l'éternité. A la profondeur d'ombre où il était déjà descendu, l'extase lui était encore possible en regardant Cosette. La réverbération de ce doux visage illuminait sa face pâle. Le sépulcre peut avoir son éblouissement.
Le médecin lui tâta le pouls.
— Ah ! c'est vous qu'il lui fallait! murmura-t-il en regardant Cosette et Marius.
Et, se penchant à l'oreille de Marius, il ajouta très bas :
— Trop tard.
Jean Valjean, presque sans cesser de regarder Cosette, considéra Marius et le médecin avec sérénité. On entendit sortir de sa bouche cette parole à peine articulée :
— Ce n'est rien de mourir ; c'est affreux de ne pas vivre. Puis sa poitrine s'affaisa, sa tête eut une vacillation, comme si
l'ivresse de la tombe le prenait, et ses deux mains, posées sur ses genoux, se mirent à creuser de l'ongle l'étoffe de son pantalon.
Cosette lui soutenait les épaules, et sanglotait, et tâchait de lui parler sans pouvoir y parvenir. On distinguait, parmi les mots mêlés à cette salive lugubre qui accompagne les larmes, des paroles comme celles-ci : — Père ! ne nous quittez pas. Est-il possible que nous ne vous retrouvions que pour vous perdre ?
On pourrait dire que l'agonie serpente. Elle va, vient, s'avance vers le sépulcre, et se retourne vers la vie. Il y a du tâtonnement dans l'action de mourir.
Jean Valjean, après cette demi-syncope, se raffermit, secoua son front comme pour en faire tomber les ténèbres, et redevint presque pleinement lucide. Il prit un pan de la manche de Cosette et le baisa.
— Il revient ! docteur, il revient ! cria Marius. - Vous êtes bons tous les deux, dit Jean Valjean...
La portière était montée et regardait par la porte entrebâillée. Le médecin la congédia, mais il ne put empêcher qu'avant de disparaître cette bonne femme zélée ne criât au mourant :
— Voulez-vous un prêtre?
— J'en ai un, répondit Jean Valjean.
Et, du doigt, il sembla désigner un point au-dessus de sa tête où l'on eût dit qu'il voyait quelqu'un.
Il est probable que l'évêque en effet assistait à cette agonie.
Cosette doucement lui glissa un oreiller sous les reins...
D'instant en instant, Jean Valjean déclinait. Il baissait, il se rapprochait de l'horizon sombre. Son souffle était devenu intermittent ; un peu de râle l'entrecoupait. Il avait de la peine à déplacer son avant-bras, ses pieds avaient perdu tout mouvement, et. en même temps que la misère des membres et l'accablement du corps croissait, toute la majesté de l'âme montait et se déployait sur son front. La lumière du monde inconnu était déjà visible dans sa prunelle.
Sa figure blêmissait et souriait. La vie n'était plus là, il y
avait autre chose. Son haleine tombait, son regard grandissait. C'était un cadavre auquel on sentait des ailes.
Il fit signe à Cosette d'approcher, puis à Marius ; c'était évidemment la dernière minute de la dernière heure, et il se mit à leur parler d'une voix si faible qu'elle semblait venir de loin, et qu'on eût dit qu'il y avait dès à présent une muraille entre eux et lui.
— Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Oh ! c'est bon de mourir comme cela ! Toi aussi, tu m'aimes, ma Cosette. Je savais bien que tu avais toujours de l'amitié pour ton vieux bonhomme. Comme tu es gentille de m'avoir mis ce coussin sous les reins! Tu me pleureras un peu, n'est-ce pas ? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants... Cosette, te rappellestu Montfermeil ?... Ah! vous aviez les mains rouges dans ce temps-là, mademoiselle, vous les avez bien blanches, maintenant. Et la grande poupée ! te rappelles-tu? Tu la nommais Catherine. Tu regrettais de ne pas l'avoir emmenée au couvent ! Comme tu m'as fait rire des fois, mon doux ange ! Quand il avait plu, tu embarquais sur les ruisseaux des brins de paille, et tu les regardais aller. Un jour, je t'ai donné une raquette en osier, et un volant avec des plumes jaunes, bleues, vertes. Tu l'as oublié, toi. Tu étais si espiègle toute petite ! Tu jouais. Tu te mettais des cerises aux oreilles. Ce sont là des choses du passé. Les forêts où l'on a passé avec son enfant, les arbres où l'on s'est promené, les couvents où l'on s'est caché, les jeux, les bons rires de l'enfance, c'est de l'ombre. Je m'étais imaginé que tout cela m'appartenait. Voilà où était ma bêtise. Ces Thénardier ont été méchants. Il faut leur pardonner. Cosette, voici le moment venu de te dire le nom de ta mère. Elle s'appelait Fantine. Retiens ce nom-là : Fantine. Mets-toi à genoux toutes les fois que tu le prononceras. Elle a bien souffert. Elle t'a bien aimée. Elle a eu en malheur tout ce que tu as en bonheur. Ce sont les partages de Dieu. Il est là-haut, il nous voit tous, et il sait ce qu'il fait au milieu de ses grandes étoiles. Je vais donc m'en aller, mes enfants. Aimez- vous bien toujours. Il n'y a guère autre chose que cela dans le monde : s'aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici. O ma Cosette ! ce n'est pas ma faute, va si je ne t'ai pas vue tous ces temps-ci, cela me fendait le cœur ; j'allais jusqu'au coin de la rue, je devais faire un drôle d'effet aux gens qui me voyaient passer, j'étais comme fou, une fois je suis sorti sans chapeau. Mes enfants, voici que je ne vois plus très clair, j'avais encore des choses à dire, mais c'est égal. Pensez un peu à moi. Vous
3ijQ — WILLIAM SHAKESPEARE
êtes des êtres bénis. Je ne sais pas ce que j'ai, je vois de la lumière. Approchez encore. Je meurs heureux. Donnez-moi vos chères têtes bien-aimées, que je mette mes mains dessus.
