LA PIEUVRE
Après sa lutte contre la tempête, Gilliatt s'est endormi. Il se réveille trop tard, et, d'ailleurs, il y a encore trop « d'agitation au large » pour que « le départ immédiat » soit possible. Gilliatt, qui a faim, pense à manger. Mais les coquillages qu'il détache du granit lui sont une pitance insuffisante; et il profite de ce que la mer baisse, pour rôder dans les rochers « à la poursuite de son repas ».
... Il ne devait pas être loin de l'endroit où sieur Clubin s'était perdu.
Comme Gilliatt prenait le parti de se résigner aux oursins et aux châtaignes de mer, un clapotement se fit à ses pieds. Un gros crabe, effrayé de son approche, venait de sauter à l'eau. Le crabe ne s'enfonça point assez pour que Gilliatt le perdît de vue.
Gilliatt se mit à courir après le crabe sous le soubassement de l'écueil. Le crabe fuyait.
Subitement il n'y eut plus rien.
Le crabe venait de se fourrer dans quelque crevasse sous le rocher.
Gilliatt se cramponna du poing à des reliefs de roche et avança la tête pour voir sous les surplombs.
Il y avait là, en effet, une anfractuosité. Le crabe avait dû s'y réfugier.
C'était mieux qu'une crevasse. C'était une espèce de porche.
La mer entrait sous ce porche, mais n'y était pas profonde. On voyait le fond couvert de galets. Ces galets étaient glauques et revêtus de conferves, ce qui indiquait qu'ils n'étaient jamais à sec. Us ressemblaient à des dessus de têtes d'enfants avec des cheveux verts.
Gilliatt prit son couteau dans ses dents, descendit des pieds et des mains du haut de l'escarpement et sauta dans cette eau. 11 en eut presque jusqu'aux épaules.
Il s'engagea sous ce porche. Il se trouvait dans un couloir fruste avec une ébauche de voûte ogive sur sa tête. Les parois étaient polies et lisses. 11 ne voyait plus le crabe. Il avait pied. Il avançait dans une décroissance de jour. Il commençait à ne plus rien distinguer.
Après une quinzaine de pas, la voûte cessa au-dessus de lui. Il était hors du couloir. Il y avait plus d'espace, et par consé-
i. Les pages que nous donnons sous ce titre sont extraites du chapitre intitulé Qui a faim n'est pas le seul (IIe partie, livre IV, chap. i).
quent plus de jour ; ses pupilles d'ailleurs s'étaient dilatées ; il voyait assez clair...
Il remarqua au-dessus du niveau de l'eau, à portée de sa main, une fissure horizontale dans le granit. Le crabe était probablement là. Il y plongea le poing le plus avant qu'il put, et se mit à tâtonner dans ce trou de ténèbres.
Tout à coup il se sentit saisir le bras.
Ce qu'il éprouva en. ce moment, c'est l'horreur indescriptible.
Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant venait de se tordre dans l'ombre autour de son bras nu. Cela lui montait vers la poitrine. C'était la pression d'une courroie et la poussée d'une vrille. En moins d'une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envahi le poignet et le coude, et touchait l'épaule. La pointe fouillait sous son aisselle.
Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu'il avait entre ses dents, et de cette main, tenant le couteau, s'arc-bouta au rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit qu'à inquiéter un peu la ligature, qui se iesserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l'acier, froide comme la nuit.
Une deuxième lanière, étroite et aiguë, sortit de la crevasse du roc. C'était comme une langue hors d'une gueule. Elle lécha épouvantablement le torse nu de Gilliatt, et tout à coup s'allongeant, démesurée et fine, elle s'appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps.
En même temps, une souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau des enfoncements ronds, horribles. Il lui semblait que d'innombrables lèvres, collées à sa chair, cherchaient à lui boire le sang.
Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tâta Gilliatt, et lui fouetta les côtes comme une corde. Elle s'y fixa.
L'angoisse, à son paroxysme, est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri. Il y avait assez de jour pour qu'il pût voir les repoussantes formes appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celleci rapide comme une flèche, lui sauta autour du ventre et s'y enroula.
Impossible de couper ni d'arracher ces courroies visqueuses qui adhéraient étroitement au corps de Gilliatt et par quantités de points. Chacun de ces points était un foyer d'affreuse et bizarre douleur. C'était ce qu'on éprouverait si l'on se sentait avalé à la fois par une foule de bouches trop petites.
Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres et vint se replier sur le diaphragme de Gilliatt. La