V. H. PROSE I
:m — LES TRAVAILLEURS DE LA MER
sa jeunesse, avait eu une idée : mettre l'honnêteté comme enjeu dans la roulette de la vie, passer pour homme probe et partir de là, attendre sa belle, laisser la martingale s'enfler, trouver le joint, deviner le moment ; ne pas tâtonner, saisir ; faire un coup et n'en faire qu'un, finir par une rafle, laisser derrière lui les imbéciles. I! entendait réussir en une fois ce que les escrocs bêtes manquent vingt fois de suite, et, tandis qu'ils aboutissent à la potence, aboutir, lui, à la fortune. Rantaine rencontré ' avait été son trait de lumière...
Toute sa personne exprima ce mot : Enfin ! Une sérénité épouvantable blêmit sur ce front obscur. Son œil terne et au fond duquel on croyait voir une cioison devint profond et terrible. L'embrasement intérieur de cette âme s'y réverbéra.
Le for intérieur a, comme la nature externe, sa tension électrique. Une idée est un météore ; à l'instant du succès les méditations amoncelées qui l'ont préparé s'entr'ouvrent, et il en jaillit une étincelle ; avoir en soi la serre du mal et sentir une proie dedans, c'est un bonheur qui a son rayonnement ; une mauvaise pensée qui triomphe illumine un visage ; de certaines combinaisons réussies, de certains buts atteints, de certaines félicités féroces font apparaître et disparaître dans les yeux des hommes de lugubres épanouissements lumineux. C'est de l'orage joyeux, c'est de l'aurore menaçante. Cela sort de la conscience, devenue ombre et nuée.
Il éclaira dans cette prunelle.
Cet éclair ne ressemblait à rien de ce qu'on peut voir luire là-haut ni ici-bas.
Le coquin comprimé qui était en Clubin fit explosion.
Clubin regarda l'obscurité immense, et ne put retenir un éclat de rire bas et sinistre.
Il était donc libre ! il était donc riche !
Son inconnue se dégageait enfin. Il résolvait son problème.
Clubin avait du temps devant lui. La marée montait, et par conséquent soutenait la Durande, qu'elle finirait même par soulever. Le navire adhérait solidement à l'écueil ; nul danger de sombrer. En outre, il fallait laisser à la chaloupe le temps de s'éloigner, de se perdre peut-être ; Clubin l'espérait.
Debout sur la Durande naufragée, il croisa les bras, savourant cet abandon dans les ténèbres.
L'hypocrisie avait -pesé trente ans sur cet homme. Il était le mal et s'était accouplé à la probité. Il haïssait la vertu d'une haine de mal marié...
i. A Saint-Malo.
Clubin resta ainsi quelque temps rêveur ; il regardait son honnêteté de l'air dont le serpent regarde sa vieille peau.
Tout le monde avait cru à cette honnêteté, même un peu lui.
Il eut un second éclat de rire.
On Fallait croire mort, et il était riche. On Fallait croire perdu, et il était sauvé. Quel bon tour joué à la bêtise universelle !
Et dans cette bêtise universelle il y avait Rantaine. Clubin songeait à Rantaine avec un dédain sans bornes. Dédain de la fouine pour le tigre. Cette fugue, manquée par Rantaine, il la réussissait, lui Clubin. Rantaine s'en allait penaud, et Clubin disparaissait triomphant. Il s'était substitué à Rantaine dans le lit de sa mauvaise action, et c'était lui Clubin qui avait la bonne fortune.
Quant à l'avenir, il n'avait pas de plan bien arrêté. Il avait dans la boîte de fer enfermée dans sa ceinture ses trois banknotes ; cette certitude lui suffisait. Il changerait de nom. Il y a des pays où soixante mille francs en valent six cent mille. Ce ne serait pas une mauvaise solution que d'aller dans un de ces coins-là vivre honnêtement avec l'argent repris à ce voleur de Rantaine. Spéculer, entrer dans le grand négoce, grossir son capital, devenir sérieusement millionnaire, cela non plus ne serait point mal.
Par exemple, à Costa- Rica, comme c'était le commencement du grand commerce du café, il y avait des tonnes d'or à gagner. On verrait.
Peu importait d'ailleurs. Il avait le temps d'y songer. Pour le moment, le difficile était fait. Dépouiller Rantaine, disparaître avec la Durande, c'était la grosse affaire. Elle était accomplie. Le reste était simple. Xul obstacle possible désormais. Rien à craindre. Rien ne pouvait survenir. Il allait atteindre la côte à la nage, à la nuit il aborderait à Plainmont, il escaladerait la falaise, il irait droit à la maison visionnée, il y entrerait sans peine au moyen de sa corde à nœuds cachée d'avance dans un trou de rocher, il trouverait dans la maison visionnée son sacvalise contenant des vêtements secs et des vivres, là il pourrait attendre, il était renseigné, huit jours ne se passeraient pas sans que des contrebandiers d'Espagne, Blasquito probablement, touchassent à Plainmont, pour quelques guinées il se ferait transporter non à Torbay, comme il l'avait dit à Blasco pour dérouter les conjectures et donner le change, mais à Pasages ou à Bilbao. De là il gagnerait la Vera-Cruz ou la Nouvelle- Orléans. Du reste le moment était venu de se jeter à la mer, la chaloupe était loin, une heure de nage n'était rien pour Clubin,
un mille seulement le séparait de la terre., puisqu'il était sur les Hanois.
A ce point de la rêverie de Clubin, une déchirure se fit dans le brouillard. Le formidable rocher Douvres ' apparut.
(Ire partie, livre vi, chap. vi.)