Cosette et Marius tombèrent à genoux, éperdus, étouffés de larmes, chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne remuaient plus.
Il était renversé en arrière, la lueur des deux chandeliers l'éclairait ; sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir ses mains de baisers ; il était mort.
La nuit était sans étoiles et profondément obscure. Sans doute dans l'ombre, quelque ange immense était debout, les ailes déployées, attendant l'âme.
'Il ne faudrait pas chercher dans cet ouvrage une véritable étude sur le grand dramaturge anglais. Comme l'avoue la préface, le « vrai titre » eût été : ■ A propos de Shakespeare ». Il s'agissait pour Victor Hugo de signaler avec éclat la traduction de Shakespeare que publiait François- Victor Hugo, et aussi, à « l'occasion de Shakespeare », comme parle encore la préface, d'émettre certaines idées sur l'art, la poésie, la science, etc. — Un chapitre curieux est celui qui est intitulé les Génies. L'auteur y exalte les • génies » littéraires qui ont eu, selon lui, quelque chose de colossal, de sombre et de mystérieux : Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ezéchiel, Lucrèce, Juvénal, Tacite, saint Paul, saint Jean, Dante, Rabelais, Cervantes, Shakespeare. Concile assurément bizarre, où l'on pourrait également s'étonner de voir J uvénal qui n'est pas un grand homme, ou même Rabelais qui n'a rien de sombre, non plus que Cervantes ; et de ne pas voir d'autres vrais grands poètes ou prosateurs, Milton par exemple, ou Pascal, ou encore... Goethe!... Cet oubli de Gœthe est même le plus frappant de tous.
"Victor Hugo, sans doute, croit rendre à l'Allemagne toute la justice nécessaire en expliquant : i° qu"elle « partage Charlemagne avec la France et Shakespeare avec l'Angleterre ■>; 2° qu'elle a un Olympe à elle (le VValhalla), une écriture à elle (« la calligraphie gothique ») et qu'elle a inventé l'imprimerie ; 30 qu'elle est « l'aïeule de notre histoire et la grand'mère de nos
i. Entre les Misérables et WMiam Shakespeare nous aurions pu être tenté de faire une place à Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, puisque ce livre, qui parut en 1863, se trouve dans les Œuvres complètes du poète. Mais il ne fait partie de ces Œuvres complètes que parce qu'il renferme des œuvres de jeunesse de Victor Hugo, et, celles-ci mises à part, le livre est tout entier de Mme Victor Hugo. C'est, d'ailleurs, pour cela qu'il ne figurera pas dans l'édition de l'Imprimerie nationale, que publie, on le sait, M. Gustave Simon.
Aussi bien, nous avons eu souvent à citer ce Victor Hugo raconté, à y prendre des passages plus ou moins importants ; et nous aurons encore à y puiser assez largement. Il raconte l'enfant, le jeune homme — et l'homme jusqu'à la chute des Bur- 1843 ).
Musée de Stralford-sur-Avon.
PORTRAIT PKINT A L HCII.i DIT « PORTRAIT DROESHOUT
légendes », et que maints « idiomes découlent d'elle •> ; 4" qu'elle est « le puits des peuples». « Ils en sortent comme des fleuves, et elle les reçoit comme une mer » : 50 et surtout... Mais la page vaut d'être citée, fût-re seulement comme une preuve (à joindre à d'autres ') que la légende est fausse, d'un Hugo détestant la musique.